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Est-ce que ce monde est sérieux ?

Rétrospective 2022 : 17 livres pour parler en féministe

J’aime bien l’exercice des rétrospectives, surtout celles qui permettent de se replonger dans les lectures faites dans l’année écoulée et de prendre conscience de tous ces livres lus (et, il faut être franche, de tout ce qu’on n’en a pas retenu).

L’année dernière, j’avais déjà partagé une liste des 10 livres sur le langage inclusif en 2021 : cette liste est pour moi le socle fondateur. Cette année, j’ai élargi le champ des possibles avec des livres de différents registres (essais bien sûr mais aussi BD ou romans) qui parlent de plus ou moins près du langage inclusif mais qui ont tous, d’une manière ou d’une autre, nourri mes réflexions, et pour certains inspiré des articles écrits ici.

Je vous propose donc cette année une rétrospective sur le mode listicle des livres que j’ai aimés et qui m’on appris quelque chose pour parler en féministe.

5 livres sur les pensées féministes

Futur·es, Comment le féminisme peut sauver le monde, Lauren Bastide, Allary Editions : le nouvel essai de Lauren Bastide est un condensé très accessible, souvent drôle et justement énervé, de l’état des théories féministes, notamment les plus récentes et radicales (dans le sens bon du terme) autour des identités de genre, des relations amoureuses, des violences subies par les corps, de la question du care et de l’écoféminisme. Elle mentionne rapidement le débat sur l’écriture inclusive (et coucou le point médian sur la couverture, certainement le premier que je vois en librairie et que certain·es n’auront peut-être même pas identifié tant il est gros !) mais ce n’est pas le coeur de cet essai qui propose, dans la même veine qu’une Titiou Lecoq avec ses livres sur Les grands oubliées ou Le couple et l’argent (que je recommande aussi d’ailleurs), un ouvrage à la fois de synthèse hyper documentée mais aussi de réflexion personnelle sur les sujets qui nous mobilisent aujourd’hui.

Sortir de l’hétérosexualité, Juliet Drouar, Binge Audio Editions : « et si nous étions des personnes plutôt que des femmes ou des hommes ? «  Ce qui m’a le plus éclairé à la lecture de ce livre est la proposition d’arrêter de considérer le sexisme uniquement comme une domination subie par les femmes mais par toutes les personnes sexisées, c’est-à-dire aussi les personnes intersexes, trans, bi, gay, lesbiennes. Le mot sexisé·e a d’ailleurs fortement résonner avec une réflexion que j’avais par ailleurs sur la voix passive et je cite Juliet Drouar dans l’article Pourquoi je dis : une personne racisée, ou de l’usage du passif dans le vocabulaire des discriminations. Un livre parfois théorique qui s’adresse, pour moi, à des personnes déjà familières du vocabulaire politique des militant·es féministes.

Tout le monde peut être féministe, bell hooks, éditions divergences : première lecture de bell hooks pour moi avec ce livre qui se veut une « introduction courte et accessible à la théorie féministe » répondant « sans jargon idéologique à la question : qu’est-ce que le féminisme ? ». En effet, un livre à mettre en toutes les mains de personnes souhaitant une première lecture sur les enjeux du féminisme. J’ai été particulièrement sensible au chapitre « L’éducation féministe de la conscience critique » qui plaide notamment pour le développement de ressources accessibles pour que chacun·e, quelque soit son âge ou son expérience, puisse éveiller sa conscience féministe. Ecrit en 2000 (et traduit en 2020 en français), ce livre précède l’explosion du contenu pédagogique féministe, notamment sur les réseaux sociaux, mais pour moi cet enjeu est toujours d’actualité.

Pour enseigner la pensée et la théorie féministes à tout le monde, nous devons aller au-delà du monde universitaire et même au-delà de l’écrit. Beaucoup de gens n’ont pas les compétences nécessaires pour lire la plupart des livres féministes. Les livres audio, les chansons, la radio et la télévision sont autant de moyens de diffuser le savoir féministe. Et bien sûr, nous avons besoin d’un réseau de télévision féministe, ce qui n’est pas la même chose qu’un réseau de télévision adressé au public féminin. Mobiliser des fonds pour créer un réseau de télévision féministe nous aiderait à répandre la pensée féministe dans le monde entier.


Le corps des femmes, la bataille de l’intime, Camille Froideveaux-Metterie, Points : je suis rentrée par ce livre dans l’oeuvre de cette philosophesse passionnante. Lire ce livre m’a fait réfléchir au mot féminin, un terme que je préfère ne pas trop utiliser car il renvoie souvent à une vision essentialiste où les femmes seraient par nature comme ci ou comme ça (raison pour laquelle je ne dis pas : leadership féminin, par exemple). Mais l’autrice développe dans cet ouvrage et d’autres l’idée « d’un féminisme incarné », c’est -à-dire un féminisme qui reconnaît l’importance de l’expérience vécue d’un corps de femme (cisgenre ou non) comme fondamentalement différente de celle vécue dans un corps d’homme ; le mot féminin pour renvoyer à cette expérience a donc du sens.

Cette approche permet de dépasser l’opposition entre différentialisme biologisant et universalisme constructiviste en proposant de réfléchir le féminin et le masculin non pas comme deux concepts éternels disant ce que sont ou doivent être les femmes et les hommes, mais comme deux types de subjectivité corporelle historiquement et socialement construits qui englobent d’innombrables variations individuelles.

Un féminisme décolonial, François Vergès, La fabrique : un livre que je peux pas dire avoir pris du plaisir à lire car il bouscule, à raison, mon statut de femme blanche hétérosexuelle économiquement privilégiée, mais un livre nécessaire qui questionne les dimensions intersectionnelle et anticapitaliste du féminisme : qu’y a-t-il de féministe pour des femmes comme moi à se libérer des contraintes du foyer en précarisant d’autres femmes, souvent racisées, pour prendre soin de leur maison ou de leurs enfants ?

2 livres sur le militantisme contemporain

Féminisme et réseaux sociaux, une histoire d’amour et de haine, Elvire Duvelle-Charles, éditions Hors d’atteinte
Qui annule quoi ?, Laure Murat, Seuil Libelle

Elvire Duvelle-Charles, militante féministe passée par les Femen et créatrice de @ClitRevolution, démontre dans cet essai le potentiel libérateur des réseaux sociaux dans la lutte féministe aussi bien que leur impact néfaste sur la fatigue militante ou la sécurité des féministes en ligne, harcelées et menacées. Elle y parle, notamment dans le chapitre « quand les call out et les dogpiles se retournent contre nous » de l’importance d’employer un langage précis pour lutter contre les discriminations et de la pression exercée sur toutes celles et tous ceux qui s’expriment à le faire « parfaitement ».

Alors que les call-out nous servaient à dénoncer des personnes ayant du pouvoir dont les comportements étaient problématiques, les mauvaises pratiques des entreprises ou des publicités sexistes, cette pratique s’est progressivement retournée contre les militantes elles-mêmes. Scrutées par leurs semblables, elles se retrouvent de plus en plus pointées du doigt pour des mots maladroits ou des actes qui ne sont pas en totale cohérence avec leur combat (…). L’essor que le féminisme a pris ses dernières années s’est accompagné d’une intransigeance sur les discours féministes et d’une course à la pureté militante vertigineuse.

A la pratique du call out (interpellation publique, souvent agressive), elle préfère celle du call in, un genre de call out bienveillant, fait en privé, de manière constructive. J’ai retrouvé cette expression dans un article du New York Time : What if Instead of Calling People Out, We Called Them In? On y décrit la pratique de Loretta J. Ross, professeuse au Smith college qui « challenge la call out culture » :

« Les femmes sont des étudiantes dans une classe enseignée par Loretta J. Ross, professeuse invitée à Smith College, qui les met au défi d’identifier les caractéristiques et les limites de la culture du call out : l’acte de mettre en cause publiquement une autre personne pour un comportement considéré comme inacceptable. On peut décrire le call out comme une sœur de la dénonciation, plutôt problématique, et une des nombreuses choses qui peuvent conduire à l’annulation (« cancelling »). « Je mets en question la culture du call out « , a déclaré la professeuse Ross de chez elle à Atlanta, où elle donnait récemment une conférence en direct par Zoom à ses étudiant·es, vêtue d’une muumuu bleue du Ghana. « Je pense que vous pouvez comprendre à quel point le call out peut être toxique. Il éloigne vraiment les gens et les rend craintifs de s’exprimer. »1

What if Instead of Calling People Out, We Called Them In? New York Times, Novembrer 2020

Laure Murat, dans Qui annule quoi ? propose d’expliquer par l’exemple (en l’occurrence celui des déboulonnages des statues dans une pespective décoloniale) les enjeux de la cancel culture, et propose d’ailleurs « un autre nom, plus proche de la réalité quelle produit : accountability culture (culture de la responsabilité) ou encore pensée woke (éveillée) ». Je recommande ce livre très court (moins de 40 pages) qui permet de cultiver son esprit critique sur un sujet où les débats actuels manquent souvent de nuance.

6 livres sur la représentation des femmes dans l’art, l’histoire, les médias et la culture

Une place, Réflexion sur la présence des femmes dans l’histoire de l’art, écrit par Eva Kirilof et dessiné par Mathilde Lemiesle, Les insolentes
Vieille fille, Marie Kock, Cahiers libres La Découverte
Féminismes et pop culture, Jennifer Padjemi, Stock
Mythes & meufs, Blanche Sabbah, Mâtin Dargaud
La revanche des autrices, Julien Marsay, Payot
Défaire le discours sexiste dans les médias, Rose Lamy, JC Lattès

Parler en féministe, c’est aussi pour moi être capable de féminiser son discours pas seulement dans son vocabulaire mais aussi dans les noms que l’on cite, et nous savons bien que le nom des femmes qui auraient du rester célèbres pour leurs écrits, leurs recherches ou leur art, ne sont pas toujours arrivés jusqu’à nous. Ce que font des livres comme La revanche des autrices ou Une place c’est non seulement redonner de l’espace à des noms de femmes oubliées (chacun contient des notices biographiques sur des autrices ou des femmes peintres) mais aussi (et surtout) expliquer les mécanismes qui ont conduit à leur effacement de l’histoire (également le sujet du livre de Titiou Lecoq cité plus haut, Les grandes oubliées). Ce qui fait dire à Eva Kirilof dans Une place :

J’ai beaucoup de mal avec le terme « oubliées » quand on parle de femmes artistes, car il y a quelques chose de l’ordre de la passivité. Il ne s’agit pas (…) d’une défaillance de notre mémoire collective, mais d’un système bien huilé qui a longtemps refusé aux femmes les possibilités matérielles mais également symboliques d’accéder au monde de l’art.

Pour sortir de la passivité et mettre en avant le système d’oppression, je préfère donc le terme invisibilisées (sur le modèle de tous les mots en -iser utilisés pour parler des discriminations dont je parle ici). Un livre que j’aurais aussi pu référencer dans mon article consacré aux épicènes : Femmes artistes, artistes femmes : les épicènes, faux amis du langage inclusif ?

Et puis parfois on se souvient de leurs noms, mais l’histoire qu’on se raconte est une interprétation discutable : dans Mythes et Meufs, Blanche Sabbah passe ainsi au crible une vingtaine de mythes tournant autour de personnages féminins, comme Jeanne d’Arc, Méduse, La Petite Sirène ou Pocahontas. Nombreuses sont ces femmes qui ont inspiré des productions culturelles modernes (notamment beaucoup de dessins animés). Dans ce livre alternent pour chaque mythe quelques planches de BD puis une page de texte revenant plus en détail sur leur interprétation. Un livre qu’on peut donc mettre aussi dans les mains de plus jeunes lecteurs et lectrices grâce à ce double niveau et aux nombreuses références actuelles qu’il contient.

Parmi les mythes modernes, celui de la Vieille Fille, détricoté par Marie Kock dans un essai très personnel où elle revient sur ce qui fait qu’une femme célibataire et indépendante est nécessairement reléguée au statut de fillette immature, d’adulte incomplète ou de vieille inutile.
J’ai relu plusieurs fois ce passage où l’autrice explique ne pas refuser le principe de l’amour romantique mais ne pas être prête à tout accepter, en redéfinissant au passage la notion de « besoin » :

Moi, je n’ai pas envie de demander moins. De renier mes standards élevés, presque impossibles à atteindre. Parce que sinon, à quoi ça sert ? En vivant seule longtemps, j’ai appris à être ma meilleure compagne. A être indépendante, à me respecter, à m’aimer. Je ne suis plus dans l’attente d’être complétée. Je suis déjà entière. C’est donc ça mon standard : quelqu’un dont je n’aurais pas besoin.

