Manifeste

Le mot juste

Il y a quelques semaines, je me suis réveillée en pleine nuit avec un mot en tête : reworlding. Une de ces épiphanies qu’on a parfois et qu’on devrait noter sur un cahier qu’on aurait toujours à côté de son lit pour ne pas l’oublier le matin venu. Je n’ai pas noté ce mot, mais je ne l’ai pas oublié non plus, et depuis il tourne dans ma tête, en boucle. 

Quand je me suis levée quelques heures plus tard, j’ai recherché si ce mot “existe”, ce qui est déjà un peu idiot car le fait que je l’ai pensé le faisait déjà exister. Mais je voulais savoir s’il était usité, et en réalité, surtout, s’il était déjà “pris”. Je fais partie de ces personnes qui se bercent encore de l’illusion qu’on peut être la première ou le premier à avoir une idée géniale, et que si on n’arrive qu’en deuxième, il est trop tard. 
Mais cette fois, je vais me faire un peu violence je vais être bienveillante avec moi-même : car ce mot a existé avant que je ne le pense. Il a sa page dans le Wiktionnaire, et fait partie du titre de plusieurs ouvrages littéraires, œuvres artistiques, réflexions architecturales, logiciel de création de jeux vidéos, marque média. J’aime finalement bien cette filiation  cet ancrage. Reworlding est un mot anglais dérivé du verbe reworld, un néologisme qui signifie :

reconstruire le monde, tentative de le voir différemment (sociologie). 

Wiktionary

Ce mot a franchement tout pour me plaire et correspond si bien et en tous points à ce que je cherche à accomplir que je ne pouvais pas passer à côté : la proximité entre world (monde) et word (mot), qui nous fait passer en ajoutant un L (et ça aussi, c’est symboliquement plaisant dans une perspective féministe) du mot au monde ; l’idée de la reconstruction, qui présuppose la déconstruction, processus que nous devrions toutes et tous mettre quotidiennement en oeuvre pour détricoter les automatismes générés par les systèmes (patriarcal, raciste, validiste, homophobe, transphobe…) dans lesquels nous vivons ; et l’idée d’un processus en cours, indiqué par la forme au participe présent -ing, comme celui de la déconstruction justement, qui n’aura jamais de fin.

​Alors aujourd’hui, je me lance et j’inaugure cet espace de reworlding que j’intitule, en référence aussi au point médian, un des éléments (et un seulement) du langage inclusif que je veux encourager à pratiquer : RE·WOR·L·DING.

Un néologisme anglais pour des contenus dédiés à la langue française, c’est paradoxal me direz-vous ? Certes, mais à trop se poser de questions, on se crée aussi des barrières, et j’ai décidé de contourner celle-ci pour continuer à avancer.

De quoi parle-t-on ?

Ma vision : on peut contribuer à changer le monde et à le rendre juste en choisissant des mots justes. 

Ma mission : encourager chacun·e à cultiver un regard critique sur les mots et à utiliser un langage précis et inclusif.

Ma stratégie : écrire et partager de manière accessible, pédagogique, référencée et pratique des contenus pour prendre conscience des biais discriminants de la langue française, avec un accent particulier sur l’adoption d’un langage précis et inclusif dans le monde du travail.

Qui vous parle ?

Un des éléments fondamentaux pour cultiver son regard critique sur les mots est de toujours avoir en tête où se situe celle ou celui qui écrit : notre âge, notre genre, notre passé, notre présent, nos conditions de vie influencent évidemment ce que nous ressentons, pensons et comment nous l’exprimons avec des mots (si même on parvient à l’exprimer, soit parce que l’on manque des mots pour le faire ou que l’on n’a pas d’espace où rendre publics, visibles ces mots).

Aussi, il me semble inconcevable de contribuer à cette vaste entreprise d’éducation par la déconstruction du langage sans dire où moi, je me situe.

Je suis une femme blanche, cisgenre, hétérosexuelle, en couple, mariée, mère de trois enfants, dans ma quarantaine, vivant à Paris, doublement diplômée dans des cursus dits prestigieux, cadre dans une entreprise multinationale, faisant partie du 1% des salarié·es les plus riches de France (d’après l’Observatoire des inégalités), je suis privilégiée.

Je suis une femme qui a été témoin de violences sexistes depuis son enfance, qui a été harcelée, qu’un homme a tenté d’agresser dans le métro sans que personne n’intervienne, qu’on a traitée de conne en réunion, qui a subi des violences obstétricales.

Je suis une femme féministe, qui a milité dans une association LGBTQI+, qui a été hôtesse d’accueil à la Défense, qui a créé, dirigé puis fermé son entreprise, qui adore l’école, qui aime beaucoup parler en public et former les gens, qui coache d’autres femmes.

Et comme beaucoup de femmes et d’hommes, je souffre du syndrome d’imposture, et en écrivant ces lignes, en me lançant dans ce projet, je commence déjà à me justifier, à justifier ma légitimité à être là, à parler, à diffuser des messages. Parce qu’évidemment, j’ai peur. Peur d’arriver trop tard, que tout ait déjà été dit, de me tromper (ce qui arrivera forcément), que ça n’intéresse personne.

Mais il faut que j’applique à