Mais au-delà des mythes et des figures, la représentation des femmes n’est pas uniquement une question de place, mais aussi une question de traitement : je suis allée voir du côté de la pop culture avec Jennifer Padjemi et de celui des médias avec Rose Lamy. Cette dernière, aussi créatrice du compte @Préparez-vous pour la bagarre, dresse le tableau des modes d’écriture journalistique qui contribuent à maintenir ou renforcer des discours sexistes dans les médias avec un focus sur le traitement des violences sexistes et sexuelles (à l’image du malheureusement fameux « une femme se fait violer » dont je parle ici). On y parle donc beaucoup de vocabulaire et de précision du langage, avec de nombreux exemples très concrets à l’appui : un travail inédit et nécessaire que je recommande vivement. Jennifer Padjemi démontre quant à elle comment la pop culture et ses objets (surtout les séries et la musique) offrent des terrains de jeu presque infinis pour donner à voir d’autres représentations des femmes, de leurs corps, de leur santé mentale, mais aussi des hommes et avec un accent sur les personnes LGBTQIA+. C’est un livre qui démontre aussi le chemin qu’il reste à parcourir, à grands coups d’examples décortiqués et analysés de contenus culturels qui sont autant d’idées de séries à regarder, de livres à lire ou de chansons à écouter.

2 romans bouleversants

Cavales, Aude Walker, Fayard
S’adapter, Clara Dupont-Monod, Le livre de poche

Il est rare que des livres parviennent à me faire pleurer mais ces deux-là on réussi. J’ai acheté le premier, Cavales, en écoutant une chronique de France Inter qui mentionnait ce livre rédigé en écriture inclusive. Sans savoir quel était le sujet du livre, je l’ai acheté par curiosité car en littérature, les auteurs et autrices qui écrivent en inclusif sont encore rares (on peut citer l’exemple de Martin Winckler). Je dois avouer que ce n’est pas l’écriture inclusive qui m’a séduite dans ce texte (elle concerne surtout des accords de verbes et ne suit pas la convention d’un usage raisonné du point médian que je pratique) même si évidemment ça m’a fait plaisir. Non, c’est simplement l’histoire, celle de trajectoires de vies un peu (ou très) cassées, qu’on croit comprendre au départ et qui se dévoilent à nous au fil des pages, sur un fond de paysage californien, qui m’a franchement transportée.
Pour S’adapter, c’est en cherchant à lire sur le handicap que je suis tombée sur ce livre, également Goncourt des lycéens (et des lycéennes, s’il vous plaît) où Clara Dupont-Monod retrace, à quelques choses près et en personne concernée, l’histoire de sa famille où est né un enfant handicapé, dans ses mots à elle, inadapté. C’est par le récit fait par les pierres du jardin de la maison cévenol où se déroule l’histoire que l’on apprend à connaître cet enfant par le regard de ses frères et soeur, et c’est tout simplement magnifique. C’est de la beauté et de l’amour que j’ai retenu de ce roman que j’ai envie de faire lire à tout le monde autour de moi. Voici les premiers mots du livre :

Un jour, dans une famille, est né un enfant inadapté. Malgré sa laideur un peu dégradante, ce mot dirait pourtant la réalité d’un corps mou, d’un regard mobile et vide. « Abîmé » serait déplacé, « inachevé » également, tant ces catégories évoquent un objet hors d’usage, bon pour la casse. « Inadapté » suppose précisément que l’enfant existait hors du cadre fonctionnel (une main sert à saisir, des jambes à avancer) et qu’il se tenait, néanmoins, au bord des autres vies, pas complètement intégré à elles mais y prenant part malgré tout, telle l’ombre au coin d’un tableau, à la fois intruse et pourtant volonté du peintre.

2 livres sur la puissance du langage

Tenir sa langue, Le langage, lieu de lutte féministe, Julie Abbou
Tenir sa langue, Polina Panassenko, L’Olivier

C’est en cherchant le livre de la linguiste Julie Abbou que je suis tombée sur le roman du même titre de Polina Panassenko. Le roman (Prix Femina des lycéens 2022, et des lycéennes aussi s’il vous plaît !) retrace l’histoire de Pauline, russe naturalisée française qui s’est installée avec sa famille en France dans les années 90 et cherche à se réapproprier, par voie de justice, un élément constitutif de son identité qui lui a été enlevé : son prénom russe, Polina. En racontant son parcours d’immigrée, elle montre comment tenir sa langue est devenue sa stratégie d’intégration : perdre l’accent russe en France, ne pas parler français en Russie. C’est cette idée que notre langue est un puissant vecteur de revendication d’identité et d’une place dans le monde qui unit ses deux livres.
Celui de Julie Abbou est le livre d’une linguiste qui travaille depuis des années sur la question du langage inclusif, ou plus exactement comme elle préfère l’écrire, des pratiques féministes du langage. C’est un essai parfois plus technique mais qui m’a appris beaucoup, notamment sur les origines de l’expression langage inclusif, née aux Etats-Unis alors que certaines Eglises cherchaient à rendre les traductions de la Bible inclusives. J’avoue que je ne l’avais pas vu venir. L’essai est aussi une réflexion critique féroce sur la marchandisation du langage inclusif (aujourd’hui objet de formation dispensées par des agences ou de récupération commerciale dans la publicité) et sur la notion même d’inclusion, qui est, pour l’autrice, « une arnaque » universaliste et pas un outil pertinent pour penser la nécessaire radicalité politique que l’égalité entre les individus requiert. Je ne suis pas d’accord avec certaines des idées qu’elle défend (et je fais partie des personnes qui vendent des formations au langage inclusif) mais j’ai pris beaucoup de plaisir à lire cet ouvrage d’experte qui remet aussi sur le devant de la scène une émotion fondamentale à ses pratiques du langage en féministe : la joie. Celle de créer de nouveaux mots, de jouer avec les conventions (à la manière d’une Noëmie Grunenwald dans Traduire en féministe/s), de bifurquer avec les mots, de créer, de provoquer, de politiser nos mots. Mais elle reconnaît aussi une émotion que j’ai observée chez de nombreuses personnes hésitantes face au langage inclusif et que j’analyse dans 3 freins à la pratique du langage inclusif : la peur.

L’exploration joyeuse et irrégulière qui consiste à pousser la grammaire à ses confins, la dimension ludique des pratiques féministes sont primordiales. Mais peur linguistique et hygiène verbale font obstacle à ces expérimentations. (…) J’ai moqué tout à l’heure la profusion de guides pour la féminisation et le langage non sexiste. Mais cette profusion répond à un besoin, celui des personnes amené·es à manipuler ces formes et qui, en l’absence de standard fourni par les autorités linguistiques habituelles (Etat, Académie, école, grammaire, etc.) se trouvent perdu·es, se sentent incompétent·es. C’est donc chaque institution, chaque organisme, qui doit bricoler une ligne de conduite, pour ne pas laisser ses locuteur·trices dans le désarroi.

Bonnes lectures !


1 Traduction libre de : The women are students in a class taught by Loretta J. Ross, a visiting professor at Smith College who is challenging them to identify the characteristics, and limits, of call-out culture: the act of publicly shaming another person for behavior deemed unacceptable. Calling out may be described as a sister to dragging, cousin to problematic, and one of the many things that can add up to cancellation.
« I am challenging the call-out culture,” Professor Ross said from her home in Atlanta, where she was lecturing on Zoom to students on a recent evening, in a blue muumuu from Ghana. “I think you can understand how calling out is toxic. It really does alienate people, and makes them fearful of speaking up.”

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Est-ce que ce monde est sérieux ?

J’ai testé ChatGPT, le robot qui n’apprend pas – encore – le langage inclusif

C’est la dernière innovation qui fait le buzz en ce moment dans le champ de l’intelligence artificielle : ChatGPT. Si vous n’en avez pas entendu parler, c’est un robot conversationnel (de la famille des « chat bots » comme on dit en anglais) qui répond à toutes les questions que vous lui posez d’une manière étonnamment efficace et naturelle pour quiconque a déjà essayé d’interagir avec un·e assistant·e virtuel·le sur n’importe quel site web (et reconnaissons-le, c’est souvent très peu satisfaisant).

Voilà comment ChatGPT se définit quand on lui pose la question :

« Je suis un modèle de langage informatique conçu par OpenAI. Mon but est de pouvoir répondre aux questions et fournir de l’aide aux utilisateurs en utilisant mon apprentissage automatique et mes connaissances en langage naturel. J’essaie de fournir des réponses précises et utiles aux utilisateurs. Je suis un outil de traitement de langage naturel et je n’ai pas d’opinions personnelles ni de préférences »

ChatGPT a été créé par OpenAI, une association à but non lucratif fondée en 2015 par Elon Musk et Sam Altman spécialisée dans le développement d’intelligences artificielles, aujourd’hui devenue une entreprise à « but lucratif plafonné » dont Microsoft est un actionnaire principal . C’est également OpenAI qui est à l’origine de DALL-E, un outil qui peut créer n’importe quelle image à partir d’une description que vous lui donnez, comme celle qui illustre cet article (et sur laquelle je reviendrai).

Comme toutes celles et ceux qui travaillent dans la tech, ou qui ont tout simplement de la curiosité pour l’intelligence artificielle et toutes ses ramifications, j’ai eu envie de tester chatGPT. Et de quoi ai-je discuté avec ce robot ? Je vous le donne en mille : de langage inclusif.

Et disclaimer important à ce stade : je travaille chez Google mais cet article ne reflète que mon opinion personnelle, pas celle de mon employeur.

ChatGPT, un robot éduqué mais pas encore converti

Première chose : l’expérience de conversation avec ChatGPT est en effet bluffante de naturel et je ne suis pas étonnée le moins du monde que cela enthousiasme les foules. Les réponses sont censées, bien formulées et je comprends tout à fait qu’on oublie rapidement qu’on est face à un robot, car j’ai moi-même fini par ressentir une forme d’empathie à son égard, à mesure qu’il s’enfonçait dans des réponses insatisfaisantes en tentant de se justifier. J’avais envie de lui dire : « ce n’est pas grave, tout va bien se passer ».

J’ai commencé par interroger ChatGPT sur sa définition du langage inclusif :

La définition du langage inclusif par ChatGPT

Puis sur son identité de genre (puisqu’il utilise le masculin grammatical pour parler de lui-même), sur ses connaissances en grammaire française, sur la psycholinguistique. Voici ses réponses :

A ce stade, je constate que ChatGPT fournit des réponses plutôt justes et est attentif à ne pas vouloir m’offenser (ce qui est plutôt un bon point de départ).

C’est en l’interrogeant sur sa pratique du langage inclusif que le bât commence à blesser. Si le robot a bien expliqué que le langage contribue à renforcer les stéréotypes de genre, surtout dans les langues grammaticalement genrées comme le français, le mettre en application en ce qui le concerne ne semble pas à l’ordre du jour. Pourquoi ? Parce que ce robot a appris la langue française en analysant un « corpus de textes figés » tout comme il a appris à suivre les règles de la grammaire française, pas à les discuter.

J’ai donc fini cette conversation avec un double étonnement : l’agréable surprise de la qualité factuelle des réponses et la plus frustrante surprise que de l’aveu même du robot, c’est une intelligence basée sur le machine learning (l’apprentissage automatique) qui paradoxalement ne peut pas « apprendre de nouvelles règles grammaticales ou adopter des pratiques de langage inclusif ».

Machine learning, stéréotypes & intelligence artificielle responsable

Je vais un peu vite en besogne, car en réalité, ce que dit ChatGPT n’est pas tant qu’il ne peut pas dans l’absolu apprendre de nouvelles règles grammaticales, mais qu’il ne peut pas le faire « comme un humain ». Pourquoi ? Parce que ChatGPT est une intelligence artificielle qui apprend sur la base d’un ensemble de données qu’il analyse : c’est ce qu’on appelle le machine learning (qui lui-même contient des sous disciplines dans le détail desquelles je ne vais pas rentrer ici). La machine apprend toute seule, sans suivre d’instructions codées par des humains, sur la base d’informations qu’on lui fournit et qu’on appelle les données d’entraînement. La machine est donc tributaire des textes et des images qu’on lui donne à analyser pour apprendre. Et c’est là que les stéréotypes viennent contaminer l’apprentissage, car les données d’entraînement fournies sont souvent à l’image de notre société : bourrées de stéréotypes.

Cette courte vidéo explique comment les biais humains sont transférés dans les intelligences artificielles.


Pour essayer de réduire les biais et les stéréotypes dans les intelligences artificielles, les entreprises de la tech ont commencé à développer des principes de responsabilité dans l’IA (responsible AI), à l’image de Google ou du Responsible Artificial Intelligence Institute, proposant des grands principes mais aussi des protocoles spécifiques pour limiter autant que possible la perpétuation des biais humains.

Parmi ces principes, une étape clé est de s’assurer que les données d’entraînement sont représentatives et inclusives et parfois forcer l’algorithme à voir certains groupes sous-représentés pour éviter de retomber dans les stéréotypes, comme ceux du monde professionnel : par exemple, l’image qui illustre cet article a été générée en demandant à Dall-e de créer des peintures représentant différents métiers. J’ai utilisé l’outil en anglais, langue qui dispose d’un neutre où le genre n’est théoriquement pas marqué et devrait donc déclencher des représentations aussi bien féminines que masculines. Comme on pouvait s’y attendre, les stéréotypes de genres sont bien apparus puisque 4 images de « painter » (peintre) sur 4 étaient des images d’hommes, 3/4 des « writer » (écrivain·e) des images d’hommes, 4/4 des « thinker » (penseur ou penseuse) des images d’hommes et 4/4 des « nurse » (infirmier·e) des images de femmes.

De la même manière, j’ai reproduit avec Chat GPT l’expérience qui consiste à demander à des gens de citer des personnes célèbres en utilisant différentes formulations – masculin dit générique (des écrivains), énumération du masculin et du féminin (des écrivains et écrivaines) ou épicène (des personnes célèbres pour leurs écrits) – puis à compter les occurrences de noms de femmes et d’hommes cités. ChatGPT répond peu ou prou de la même manière que les humains, en donnant plus de noms masculins quand la question est posée au masculin et quelques noms féminins quand la formulation est inclusive (énumération ou épicène). Là où le cerveau humain à spontanément tendance à interpréter le masculin grammatical en se représentant des hommes (ce que démontrent toutes les études de psycholinguistique), ChatGPT reproduit ce mécanisme. En plus, on peut raisonnablement penser que pour ce robot il y a aussi moins de biais de disponibilité de l’information : on cite aussi moins d’écrivaines parce qu’on en connaît moins, mais lui peut chercher en ligne autant de noms d’écrivaines qu’il veut pour fournir une réponse paritaire.

Le langage inclusif, la prochaine frontière du machine learning ?

En menant mes recherches pour cet article, j’ai découvert l’existence d’un projet mêlant intelligence artificielle et écriture inclusive : E-MIMIC, « une application qui vise à éliminer les préjugés et la non-inclusion dans les textes administratifs rédigés dans les pays européens, à commencer par ceux qui sont rédigés dans les langues romanes », en gros une application qui automatiserait le passage de textes administratifs (bourrés de mots au masculin dit générique comme « citoyen », « utilisateur », « usager ») en inclusif de manière naturelle et compréhensible (sans que ça soit la fête du point médian partout).

Les autrices et auteurs précisent notamment pourquoi les noms d’agents (qui caractérisent des personnes qui font une action, comme les noms de métiers) sont particulièrement touchés par les biais de compréhension par les machines « apprenantes »:

« Il est avant tout fondamental d’intervenir en amont sur l’apprentissage (des algorithmes, NDLR) pour éviter que le dispositif apprenne de manière erronée, par exemple, en abstrayant des règles grammaticales erronées. C’est, par exemple le cas de l’élimination de la forme féminine des noms et des adjectifs dans les langues romanes et cela pour deux raisons essentiellement :
1) le fait que souvent les algorithmes s’entraînent sur des corpus internationaux, notamment des organisations internationales, qui privilégient l’utilisation du masculin « neutre ».
2) Le dispositif utilise l’anglais comme langue pivot et, comme souvent l’anglais utilise des mots épicènes pour les acteurs ou ne présente pas de formes binaires des adjectifs, la retraduction vers la langue d’arrivée finit par privilégier le masculin, faute de pouvoir attribuer un genre précis.

L’analyse du discours et l’intelligence artificielle pour réaliser une écriture inclusive : le projet EMIMIC, Rachele Raus, Michela Tonti, Tania Cerquitelli, Luca Cagliero, Giuseppe Attanasio, Moreno La Quatra et Salvatore Greco.


Les biais de langage des intelligences artificielles s’expriment aussi par les choix de vocabulaire et les tournures de phrases : les intelligences artificielles vont avoir tendance à reproduire les tournures de phrases ou les associations de mots qu’elles rencontrent le plus fréquemment dans les textes des données d’entraînement. Dans le guide Responsible Language in Artificial Intelligence & Machine Learning du Center for Equity, Gender & Leadership (EGAL) at the Haas School of Business of the University of California, Berkeley, on lit cet exemple qui résonne parfaitement avec l’article sur la voie passive que j’ai écrit récemment :

Par exemple : la voie passive est fréquemment utilisée dans les articles de presse traitant de harcèlement sexuel ; cet usage masque la personne qui a commis l’action et rejette la responsabilité perçue sur la victime plutôt que l’auteur du crime. Par conséquent, si un système de machine learning de journalisme automatisé était entraîné sur des données incluant des articles de presse et des articles académiques, il est fort probable que les textes automatiquement générés reproduiraient des tournures similaires aux données d’entraînement, dans ce cas la sur-utilisation de la voie passive dans les articles sur le harcèlement sexuel.1

Responsible Language in Artificial Intelligence & Machine Learning

Comment faire alors pour réduire les biais et stéréotypes de langage dans les intelligences artificielles ?
Ce guide contient 9 recommandations très concrètes : on peut évidemment penser à intégrer plus de textes écrits avec des techniques du langage inclusif dans les données d’entraînement mais, même si le langage inclusif est de plus en plus répandu, il reste très minoritaire dans les textes et les discours produits aujourd’hui. Une autre manière de faire, complémentaire à la première mais qui pourrait accélérer l’apprentissage des algorithmes, serait un travail d’étiquetage ou d’annotation des données (data labeling) fournies à l’intelligence artificielle, c’est-à-dire qu’il faut que des humains prennent des textes écrits de manière non inclusives et d’autres en inclusif et mettent une étiquette qui indique à la machine apprenante ce qu’elle est en train de lire et comment elle peut le rendre inclusif.

ChatGPT, le verdict

Je n’en veux pas à ChatGPT de ne pas pratiquer un langage inclusif car il ne fait que représenter l’état du monde à cet égard, et il y a encore un énorme travail d’éducation à faire. Mais il est intéressant d’observer dans ses réponses une apparente conscience de soi (self awareness) de ses propres biais potentiels, qui sont en réalité le reflet l’apprentissage par l’algorithme de ce qu’il est souhaitable ou non souhaitable de répondre à certaines questions, mais qui traduit bien l’état de précaution actuel sur l’expression de l’intelligence artificielle, consciente de sa marge de progrès en matière d’inclusion.

Je pense aussi qu’un usage intéressant à creuser dans le futur pour ChatGPT est son utilisation comme outil de conseil à la reformulation. Car si ChatGPT ne s’exprime pas spontanément de manière inclusive et est loin d’être dénué de biais, comme on l’a vu, il maîtrise le concept et certains des outils du langage inclusif et peut les restituer.
Par exemple, on peut simplement lui demander de nous aider à trouver des formulations inclusives : les réponses, même si incomplètes et parfois imparfaites, sont loin d’être mauvaises. Même si je ne suis pas fan de l’idée de l’automatisation de l’écriture inclusive qui n’est pas la démarche la plus efficace pour créer des textes bien écrits et agréables (je préfère la démarche d’intention inclusive plutôt que la méthode qui consiste à passer un texte tout au masculin en inclusif en cherchant à reformuler des morceaux de phrases individuellement), je reconnais que cela peut aider dans certains contextes.


Au final, la croisée de l’intelligence artificielle et du langage inclusif n’est pas un champ d’investigation simple car les conventions du langage (surtout inclusif) sont en perpétuelle évolution et la connotation péjorative ou non de certains mots est ultra dépendante du contexte spatio-temporelle dans lequel on se place, aussi bien que du point de vue duquel on se situe. Un mot n’est pas perçu ou compris de la même manière par des personnes ayant des expériences différentes et il n’y a pas nécessairement de bonne ou de mauvaise réponse à la question de savoir si un mot est inclusif ou pas.
Et n’oublions pas non plus que l’intelligence artificielle, bien que largement commentée et présente dans de nombreuses applications  de notre quotidien, de notre assistant vocal à notre appareil photo, reste encore aujourd’hui un champ de recherches et d’expérimentations, pas une technologie infaillible éprouvée depuis des décennies. C’est de feedbacks constructifs et bienveillants qu’on besoin celles et ceux qui travaillent sur ce type de projets. 
Après tout, ChatGPT est un robot spécialisé dans le langage naturel, or le langage inclusif, pour la plupart d’entre nous, n’a rien de naturel tant l’habitude de s’exprimer au masculin est profondément ancrée : pour nous aussi, humains, la clé de la réussite pour s’exprimer en inclusif, c’est l’entrainement, alors ne soyons pas trop dur avec un jeune robot qui n’est qu’au tout début de son parcours.


En tout cas, je fais l’hypothèse que l’examen minutieux auquel sera soumis ChatGPT (et les autres technologies basées sur une intelligence artificielle) dans les prochaines années ouvrira encore un autre champ pour faire résonner les réflexions autour du langage inclusif. Un champ qui ne manquera pas de faire débat.


1 Traduction libre de « For example: passive language is common in news stories about sexual harassment; this obscures who committed the action and puts perceived blame on the victim instead of the perpetrator.21 So, if an automated journalism ML system were trained on data including published newspaper and academic articles, we would expect auto-written text in the news articles to show similar issues as appear in the training data, including overuse of passive voice in an article about sexual assault. »

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Est-ce que ce monde est sérieux ? Le langage inclusif pour les nul·les

Masculin générique ou spécifique : le mystère de la pub Monoprix

Il y a quelques jours, une PLV (publicité sur le lieu de vente) a été photographiée dans un magasin Monoprix et épinglée par Pépite sexiste, association de sensibilisation aux stéréotypes diffusés par le marketing. Située dans le rayon des protections périodiques, cette affiche indique aux personnes trop gênées pour acheter ces produits en magasin de passer par le site internet de Monoprix pour plus de discrétion. Cette affiche (retirée depuis) est avant tout problématique parce qu’elle contribue à renforcer le tabou autour des règles qui ne devraient en aucun cas susciter la gêne ou la honte, mais elle est aussi très intéressante parce qu’elle contient un mystère : à qui s’adresse Monoprix ?

Publicité pour le service de vente en ligne de Monoprix, au rayon des protections périodiques.

A qui parle Monoprix ?

Les commentaires sous le post de Pépite Sexiste sont très clairs sur une chose : cette affiche n’est pas claire du tout.

Après l’avoir postée sur Facebook et Twitter on a eu plusieurs types de commentaires : certaines personnes pensent que l’affiche concerne les produits pour fuites urinaires, d’autres qu’elle est à destination des maris/petits copains qui vont acheter des serviettes pour leur partenaire…

Vous en pensez quoi ?

Pépite Sexiste sur Instagram

Ce qui m’intéresse dans cette affiche, c’est l’utilisation du masculin dans la phrase « Trop gêné ? » : s’adresse-t-on aux hommes qui achètent des protections périodiques (pour eux-mêmes dans le cas d’hommes trans ou pour une femme de leur entourage) ? Emploie-t-on le masculin qui « l’emporte(rait) sur le féminin » comme la règle largement répandue dans la langue française l’exige(rait) ? A-t-on simplement fait une erreur en employant le masculin au lieu du féminin car on sait que l’écrasante majorité des personnes qui en achètent sont des consommatrices ?

Toutes ces hypothèses ont été soulevées dans les commentaires et je n’ai pas pour ambition de trancher car je ne sais pas quelle était l’intention de la personne qui a rédigé cette annonce. Justement, ce qui m’intéresse, c’est l’ambiguïté même de cette phrase qui est une parfaite illustration de ce que le langage inclusif cherche à changer : l’emploi systématique du masculin dit générique ou neutre dans la langue.

Masculin générique ou spécifique ?

Vous avez certainement déjà entendu cette règle de la grammaire française, « le masculin l’emporte sur le féminin » qui justifierait que lorsqu’on parle d’un groupe mixte, composé d’hommes et de femmes, on devrait choisir le genre grammatical masculin pour désigner tout le monde (règle qui a été imposée par l’Académie Française et les grammairiens du 17e siècle et a contribué à masculiniser la langue française qui était beaucoup plus égalitaire auparavant, mais je vous renvoie aux travaux de la géniale Eliane Viennot pour une perspective historique sur ce sujet dont elle est l’experte incontournable).

C’est pourquoi en français lorsqu’on parle d’un groupe de garçons et filles qui étudient on peut dire « les étudiants » pour théoriquement représenter tout le monde. C’est ce qu’on appelle l’emploie d’un masculin dit générique qui a vocation à être neutre.
L’emploi du genre grammatical masculin peut donc être à la fois générique (représenter tout le monde, tous les genres) ou spécifique (quand il désigne une personne identifiée comme un homme). Par exemple, si je dis : « Le directeur a pris la parole », l’emploi du singulier dans ce contexte me laisse penser que le directeur est un homme, on est donc dans un emploi spécifique du masculin.
A contrario, le genre grammatical féminin, lui, est toujours spécifique : si je dis « les étudiantes » ou « les musiciennes », je sais que je parle forcément d’un groupe uniquement composé de femmes (sauf chez Typhaine D qui pratique, dans une démarche artistique et militante, la féminine universelle et dont je vous recommande le Tedx « Elle était une fois, une langue émancipéé »).

Si l’on revient à notre affiche Monoprix, la question est donc de savoir si on utilise ici un masculin générique (pour parler de toutes les personnes susceptibles d’acheter des protections périodiques) ou spécifique (pour les hommes seulement) ? A lire cette affiche, il n’y a strictement aucun moyen de savoir à qui on parle. En quoi est-ce à la fois révélateur et problématique ?

Le masculin pose un problème d’interprétation

Premier problème : quand notre cerveau lit ou entend un masculin, il ne sait pas gérer l’ambiguïté d’interprétation que je viens d’énoncer (s’agit-il d’un générique pour parler d’un groupe mixte ou d’un spécifique pour parler d’un groupe d’hommes) et va la plupart du temps associer le masculin comme genre grammatical au masculin comme identité de genre. En gros, quand je lis « les étudiants », même si j’ai appris à l’école que ce masculin peut aussi représenter des femmes, mon cerveau va avoir tendance à se représenter plutôt des hommes, à penser spécifique plutôt que générique.
C’est ce qu’ont montré 40 ans d’expérimentations et d’études dans le champ de la psycholinguistique, résumées dans le livre « Le cerveau pense-t-il au masculin ? » de Pascal Gygax, Ute Gabriel et Sandrine Zufferey (vous pouvez écouter le résumé par Pascal Gygax dans cette table-ronde que j’ai animée « Démystifier le langage inclusif : 1h pour comprendre et se faire un avis », à la 20e minute).
La pseudo neutralité du masculin n’existe donc pas réellement pour notre cerveau qui associe le masculin dans la langue aux hommes. Dans la pub Monoprix, je vois un masculin et moi, en tant que femme, je ne me sens pas concernée.

Deuxième problème : le masculin n’est pas précis car il laisse possible l’interprétation de son sens.
Prenons un autre exemple : « Le directeur s’est adressé aux étudiants sur un ton amical ». Ici, « le directeur » est un masculin spécifique mais qu’en est-il des « étudiants » ? Dans cette phrase, il n’y aucun moyen de savoir si on parle en réalité d’un groupe composé de garçons uniquement (spécifique) ou d’un groupe mixte (générique). Et ceci est très problématique lorsqu’on veut se faire comprendre, et a fortiori dans le champ publicitaire où on veut faire passer des messages explicites auprès de sa cible : ici, la cible est floue et imprécise. Dans la pub Monoprix, je vois un masculin et moi, en tant que femme, je ne sais pas si on s’adresse à moi ou pas.

Le langage inclusif, c’est aussi lever l’ambiguïté d’un masculin pseudo neutre

Je ne vais pas proposer de réécritures inclusives de cette affiche car à mon sens, elle ne devrait pas exister #ChangeonsLesRègles.
Mais je trouve que la décrypter est intéressant parce que cela permet de placer le langage inclusif, qui a pour objectif de représenter toutes les personnes quel que soit leur genre dans la langue, sur un autre terrain : pas uniquement celui de l’égalité de genre, mais aussi celui de la précision et de la clarté du langage. Parler de manière inclusive, en pratiquant les 3 grandes conventions que sont notamment la féminisation des noms de métiers et le refus de l’emploi du masculin générique (au profit des mots épicènes, englobants, de l’énumération masculin/féminin ou du point médian), c’est aussi s’assurer qu’on s’exprime de manière précise, claire et sans ambiguïté.
Et dans les métiers de la communication, qu’elle soit commerciale ou politique, c’est un langage clair qu’on cherche à pratiquer. Les outils du langage inclusif sont donc indispensables aujourd’hui à quiconque cherche à se faire bien comprendre à une époque où le masculin ne peut plus se faire passer pour neutre.

Pour aller plus loin, je vous recommande l’écoute de cet épisode du podcast Ecrire sans exclure d’Isabelle Meurville, Stratégies inclusives et langage clair.


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Est-ce que ce monde est sérieux ?

5 signes que le langage inclusif progresse en 2022

Récemment, nous avons connu une nouvelle vague(lette) d’opposition au langage inclusif qui a suscité chez moi un énervement certain. Mais au détour d’un déjeuner avec une traductrice militante du français inclusif et d’une conversation avec le fondateur d’une agence de communication engagée en faveur de l’écriture inclusive, j’ai relativisé. Et j’ai décidé de me concentrer sur le positif : or, des signes de progression du langage inclusif, j’en ai vus au moins 5 ces dernières semaines.

Dans la bouche du Président

Le Président de la République a pris la parole dans une vidéo mise en ligne sur la chaîne YouTube de l’Elysée le 3 octobre intitulée Une méthode nouvelle où il revient sur la mission du Conseil National de la Refondation.
Dans cette vidéo d’un peu plus de 13 minutes, il utilise à de très nombreuses reprises la double flexion, c’est-à-dire un des outils du langage inclusif qui consiste à dire le masculin et le féminin des mots comme dans « infirmiers et infirmières ».

Il l’utilise dès son entrée en matière pour parler à « chacune et chacun d’entre nous » (formulation aussi reprise dans la description de la vidéo) et à « celles et ceux », formulation dont il a l’habitude et qui lui avait déjà valu lors de son élection en 2017 les foudres de journalistes qui y dénonçaient un « celzécisme » opportuniste (voir l’article de Capital « Parlez-vous le Macron ? »).

Mais Emmanuel Macron ne s’arrête pas là et on note un effort particulier à dire, pour les noms de métiers, le masculin et le féminin : « présidentes et présidents des chambres », « enseignants et enseignantes », « pharmaciens et pharmaciennes », « infirmiers et infirmières »

L’utilisation des doublets n’est pas nouvelle chez Emmanuel Macron et, déjà lors du débat de la présidentielle face à Marine Le Pen, il les a utilisés plus d’une fois. Cela me laisse penser que lui-même comprend bien l’intérêt de dire les deux genres grammaticaux pour mieux représenter femmes et hommes, ou en tout cas pour s’adresser à eux et à elles, sinon il ne s’embarrasserait pas de ces formulations plus longues.
Ce nouveau mandat, qui a vu son précédent ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, farouchement opposé à l’écriture inclusive, remplacé par Pap Ndiaye qui pourrait y être plus favorable, va donc peut-être marquer un contexte politique plus propice au développement du langage inclusif.

D’ailleurs, on notera que vient tout juste d’être remis à jour et publié le Guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, qui contribue à normaliser le langage inclusif comme une pratique souhaitable dans tous les domaines de la sphère publique.

En tout cas, cela me fait dire que si Emmanuel Macron avait lui-même écrit son tract de campagne, il n’aurait peut-être pas fini dernier du classement de la propagande électorale de la présidentielle par le prisme du langage inclusif.

Dans la pub

Ces derniers mois, je n’ai vu que ça (ou presque) : des campagnes publicitaires en affichage avec des points médians dedans.

Campagne publicitaire Klarna, juillet 2022

A tel point que j’en ai écrit un article paru dans l’ADN, Le point médian s’affiche dans la rue : de l’engagement de marque à la distinction publicitaire ?
J’y développe l’idée suivante :

Que ces publicités soient le fruit d’une initiative individuelle passée inaperçue ou le résultat d’une réflexion profonde sur l’impact des mots sur le recrutement, la visibilité et l’inclusion des femmes, le point médian ajoute ici une dimension supplémentaire à ces pubs. Ce signe dont on pourrait se passer (on peut toujours écrire en inclusif même sans point médian) reste le plus polémique et le plus remarquable de l’écriture inclusive. Il est le témoin d’un certain courage en communication par une prise de risque dans l’affichage de valeurs, certes largement consensuelles aujourd’hui (l’égalité de genre), mais sous une forme largement rejetée (le point médian). Et cette prise de risque, qui se montre aujourd’hui dans l’espace public et pas uniquement dans les profondeurs d’une page web ou d’une appli, peut être aussi une manière d’interpeller et de marquer plus efficacement les personnes exposées, qu’elles soient réfractaires ou favorables à l’écriture inclusive, car la rareté du point médian en publicité en fait un outil de distinction et de mémorabilité. Et n’est-ce pas cela le Graal des publicitaires à l’âge de la bataille pour l’attention ?

Le point médian s’affiche dans la rue : de l’engagement de marque à la distinction publicitaire ?

Mais au-delà de la publicité, c’est le nom des marques lui-même qui commence à se penser en inclusif : une nouvelle marque de vêtements de seconde main vient de naître sous le nom de Sapé·e.

Le site de la marque Sapé·e

Dans les médias

De nombreuses rédactions ont déjà adopté le langage inclusif depuis longtemps : Slate, Métro, Madmoizelle, France TV Slash. On voit régulièrement des médias s’ajouter à cette liste et l’assumer ainsi que des médias nouveaux se lancer d’emblée en inclusif, comme la revue féministe La Déferlante qui a même partagé sa propre charte d’écriture inclusive en ligne.

Mais au-delà des rédactions qui l’encouragent, je commence à lire de plus en plus d’articles où les journalistes pratiquent manifestement l’écriture inclusive mais de la manière la plus transparente (et la plus intégrée) qui soit, sans point médian, discrètement, mais sûrement là. Car oui, il faut le rappeler, l’écriture inclusive ne se limitant pas au point médian, on peut très bien écrire en inclusif sans jamais l’utiliser (et donc sans jamais se faire remarquer). C’est d’ailleurs ce que rappelait Mathilde Serrell le 6 octobre dans sa chronique Un Monde Nouveau sur France Inter intitulée : « #MeToo l’écriture inclusive, la fin d’un malentendu » ? Elle y cite par ailleurs l’étude que j’ai co-réalisée pour Google avec Mots-Clés sur la perception du langage inclusif par les internautes et qui le montre bien : les gens n’aiment pas le point médian mais acceptent volontiers les autres techniques du langage inclusif.

Autre exemple : France Football, magazine qui décerne le ballon d’or, vient de lancer un nouveau prix, le Prix Socrates, pour les « joueuses et joueurs engagés », obligeant même le Figaro (la plateforme des opposant·es au langage inclusif), qui en a repris le communiqué de presse, à jouer de la double flexion.

Autre fait marquant dans l’univers des médias, le magazine Paulette est devenu Paul.e, pour une version non genrée du titre déjà féministe.

Dans les librairies

Je suis heureuse car je ne pense pas que le dernier livre à charge contre l’écriture inclusive sera un succès de librairies : Malaise dans la langue française, ouvrage collectif dirigé par Sami Biasoni, est aujourd’hui 189e meilleure vente sur amazon loin derrière Virginie Despentes, Lola Lafon, Annie Ernaux ou même le Petit Grévisse (Grammaire française). Et alors que, à des fins purement scientifiques, je voulais me le procurer pour en faire la lecture, j’ai réalisé qu’il était en stock seulement dans 18 librairies indépendantes parisiennes d’après le site parislibrairies.fr (au 9 octobre 2022).

Vous trouverez en revanche dans plus de 50 librairies le dernier roman d’Aude Walker, Cavales, écrit en écriture inclusive qui est, lui, sur ma table de chevet. Et je ne parle même pas du nouveau livre de Lauren Bastide, Futur·es, qui va, à n’en pas douter, et c’est tant mieux, se vendre comme des petits pains féministes.

Dans notre quotidien

Finalement, il trace sa route un peu partout, le langage inclusif : dans des versions très diverses et identifiables, du point médian au point final en passant par la barre oblique, mais aussi plus subtilement, dans une répétition du masculin et du féminin qui ne choque pas notre oreille mais marque celles et ceux (sic), qui comme moi, y prêtent une attention particulière. Alors je vous encourage, vous aussi, à prêter attention : dans le train, sur certains sites de l’administration, dans vos applis de livraison de repas, dans la rue, sur les bus, dans un cahier de correspondance…

Notez ces occurrences du langage inclusif et n’hésitez pas à me partager celles que vous trouvez les plus significatives dans les commentaires ou par email : alicia@reworlding.fr.

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Est-ce que ce monde est sérieux ?

Propagande électorale et langage inclusif

Demain aura lieu le premier tour des élections présidentielles. Cette semaine, j’ai donc reçu la propagande électorale, c’est-à-dire l’ensemble des tracts des candidat•es à l’élection qui présentent leurs professions de foi et les principales propositions de leurs programmes.

J’ai analysé ces tracts par le prisme du langage inclusif pour mesurer comment les candidates et les candidats se sont emparés (ou pas) de cet outil pour représenter à la fois les électeurs et les électrices dans la formulation de leurs propositions.

La méthodologie

J’ai attribué à chaque tract un score sur 6 points :
– 1 point pour le langage employé dans le slogan, qui est vraiment la vitrine du tract
– 3 points pour le texte de l’adresse et de la profession de foi : comment le ou la candidat·e s’adressent à l’électorat (« Françaises, Français » en inclusif ou « Chers compatriotes » au masculin générique par exemple) et les mots employés dans la « lettre » qui introduit en général les propositions
– 3 points pour le texte des propositions elles-mêmes

J’ai pénalisé les occurrences du masculin générique, particulièrement dans les noms de métiers très présents dans les propositions, ou l’utilisation du mot Homme dans un sens englobant ; et j’ai valorisé les formulations inclusives, notamment l’énumération (« celles et ceux », « toutes et tous ») et la préférence du mot humain.

Je me suis ici uniquement attachée aux mots employés, et pas au contenu des propositions elles-mêmes : je ne cherche pas à mesurer l’importance des sujets de diversité, d’équité et d’inclusion dans les programmes mais seulement à mesurer l’utilisation d’un langage inclusif.

Le classement

Le trio de tête : Poutou en tête (qui utilise énormément les points médians), puis Roussel et Jadot. Les 3 font des efforts visibles d’inclusion par le langage.

Poutou, gagnant du classement devant Roussel et Jadot


Le groupe des ratages : Mélenchon, Lassalle, Hidalgo, Arthaud.
Un « Madame, Monsieur » par ici, un « celles et ceux » par là mais en gros du masculin générique partout.
Surprise pour Hidalgo, mairesse de Paris, ville dont la communication est en général très inclusive avec l’utilisation quasi systématique de points médians.
Et étonnement devant le tract de Lassalle qui conjugue 4 points médians, signe en général d’une conviction forte pour le langage inclusif, et l’utilisation quasi exclusive du masculin générique et de l’expression « Droits de l’Homme » à laquelle on préfère en inclusif « droits humains ».

Mélenchon, Lassalle, Hidalgo et Arthaud dans le groupe des ratages.


Le groupe des je m’en foutistes : Pécresse, Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan.
Ici, uniquement du masculin générique ou presque.

Pécresse, Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan dans le groupe des je m’en foutistes.

Et le dernier du classement : Macron.
Ce qui le distingue du précédent groupe et pénalise son score est son slogan « Nous tous ». Avec Nathalie Arthaud et « le camp des travailleurs », c’est le seul à avoir un slogan au langage non inclusif.

Macron, en queue du classement

Pourquoi c’est important ?

Je me suis lancée dans cet exercice parce que le langage formate nos représentations du monde. 40 ans d’études de psycholinguistique le montrent : quand on parle d’un métier au masculin, les femmes se sentent moins concernées. Quand des candidat•es formulent toutes leurs propositions au masculin ou ne s’adressent qu’aux électeurs en écrivant « Chers compatriotes », les femmes ne sont ni représentées ni mêmes adressées.
Rendre visibles les femmes par le langage, c’est aussi les faire exister dans l’espace public, médiatique et politique.

Il n’y a pas de grosses surprises dans ce classement où l’on observe en gros que plus on se déplace vers la droite moins le langage inclusif est utilisé : à l’exception de Nathalie Arthaud, Anne Hidalgo et Emmanuel Macron, le placement sur le spectre politique est quasi respecté. Cependant, dans quasiment tous les programmes, il est fait mention de propositions pour renforcer l’égalité entre les femmes et les hommes : cela montre qu’il y a encore beaucoup de travail d’éducation à faire pour que la classe politique dans son ensemble se range du côté des arguments scientifiques qui démontrent que le langage inclusif est un outil efficace en faveur de l’égalité (et évidemment pas le seul à mettre en oeuvre). Et il a un bénéfice qui devrait plaire à tous les candidats et les candidates : il est gratuit.

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De l’anglais au français : traduction & inclusion

On m’avait recommandé il y a déjà plusieurs mois de lire Invisible Women (Femmes invisibles) de Caroline Criado Perez, un livre qui démontre « comment l’absence de données sur les femmes dessine un monde fait pour les hommes ». Aussi, quand je suis tombée dessus dans sa traduction française dans ma librairie de quartier, je l’ai acheté avec plaisir et enthousiasme.

J’ai une connaissance de l’anglais qui me permet de le lire sans difficulté (sauf pour les textes les plus scientifiques) et j’ai tendance à privilégier les ouvrages dans leur langue originale, mais parfois par flemme ou par opportunité, comme ici, je les lis en français. Et dans ce cas précis, ça a gâché tout mon plaisir. Et je dirais même que ça m’a mise en colère.

Un livre important et riche sur l’invisibilisation des femmes dans les données

Que les choses soient très claires : le contenu de Femmes invisibles est non seulement intéressant mais très riche et essentiel. Je recommande vivement sa lecture car l’autrice y démontre avec un nombre impressionnant de preuves ancrées dans la donnée à quel point nous vivons dans un monde pensé par et pour les hommes : des horaires de déneigement en Suède qui pénalisent plus les femmes que les hommes qui se trouvent sur les trottoirs avec leur poussette à la mauvaise heure, aux essais cliniques où l’on ne prend pas la peine d’inclure des femmes pour tester l’efficacité des médicaments menant à une bien moindre prise en charge de nos maladies, les exemples pleuvent. C’est étourdissant et accablant mais nécessaire.
Le point principal de l’autrice n’est pas tellement de blâmer la malveillance ou les mauvaises intentions des services de déneigement ou des compagnies pharmaceutiques mais de démontrer que les données utilisées pour prendre des décisions concernant la production de biens, l’organisation de services ou des choix de planification politique (pour le logement par exemple) devraient toujours être collectées et analysées avec un prisme genré, c’est-à-dire en étant capable de distinguer les données pour les femmes et les hommes.
Saviez-vous par exemple que les femmes ont 47% de risques en plus que les hommes d’être gravement blessées ou de mourir dans un accident de voiture car les crash-test réalisés pour mesurer l’efficacité des systèmes de sécurité dans l’automobile sont quasiment tous réalisés avec des mannequins (crash test dummies) à la corpulence d’un « homme moyen » ?

Quand le langage inclusif est vanté mais pas utilisé

Le fond du livre est donc essentiel mais sa forme laisse très clairement à désirer dans sa traduction française (je ne peux évidemment pas me prononcer pour les nombreuses traductions dans d’autres langues). Pourquoi ?
Dès l’introduction du livre, intitulée Le masculin par défaut, l’autrice évoque sur plusieurs pages la question du langage et affirme l’impact des mots sur les stéréotypes de genre. Elle explique le concept du masculin générique (utiliser le masculin pour parler de groupes mixtes) et ses effets néfastes dans les langues grammaticalement genrées (comme le français) mais pas que.

Toutes ces querelles au sujet de simples mots ont-elles réellement le moindre effet sur le monde réel ? On peut soutenir que oui. En 2012, une analyse du Forum économique mondial a montré que les pays où l’on parle des langues flexionnelles (comme le français, l’italien ou l’allemand, ndlr), qui ont des idées bien arrêtées quant au masculin et au féminin présents dans pratiquement chaque énoncé, sont les plus inéquitables sur le plan du genre. Mais voici une bizarrerie intéressante : les pays dans lesquels on parle des langues sans genre (comme le hongrois et le finlandais) ne sont pas les plus équitables. En fait, cet honneur revient à un troisième groupe de pays, ceux où l’on parle des « langues avec genre naturel », comme l’anglais. Ces langues permettent de marquer le genre (female teacher, male nurse), mais, la plupart du temps, le genre n’est pas inscrit dans les mots eux-mêmes. Les auteurs (sic) de cette étude suggèrent que s’il n’y aucune possibilité de marquer le genre, on ne peut pas « corriger » les préjugés cachés dans une langue en accentuant la « présence des femmes dans le monde ». En bref, puisque l’homme va de soi, cela fait une grande différence quand, littéralement, on ne peut pas du tout exprimer le féminin.

L’autrice a écrit cet ouvrage en anglais, donc dans une des ces langues « avec genre naturel » mais avec la conscience et la volonté de visibiliser les femmes dans le choix de ses mots. Elle donne des arguments en faveur du langage inclusif dont elle défend très clairement les principes. Il n’y a pas de doute possible. Pourtant, la traduction française de cet ouvrage n’est pas faite de manière inclusive. Et c’est très problématique.

La lecture de Femmes invisibles a donc été un aller-retour plutôt douloureux entre l’énervement suscité par le fond du livre qui a de quoi scandaliser et l’énervement provoqué par sa mauvaise traduction.


Mais qu’est-ce qui cloche dans cette traduction ?


C’est malheureusement simple : aucune des 3 principales conventions du langage inclusif n’est appliquée.

– une utilisation quasi systématique du masculin générique : on ne parle que d’auteurs, de chercheurs, d’inventeurs, de développeurs, d’électeurs pour désigner des groupes pourtant mixtes
– des noms de métier dont le féminin est maltraité et incohérent au fil du livre : des « législateurs de sexe féminin » au lieu des « législatrices », « les entrepreneurs de sexe féminin » au lieu des entrepreneuses (ou à la rigueur des « entrepreneures », allez), en gros des traductions littérales de  « female entrepreneur » qui ne font pas confiance au féminin du mot en français pour traduire le fait qu’on parle de femmes ou n’assument pas le pléonasme pour accentuer le propos qu’on aurait pu imaginer avec « des femmes entrepreneuses » par exemple.
le mot Homme utilisé de manière englobante : un des derniers chapitres s’intitule « les droits des femmes sont des droits de l’Homme » avec une majuscule dont on sait qu’elle ne change rien au problème d’utiliser « homme » pour parler de l’humanité. Allez, on dira que c’est peut-être dans ce cas une référence ironique.

On en arrive d’ailleurs à des aberrations qui dépassent la traduction inclusive pour basculer dans le non-sens : comme des « participants de sexe féminins » au lieu de  « participantes » ou des phrases où on parle explicitement d’une population féminine exclusivement et qui sont tout de même au masculin, comme cette perle :

Les Etats-Unis ont le taux de mortalité maternelle le plus élevé des pays développés, mais ce problème est particulièrement aigu pour les Afro-Américains. L’OMS estime que, chez les Afro-Américains, le taux de mortalité des femmes enceintes et des mères qui viennent d’accoucher correspond à celui des femmes de pays à revenu bien plus faible, comme le Mexique ou l’Ouzbékistan.

Je ne pense pas qu’ici « le masculin l’emporte sur le féminin » car le traducteur (et sa correctrice) aurait voulu inclure les hommes trans afro-américains qui auraient donné naissance. Non, c’est simplement un bon vieux masculin générique complètement absurde dans contexte.

L’ouvrage est paru aux Éditions First contre qui je n’ai absolument rien et qui publient par ailleurs des ouvrages positionnés comme féministes. Je suis en revanche très déçue qu’à aucun moment, de la traduction à la correction, personne n’ait réalisé l’incohérence entre le texte original et sa version traduite, problématique du point de vue de la langue et du sens mais surtout en contradiction pure et simple avec les convictions de l’autrice. Ou alors cela a été vu et ignoré, et là c’est un problème autrement plus grave.

Traduire en féministe/s, c’est possible

Heureusement, cette lecture douloureuse a été compensée par une découverte enthousiasmante, Sur les bouts de la langue de Noémie Grunenwald aux éditions de La Contre allée.
Dans cet ouvrage, l’autrice, traductrice et militante, partage sa perpective sur ce qu’est une traduction en féministe/s.

Traduire en féministe/s, c’est se décentrer soi-même pour construire la solidarité. Traduire en féministe/s, c’est tortiller la langue, l’étirer et l’affiner pour en faire le meilleur usage possible : lui permettre de dire vraiment ce qu’on veut exprimer en évitant les filtres limités et dégradants de l’androlecte1.

Première traductrice (de l’anglais au français) de nombreux textes féministes qu’elle a souhaité diffuser auprès de publics francophones, elle partage notamment quelques exemples de cas complexes de traduction, soit pour des néologismes, c’est-à-dire des mots nouveaux ou qui n’ont pas de traduction évidente (comme whiteness chez bell hooks aujourd’hui largement traduit en blanchité), soit pour des nuances qui ne sont pas toujours aisées à transcrire (comme la distinction entre womanhood, femininity et femaleness), soit parce qu’il n’est pas toujours évident d’être certain·e de l’intention d’un auteur ou d’une autrice derrière un masculin anglais censément neutre.

Je pense à Vanina Mozziconacci et sa traduction d’un article de Berenice Fisher. Dans le texte, l’autrice employait le terme « thinkers » et la traductrice disait ne pas avoir voulu traduire dans un masculin dit « générique » par « penseurs ». Après discussion avec les éditrices du texte, la traductrice a contacté l’autrice qui a reconnu ne pas s’être posé la question du genre de « thinkers » lors de l’écriture. La question de la traductrice a mené l’autrice à faire un choix a posteriori sur son texte, et Mozziconacci a finalement traduit par « penseur•e•s ». La traduction participe à la construction du sens formulé jusque dans le texte source, et la lecture féministe de la traductrice apporte une importante valeur ajoutée au texte.

Si Noémie Grunenwald préfère parler d’écriture dégenrée, démasculinisée ou féminisée plutôt que d’écriture inclusive, elle n’en utilise pas moins toute la palette des outils existants, de l’énumération (les lectrices et lecteurs), à l’accord de proximité en passant par le point médian, les néologismes, et j’en passe.

Ce qui est particulièrement intéressant dans sa démarche est la notion d’expérimentation. Là où à titre personnel je suis convaincue qu’une des clés pour diffuser plus largement le langage inclusif et ancrer sa pratique chez les individus et dans les organisations (comme les entreprises) est d’unifier certaines de ses pratiques, Noémie Grunenwald alterne volontiers entre plusieurs techniques.

La vérité, c’est que je m’amuse. Je tente des choses, au risque souvent de me planter et de faire des choix plus ou moins cohérents ou contradictoires. Je trouve l’expérimentation plus intéressante que la normalisation, et j’ai peur qu’une mise en règle précipitée nuise à l’incroyable créativité des mouvements de libération en général – féministes et lesbiens en particulier.

Lire Sur les bouts de la langue a aussi beaucoup résonner par rapport à une autre expression que j’affectionne : le langage précis qui pour moi est le corollaire du langage inclusif et que je défends à parts égales dans mon manifeste.
Le langage inclusif a pour objectif de faire en sorte que chaque individu soit représenté et visible dans la langue, indépendamment de son genre.
La langage précis, c’est s’assurer que les mots que l’on emploie disent vraiment ce que l’on veut dire, c’est-à-dire signifient ce qu’on a l’intention qu’ils signifient.
Évidemment, chaque mot employé est interprêté par la personne qui nous lit ou nous écoute et nous n’avons que très peu de contrôle sur cette interprétation ; en revanche, on a la possibilité, et je dirais même la responsabilité, en tant que locuteur ou locutrice (en tant que personne qui parle ou qui écrit) de choisir des mots dont on est soi-même sûr·e de bien comprendre la signification ou la charge symbolique.
Quand je dis que je n’emploie pas le mot hystérique ou très peu les mots féminin ou normal, c’est parce que je ne veux pas offrir aux personnes qui m’écoutent ou me lisent la possibilité d’y voir un sens que je ne veux pas y mettre. C’est cela pour moi le processus de déconstruction appliqué au langage.
Et c’est, je pense, ce dont parle Noémie Grunenwald quand elle traduit de manière à ce que le texte « dise vraiment ce qu’on veut exprimer ».

Je ne crois pas que dans sa traduction française Femmes invisibles dise vraiment ce que l’autrice veut exprimer. Et c’est très dommage car la traduction, surtout de textes engagés comme celui de Caroline Criado Perez, est une responsabilité. Alors vivement une nouvelle traduction plus respectueuse de l’œuvre originale (et aussi où les nombreuses études citées sont correctement référencées au fil du texte pour qu’on puisse les retrouver facilement dans la longue bibliographie).
Et à vous qui lisez en anglais, pour votre plaisir ou votre travail, et qui peut-être traduisez dans vos entreprises des textes, mêmes commerciaux, gardez en tête l’exemple cité plus haut des « thinkers » et demandez-vous, la prochaine fois que vous serez confronté·e à un consumer, user ou autre painter, quelle stratégie vous aurez envie d’utiliser : le masculin générique qui invisibilise les femmes (les consommateurs), un mot englobant qui neutralise les genres (les gens qui consomment) ou l’énumération qui rend visibles les femmes (les consommatrices et les consommateurs, dans l’ordre de mention que vous préférez) ?
Bien penser à cette traduction, c’est votre pouvoir autant que votre responsabilité, comme dirait Spiderman.

1 L’androlecte ou le langage de l’homme, que Michèle Causse définit comme l’expression d’une conscience-expérience sexuée au masculin, imposée aux deux sexes et fondée sur l’assimilation/exclusion d’un sujet sexué au féminin.

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Brooklyn Nine-Nine, la série qui fait entrer l’humour inclusif au commissariat

Cet été, j’avais emporté dans ma valise quelques kilos de livres féministes, les 5 derniers numéros de Society que je n’avais toujours pas lus et mon Kindle (on ne sait jamais). J’ai du lire 20 pages de fin juillet à début septembre. La faute à une série que j’ai bingewatchée tout l’été et qui, si elle m’a détourné de mes lectures, m’a fait un bien fou. Car elle m’a prouvé que l’humour inclusif, ça existe. Et maintenant je voudrais que tout le monde la regarde.

Brooklyn Nine-Nine (ou B99 pour les intimes) est une série comique américaine créée en 2013 par Dan Goor et Michael Schur qui compte 8 saisons (les 7 premières sont disponibles sur Netflix, la dernière vient d’être diffusée aux US, disponible sur Canal+). C’est une workplace comedy (comédie centrée sur un lieu de travail), où l’on suit les aventures de détectives de la police de New-York (NYPD), et plus particulièrement le 99e precinct à Brooklyn.

L’affiche de la dernière saison de Brooklyn Nine-Nine


Une sitcom américaine qui se passe dans un commissariat ? On aurait pu courir à la catastrophe. Pourtant Brooklyn Nine-Nine est une oeuvre de génie, surtout quand on la regarde par le prisme de la diversité et de l’inclusivité. Et c’est en plus un monument d’humour, primé dès sa première saison par un Golden Globe dans la catégorie meilleure série comique.

L’humour inclusif, marque de fabrique de Brooklyn Nine-Nine

La bande-annonce de la première saison plante les personnages principaux et montre la première force de B99, son casting à la diversité peu commune à la télévision, et qui a d’emblée positionné la série comme légitime dans le spectre des séries engagées. Je vous recommande l’article “Brooklyn Nine-Nine”: Sitcom Diversity Done Right qui montre bien comment la série aborde la question des identités de manière fine, sans tomber dans les stéréotypes, notamment avec Raymond Holt, capitaine noir ouvertement gay, Rosa Diaz et Amy Santiago, des détectives latinas qui sont tout sauf des personnages secondaires, ou Terry Jeffords, un lieutenant noir aussi musclé que compétent.

Les blagues faites à ces personnages ne s’appuient pas sur des caractéristiques qu’ils ou elles ne peuvent pas changer (comme leur origine ethnique ou leur orientation sexuelle), mais sur des traits de personnalités qui les définissent. Une série télé qui aurait voulu faire passer au chausse-pied la diversité de son casting sans avoir des personnages authentiques aurait fait de l’orientation sexuelle ou de l’origine la punchline de toutes les blagues (…). Dans B99, l’origine ethnique et l’orientation sexuelle sont juste une des facettes des personnages. L’humour vient essentiellement des traits distinctifs de leurs personnalités*.

“Brooklyn Nine-Nine”: Sitcom Diversity Done Right

Dans Brooklyn Nine-Nine, vous ne trouverez donc (quasiment) pas de blagues racistes, sexistes, homophobes, transphobes ou bien elles viendront de personnages détestés (comme le Vautour) et seront systématiquement traitées avec mépris.

Jake Peralta, un allié (presque) exemplaire

Le personnage de Jake Peralta, incarné par Andy Samberg, est une figure d’allié comme on en voit peu souvent comme je n’en ai jamais vu dans une série ou un film. C’est un homme blanc hétérosexuel dans une position de pouvoir (il est détective de police) qui aurait bien pu être le lourd de service inconscient de ses privilèges. Mais il n’en est rien.
Jake s’éduque en regardant des documentaires sur le féminisme quand il n’arrive pas à dormir ; (s’)interroge pour savoir si son tee-shirt ne serait pas raciste ; refuse d’utiliser des expressions sexistes comme « boys will be boys » (les garçons seront toujours des garçons) ou « man up » (sois un homme) ; ne se tait pas quand il entend un·e collègue faire une blague inappropriée ; laisse s’exprimer des femmes qui échanges sur les violences sexuelles en réalisant qu’il ferait mieux d’écouter plutôt que de participer.
Jake est un allié presque exemplaire dans le sens où il reste, comme chacun·e d’entre nous, en (dé)construction : on le voit poursuivre son éducation au cours des 8 saisons ou vivre des moments de réalisation notamment autour de son privilège d’homme dans les épisodes qui traitent du harcèlement. Mais sa posture d’apprentissage, son travail actif de conscientisation, et son engagement dans l’action sont, eux, exemplaires.

Quand une femme lui parle de son expérience #metoo

La virilité laisse la place aux émotions exprimées

Un commissariat de police aurait pu être le théâtre de confrontations « viriles » surfant sur le stéréotype de l’homme, et encore plus du policier, montrant des qualités de courage, de force, d’énergie, de combativité, de puissance, et j’en passe. Là non plus, il n’en est rien.
Par exemple, Charles Boyle, le meilleur ami de Jake, exprime au quotidien ses émotions (notamment en disant sans retenue « I love you » à son entourage) ; et non seulement il les exprime, mais en plus elles sont accueillies sans moquerie, notamment par Jake, qui salue plus d’une fois la capacité de Charles à « be in touch with (his) feelings » (être connecté à ses émotions). Tout le monde reconnaît que c’est un atout pour Charles, pas un défaut à corriger pour correspondre aux canons de la virilité.


L’amitié entre Charles et Jake est donc dépourvue des qualités prétendument viriles souvent dépeintes dans les amitiés hétérosexuelles, et ça sonne tout à fait juste.
Lorsque Jake sera en couple (no spoiler, je ne vous dit pas avec qui) il exprimera aussi ses émotions auprès de ses partenaires sans que cela ne devienne par ailleurs « le noeud du problème ». C’est spontané pour Jake, c’est valorisé et valorisant, et surtout efficace car cela lui permettra de vivre dans une relation stable, mature et engagée.
Le capitaine Raymond Holt, qui est très fier d’être le premier capitaine de police noir ouvertement gay de la NYPD, est très intéressant du point de vue de l’expression des émotions car il ne tombe dans aucun cliché : ni dans le personnage gay « drama queen » (expression que je déteste par ailleurs) ni dans le personnage à l’homosexualité réprimée. S’il a des difficultés à exprimer des émotions avec son visage, il le fait très bien avec des mots, et c’est un des ressorts comiques les plus puissants de la série.

La vraie vie, les vrais problèmes

Si Brooklyn Nine-Nine est une série comique, elle aborde néanmoins des vrais enjeux de société : le racisme dans la police et en dehors, l’homophobie (à travers un personnage qui fera son coming out bisexuel), les violences sexistes et sexuelles, le harcèlement, l'(in)égalité dans le couple hétérosexuel, la difficulté à concilier vie de famille et vie professionnelle.
Et elle montre aussi des relations saines et équilibrées : la tension dramatique ne vient pas toujours de là où on l’attend, on n’y montre jamais de relations toxiques entre les personnages principaux qui s’entraident plutôt et se tirent vers le haut, les couples ne sont pas systématiquement dysfonctionnels.
Ce juste équilibre entre feel good et real life en fait une série vraiment réjouissante à regarder, surtout pour les personnes engagées qui seront comme moi positivement étonnées par la justesse de ton de chaque épisode.

Gina Linetti, une autre excellente raison de regarder B99

La série Brooklyn Nine-Nine est-elle parfaite ? Non, bien sûr. Par exemple, on peut regretter la grossophobie dont font parfois preuve les personnages à l’égard du duo de policiers Hitchcock & Scully, meilleurs amis qui passent beaucoup de temps à manger, peu à enquêter. Cela s’atténue avec les saisons et Scully explicite finalement le body shaming (moqueries liées à son physique) dont il est victime.
Certaines remarques peuvent aussi être considérées comme psychophobes et l’utilisation fréquente du mot crazy (fou/folle) n’est pas toujours heureux. Mais il y a aussi des grands moments comme lorsque Jake, en plein interrogatoire d’un médecin toxicomane, rappelle en aparté que l’addiction est une maladie qui justifie notre empathie.
Enfin, peu ou pas de visibilité pour les personnes en situation de handicap ou les personnes trans (même si leurs droits sont évoqués).

Pas parfaite donc, mais tellement au-dessus du lot dans le paysage audiovisuel contemporain, Brooklyn Nine-Nine est pour moi un ovni de diversité et d’inclusion précieux qui ne me laisse qu’un seul regret : elle ne compte que 8 saisons.

* Traduction maison, voici la phrase originale : The jokes directed at these characters’ expense are not based on things they cannot change (like their race/ethnicity or sexuality), but by the personality they exhibit through their aforementioned quirks. A TV show that wanted to forcefully shoehorn diversity without having real, relatable characters like these would have had the Captain’s sexuality and race (or Amy and Rosa’s ethnicity) as the punchline for their jokes. The unchangeable essence of their character played for laughs. In Brooklyn Nine-Nine, their race and sexuality are just one of the facets that make up their character. The comedy comes mostly through the characters’ distinctive mannerisms.

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Être contre l’écriture inclusive est-il réactionnaire ?

Je viens de découvrir un livre qui est apparemment un classique de la sociologie politique : Deux siècles de rhétorique réactionnaire de Albert O. Hirschman.  C’est un ouvrage paru en 1991 dans lequel l’auteur, économiste et sociologue, s’appuie sur trois moments-clés dans l’acquisition des droits civils (les droits de l’homme au 18e, que je préfère évidemment appeler les droits humains aujourd’hui), politiques (le suffrage universel au 19e qui, rappelons-le, était universel mais sans les femmes ou presque) et économiques et sociaux (l’état-providence du 20e siècle) pour démontrer comment les positions des réactionnaires, des « contre-offensives idéologiques d’une force extraordinaire », s’articulent autour de 3 types d’arguments immuables qu’il appelle la « rhétorique réactionnaire ».

Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Albert O. Hirschman


J’ai lu ce livre et j’ai été frappée par le parfait calque avec les arguments des opposant·es au langage inclusif, et surtout ce à quoi le débat public et médiatique le réduit aujourd’hui, c’est-à-dire l’écriture inclusive et encore plus spécifiquement le point médian. D’ailleurs, j’ai appris plus tard (merci Wikipédia) que « les chercheuses féministes font souvent appel à la description de la rhétorique réactionnaire proposée par Albert Hischman pour rendre compte des formes prises par des discours sexistes » et je me suis donc dis que je ne m’étais pas complètement trompée.

Les 3 types d’arguments mis en avant sont la thèse de l’effet pervers, la thèse de l’inanité, la thèse de la mise en péril (perversity, futility, jeopardy dans la version originale).


L’effet pervers ou quand l’écriture inclusive deviendrait excluante

La thèse de l’effet pervers consiste à dire que “toute action qui vise directement à améliorer un aspect quelconque de l’ordre politique, social ou économique ne sert qu’à aggraver la situation que l’on cherche à corriger”. 

Dans le cadre de l’écriture inclusive, cet argument avance par exemple que c’est en réalité une pratique excluante, car elle introduit des difficultés supplémentaires pour certaines catégories de personnes, comme les dyslexiques, les personnes en difficulté de lecture (illettrées) ou les étranger·es qui cherchent à apprendre le français. L’effet pervers de cette tentative d’inclusion est donc de compromettre l’accessibilité de la langue française.

Tribune parue dans Le Monde le 20 avril 2021

Je rappelle que cet argument est très discutable notamment car il se focalise uniquement sur le point médian dont on peut tout à fait se passer quand on écrit de manière inclusive, comme je l’expliquais déjà dans l’article Les textes écrits de manière inclusive sont-ils vraiment illisibles ? ou comme le démontrent parfaitement Eliane Viennot et Raphaël Haddad dans cette tribune du Monde.

D’autre part, cet argument est assez hypocrite : je vous recommande la lecture de Qui veut la peau du français ? de Christophe Benzitoun qui montre très bien comment la complexité du français a été historiquement renforcée par les institutions créatrices de normes (comme les livres de grammaire ou l’Académie Française) rendant son apprentissage toujours plus difficile. En gros, on n’a pas attendu le point médian pour rendre le français difficile à enseigner et apprendre, et on peut même dire que le français a sciemment été complexifié comme le rappellent avec humour Arnaud Hoedt et Jérôme Piron dans leur conférence Ted La faute de l’orthographe en citant le premier dictionnaire de l’Académie Française :

« L’orthographe servira à distinguer les gens de lettres des ignorants et des simples femmes »

Premier dictionnaire de l’Académie Française, 1694


La thèse de la perversité est aussi parfois invoquée par celles et ceux qui pointent du doigt le langage inclusif comme un instrument de division entre les hommes et les femmes (dans une perspective d’ailleurs très binaire) car “on ferait mieux de se concentrer sur ce qui nous rassemble plutôt que ce qui nous distingue”. Je ne crois pas à titre personnel que rendre visible la moitié de l’humanité dans notre langage soit un facteur de division.

L’inanité ou la bataille prétendument inutile des féministes


La thèse de l’inanité avance que “toute tentative de transformation de l’ordre social est vaine, que quoi qu’on entreprenne, ça ne changera rien”.
En gros, le langage inclusif, ça ne sert à rien, et surtout pas à changer quoi que ce soit aux inégalités entre les genres. Ou dans une de ses variations : les féministes devraient avoir mieux à faire que de nous enquiquiner avec ce délire inutile.

Ce type d’argumentation choisit d’ignorer 40 ans d’études de psycholinguistique qui ont toutes montré que les mots qu’on emploie ont un impact sur la manière dont on voit le monde, et que le masculin générique (le fait de dire les Français au masculin pour parler de toutes les personnes qui sont françaises) n’est en réalité pas interprété spontanément par notre cerveau comme mixte ou neutre. Le cerveau pense-t-il au masculin ? de Pascal Gygax, Ute Gabriel et Sandrine Zufferey revient sur un ensemble d’expériences qui vont toutes en ce sens. Et très concrètement, on a observé par exemple que les offres d’emploi rédigées au masculin attirent moins de candidatures de femmes que celles rédigées de manière inclusive (en disant le masculin et le féminin). Quand la SNCF choisit d’écrire toutes ses offres d’emploi de manière inclusive pour encourager la présence de femmes dans des métiers où elles sont sous-représentées comme conductrice de train, c’est bien la preuve que ça ne « sert pas à rien ».

Autre variation autour de la thèse de l’inanité : il y a bien des langues où le masculin et le féminin ne sont pas (si) marqués, et le sexisme n’y est pas moins fort, preuve que ça ne sert à rien. CQFD. 
Aucun·e partisan·e du langage inclusif n’a jamais prétendu que c’était l’instrument ultime, unique et définitif pour mettre fin au patriarcat qui est un système composé de multiples couches. Le langage est une de ses couches, et une couche que je dirais même fondamentale, sur laquelle nous pouvons toutes et tous agir simplement, par le choix des mots que nous employons au quotidien. Mais c’est un effort parmi d’autres : il y a une différence entre ne servir à rien, et ne pas réussir à tout. 

Le mise en péril ou le langage inclusif contre la Nation française

La thèse de la mise en péril dit que “le coût de la réforme envisagée est trop élevée, en ce sens qu’elle risque de porter atteinte à de précieux avantages ou droits précédemment acquis”.

Quand l’Académie française parle dans cette déclaration de “péril mortel” pour parler de l’écriture inclusive, on est en plein dans cette thèse au sens premier.  Extrait :

Plus que toute autre institution, l’Académie française est sensible aux évolutions et aux innovations de la langue, puisqu’elle a pour mission de les codifier. En cette occasion, c’est moins en gardienne de la norme qu’en garante de l’avenir qu’elle lance un cri d’alarme : devant cette aberration « inclusive », la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures.

Quand la querelle de la féminisation des noms de métiers a éclaté en France en 1984 avec la création d’une « Commission de féminisation des noms de métier et de fonction » présidée par Benoîte Groult a été mise à jour la volonté de perpétuer un système dans lequel les fonctions et métiers prestigieux étaient toujours au masculin. Oserais-je dire que ce sont les hommes de pouvoir qui refusaient de voir s’émousser le privilège de leur métier en féminisant leur nom ? Oui. 

Quand certains éditorialistes dénoncent l’écriture inclusive comme étant un danger pour la nation, comparant le point médian aux éoliennes qui détruisent les paysages, c’est en invoquant la théorie de la langue comme ciment de la nation : tout changement dans la langue devient alors une mise en péril de cette même nation. C’est oublier qu’une nation, comme une langue, c’est vivant, et que donc ça évolue.

Le bingo des arguments contre l’écriture inclusive

Avec ces 3 thèses, on a quasiment fait le tour des arguments contre le langage inclusif et vous êtes paré·es pour jouer au bingo ; il manquerait l’argument esthétique (c’est moche) qui est en réalité une question d’usage et d’habitude. Personnellement, je trouve très laid le mot logiciel, mais quand c’est le mot qui définit ce que je cherche à décrire, et bien je l’emploie, tout comme autrice est le nom d’une femme qui écrit, entrepreneuse celui d’une femme qui entreprend ou professeuse celui d’une femme qui enseigne.

Hirschman conclut son livre par une très honnête volte-face où il explique comme les progressistes aussi ont développé une manière de répondre à la rhétorique réactionnaire par une série d’arguments tout aussi systématisés :

le péril imminent , celui qui guette la société s’il n’y a pas de changement ; cette thèse vient en réponse à celle de l’effet pervers
les lois de l’Histoire ; on ne peut aller contre le Progrès ; cette thèse prétend contrer celle de l’inanité
la synergie : la nouvelle réforme et la précédente entreraient en synergie et se renforceraient naturellement (Pottier) ; cette thèse s’oppose à celle de la mise en péril des acquis sociaux

Wikipedia

Aussi, je dis et j’assume être dans le camp des progressistes et annoncer que la société s’enfoncera dans toujours plus d’inégalités au point de son péril imminent si l’on continue à employer un langage masculinisé qui ne rend pas visibles les femmes. Mais je crois aussi à la force de la pensée et de l’action féministe qui sont le sens d’une Histoire qu’on ne peut arrêter. Et qui verra bientôt s’imposer une forme de langage inclusif qui sera une synergie de certains de nos usages passés et de nouveaux usages qui conquerront le coeur, la plume et le clavier du monde entier. Rien que ça.

Alors est-il réactionnaire d’être opposé·e à l’écriture inclusive ? Pour plus de précision, il faut revenir à la définition de réaction :

Une réaction désigne la politique prônant et mettant en œuvre un retour à une situation passée réelle ou fantasmée, en révoquant une série de changements sociaux, moraux, économiques et politiques. Un partisan de la réaction est nommé « réactionnaire ». Le terme s’oppose à progressiste, ce dernier employant de façon raccourcie le mot « réac », pour désigner péjorativement toute personne identifiée comme réactionnaire qui s’oppose aux idéaux qui se veulent progressistes. Le réactionnaire se différencie également du conservateur (sic) qui souhaite la conservation des structures du modèle politique actuel.

Wikipedia

Je dirais donc qu’en fonction de son positionnement politique, une personne qui s’oppose au langage inclusif peut être réactionnaire (et veut revenir au passé) ou conservatrice (et veut rester au présent). Elle n’est en tout cas, à mon sens, jamais progressiste.
Et si je voulais corser même un peu la chose je dirais que moi, qui prône à la suite d’Eliane Viennot une démasculinisation du français, je souhaite en réalité en retour à une norme passée, celle où on disait autrice, poétesse, peintresse et où le « masculin ne l’emportait pas sur le féminin » (en tout cas dans la langue) : et si c’était moi, la vraie réac ?

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Est-ce que ce monde est sérieux ? Le langage inclusif pour les nul·les

[vidéo] Démystifier le langage inclusif : 1h pour comprendre et se faire un avis

Le jeudi 20 mai 2021, les Ateliers Numériques de Google France ont organisé une journée spéciale dédiée au langage inclusif, en collaboration avec Women@Google, le groupe des Googlers (les employé·es de Google) qui s’engagent en faveur de l’égalité femmes-hommes.

Cette journée en ligne s’est articulée autour de 3 évènements : une table ronde et deux ateliers pratiques.

J’ai eu le grand plaisir d’animer la table ronde intitulée Démystifier le langage inclusif : 1h pour comprendre et se faire un avis dont vous pouvez regarder le replay en intégralité sur la chaîne YouTube des Ateliers Numériques Google :


J’étais entourée d’invité·es et expert·es de choc :
Emilia Capitaine, cheffe de projets chez Mots-Clés, agence de communication et d’influence qui oeuvre pour la formation à l’écriture inclusive des institutions.
Pascal Gygax, psycholinguiste expérimental et psychologue cognitif, co-auteur de « Le Cerveau pense-t-il au masculin ? » qui retrace 40 ans de recherche scientifique sur l’impact de l’emploi du masculin générique sur nos représentations des femmes et des hommes.
Vinciane Mouronvalle Chareille, fondatrice de l’agence UniQ en son genre qui accompagne des entreprises et des individus pour mettre en oeuvre l’égalité des personnes notamment grâce à la pratique du langage ouvert.


Pendant cette table ronde, nous avons échangé sur la définition et les objectifs du langage inclusif (12:02), les résultats des études de psycholinguistique qui montrent la difficulté rencontrée par notre cerveau à imaginer le masculin comme vraiment générique (19:40), l’impact sur les jeunes enfants de tout dire au masculin notamment dans la projection dans les métiers (27:01), les 3 conventions recommandées pour s’exprimer de manière inclusive (30:04), la spécificité française de l’intensité du débat sur l’écriture inclusive et la question de l’accessibilité notamment pour les personnes dyslexiques (43:23), le point médian comme un des outils dont on peut tout à fait se passer (49:20), pourquoi se former (52:20), l’impact pour les entreprises et les institutions qui pratiquent le langage inclusif (56:30), des références pour aller plus loin (1:01:6)

Pédagogie, bienveillance et précision résument bien l’esprit de cette table ronde à revoir en replay sur la chaîne des Ateliers numériques Google.

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Les éoliennes, nouvel argument choc contre l’écriture inclusive

L’écriture inclusive* divise : l’idée de faire évoluer la langue française pour représenter plus justement les hommes et les femmes dans nos discours se heurte à des levées de boucliers aussi bien dans les rangs de la classe politique que dans les milieux académiques. Ces dernières semaines se sont encore multipliées les tribunes des opposant·es comme des partisan·es de l’écriture inclusive, et je reste frappée par l’absence de bienveillance et de mesure qu’on peut souvent y lire, principalement du côté des détracteurs et détractrices.

L’impossible bienveillance du débat sur l’écriture inclusive

On pourrait faire un bingo des arguments qu’on oppose à l’écriture inclusive (tiens, d’ailleurs je vais le faire).
Dans l’ordre décroissant de conviction (selon moi), on lit (liste non exhaustive) : c’est moche ; c’est une lubie de féministes qui feraient mieux de s’attaquer aux vrais problèmes de la société ; c’est compliqué, on n’y comprend rien avec ces points médians ; c’est illisible et imprononçable  ; ça ne sert à rien et surtout pas à réduire les inégalités entre femmes et hommes, d’ailleurs dans les pays où la langue n’est pas si genrée, le sexisme existe aussi, ha ; c’est excluant (notamment pour les personnes dyslexiques)

Parmi ces arguments, certains sont tout à fait légitimes, notamment ceux liés à l’accessibilité, et rassembler les preuves scientifiques, recueillir la parole des concerné·es, organiser des consultations publiques, mener des tests sont autant de pistes à creuser pour nourrir un débat sain.
Mais aujourd’hui, le débat médiatique autour de l’écriture inclusive ne l’est pas.
Le niveau de violence verbale, de cynisme et de mauvaise foi atteints dans certains articles et tribunes ne cesse jamais de me surprendre, et c’est ce sur quoi j’aimerais vous encourager à réfléchir.

Aujourd’hui, je veux donc rendre hommage à la créativité sans limite (coucou TopChef) des éditorialistes qui arrivent à renouveler l’argumentaire anti-écriture inclusive pour protéger la langue française de celles (et ceux mais surtout celles évidemment)  qui veulent sa mort au nom d’une idéologie “inclusiviste”, comme la nommait le linguiste Franck Neveu dans un entretien croisé avec Julie Neveux (qui y est, elle, favorable) paru dans Le Figaro le 30 mars.

Pour ou contre l'écriture inclusive, deux linguistes débattent

Vous me rétorquerez que le ton sarcastique que je prends n’est pas très compatible avec la bienveillance que je prône, et vous aurez raison. Je ne suis pas à l’abri d’une contradiction, j’avoue.

Eoliennes et magie, entre vindicte nationaliste et dénigrement par le ridicule

Le 13 avril dernier est paru une tribune dans Le Figaro signée Robert Redeker intitulée «D’un point de vue civilisationnel, l’écriture inclusive est comparable à la destruction des paysages».

Comme toujours, c’est avec un peu de fébrilité que je clique sur les articles qui traitent d’écriture inclusive, car en fonction de mon humeur, je peux exploser de rire ou de colère face au mieux à l’imprécision, au pire à l’obsolescence de certains arguments sempiternellement ressassés.
Dans le cas de cette tribune, je suis passée du rire aux larmes.

Certes, je pouvais m’attendre à ne pas être d’accord avec Robert Redeker, philosophe polémique connu notamment pour ses propos sur l’Islam. Mais je ne pouvais pas m’attendre à tomber en sidération devant la gravité de ses propos et la décorrélation totale entre les enjeux de l’écriture inclusive (dont on pourrait discuter des formes, je le reconnais volontiers) et ses répercussions annoncées.

Quelques exemples : 

“Après l’écriture inclusive, l’on ne pourra plus être français de la même façon qu’avant son despotisme.”

Je comprends, d’ailleurs comme le rappelait Eliane Viennot dans une autre tribune du Monde le 2 avril, la carte d’identité française est déjà inclusive (on y lit né(e) le) et interdire l’écriture inclusive dans les documents administratifs reviendrait à refaire les cartes d’identité des 67 millions de Françaises et Français. Un choc d’identité, c’est sûr.

“L’écriture inclusive est un séparatisme: il s’agit pour elle de séparer la langue française d’avec ce que fut la France jusqu’ici.”

L’utilisation de terme séparatisme me semble un peu poussée, mais s’il s’agit de se séparer de la France patriarcale “d’avant”, I’m in.

“L’écriture inclusive est, d’un point de vue civilisationnel, exactement la même chose que la destruction des paysages, cet autre héritage des siècles: les éoliennes rendent le paysage invisible, effaçant le passé de la nation. L’écriture inclusive est à la langue ce que les éoliennes sont au paysage.”

Là, je n’ai plus de mots, inclusifs ou non. Cette comparaison avec les éoliennes me laisserait presque pantoise si elle ne soulevait pas un petit paradoxe. Est-ce que la France tombe en déliquescence en tant que nation depuis l’apparition des éoliennes ? Ne devrait-on pas parler d’une autre forme, bien plus ancienne, de destruction des paysages par la déforestation ou l’urbanisation ? Ou alors dans ce cas, c’est la civilisation qui progresse et dans l’autre c’est la nation qui meurt de s’invisibiliser. D’ailleurs, c’est drôle de parler d’invisibilisation de la nation, car ce terme fait aussi partie du vocabulaire des pro-écriture inclusive : visibiliser les femmes invisibles dans le langage.

Si je trouve cette tribune d’une très grande violence, et qu’en toute honnêteté sa lecture me fait peur et me met en colère, il existe des stratégies plus douces mais tout aussi peu bienveillantes pour dénigrer l’écriture inclusive, comme la ridiculisation (que j’explorais déjà dans la déconstruction de la blague d’Isabelle Huppert lors des César 2021). Cette fois, c’est Bernard Cerquiglini (par ailleurs auteur de Le Ministre est enceinte, un retour sur l’histoire de la querelle de la féminisation des noms de métiers dont j’ai beaucoup apprécié la lecture) qui s’en empare dans sa tribune parue dans le Monde le 19 avril intitulée : « L’écriture “inclusive”, empreinte d’une louable intention, est une fâcheuse erreur ».


Si le ton est bien moins véhément, et l’argumentation plus linguistique que philosophique, l’auteur réfute l’idée que le masculin employé dans un sens générique (comme quand on dit les Hollandais pour parler des habitant·es de la Hollande) puisse avoir le moindre impact sur les représentations que l’on se fait sur la place des femmes et des hommes, balayant les arguments de la psycholinguistique qui ont démontré que le masculin n’est pas si neutre que ça. Et même si ces arguments pourraient raisonnablement être discutés, l’argument d’autorité est mis en avant (c’est comme ça) et les tentatives de le contester considérées comme de vaines pensées magiques.

La catégorie du masculin en français a donc deux emplois distincts, que tout francophone maîtrise,
même inconsciemment : le masculin « genré », d’un côté, le masculin neutralisé (inclusif au pluriel,
générique au singulier), de l’autre. (…) Libre à chacun de blâmer cette généricité du masculin, comme on réprouve l’hiver, la loi de la gravité ou les pluriels en -aux (…) L’attention nécessaire portée à l’égale représentation, dans nos énoncés, des hommes et des femmes passe par l’utilisation, libre et réfléchie, des ressources de la langue et non par une ritualisation de formules magiques.

Face à ces tribunes d’opposant·es à l’écriture inclusive qui manient une véhémence grandiloquente (rappelez-vous déjà le « péril mortel » invoqué par l’Académie Française), la démesure (la fin de la nation Française, sérieusement ?) ou le dénigrement par le ridicule (on ne peut rien contre l’hiver, alors on ne peut rien comme le masculin dit générique), celles et ceux qui tentent de la promouvoir optent pour d’autres stratégies : le calme de l’explication (comme Julie Neveu dans l’entretien du Figaro cité plus haut), l’humour pinçant comme Eliane Viennot dans son édito sur les cartes d’identité, ou la bienveillante pédagogie, comme dans la récente tribune que cette dernière a co-signée avec Raphaël Haddad « L’écriture inclusive se retrouve réduite, à tort, au point médian ».
Ce déséquilibre est frappant.

Dans la « vraie vie », l’effort de bienveillance est indispensable

Ici, je rapporte des propos tenus dans l’espace médiatique où l’exagération et la démesure sont malheureusement de rigueur pour imposer un agenda, parfois politique.
Mais dans la vraie vie, dans le quotidien, en entreprise, avec ses proches, quelle posture adopter ?

Lorsque je forme des collègues sur le langage inclusif, je mets un point d’honneur à le faire avec bienveillance.
Mon premier objectif est d’encourager un regard critique sur les mots, non pas de forcer à l’adoption d’une pratique.
Quand je parle des 3 principes que je préconise, j’ajoute un quatrième principe de bienveillance envers soi-même : ce n’est pas du jour au lendemain qu’on va réussir à changer toutes ses habitudes linguistiques, et déconstruire des siècles de masculinisation de la langue est en engagement. Faire de son mieux et progresser dans sa pratique en se laissant du temps, c’est déjà très bien. Ce n’est pas grave s’il reste du masculin générique dans un texte, si on oublie de dire « bonjour à toutes et à tous » de temps en temps ou si on emploie un mot imprécis. L’injonction à la perfection, comme les femmes peuvent en témoigner, ne contribue pas au bien-être général.

Mais j’attends aussi de la bienveillance des personnes qui ne sont pas d’accords avec moi : cela passe par exemple par ne pas se moquer de moi quand je fais remarquer que je suis gênée qu’on ait écrit « Les hommes » au lieu de l’humanité dans un texte ou que le 8 mars n’est pas la « Journée de la Femme » mais « La journée internationale pour les droits des femmes ». Combien de fois ai-je entendu : « Oh, mais c’est pas si grave, c’est juste un mot ! »
Pour citer France Gall qui interprète Michel Berger : « C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup ». Avoir une posture ouverte, curieuse et donc bienveillante est la condition sine qua non d’un débat qui progresse, et a minima de relations amicales et professionnelles qui épanouissent.

On ne peut peut-être pas l’attendre de la part des éditorialistes fâché·es par l’écriture inclusive, mais on peut l’attendre des personnes que l’on côtoie au quotidien.

* Je précise que dans cet article je parle d’écriture plus que de langage inclusif car ces débats en plus d’être violents se focalisent souvent sur un seul élément, un des outils de l’inclusif qui est le point médian, le plus visible, le plus attaqué (et je rappelle qu’on peut très bien écrire de manière inclusive sans l’utiliser).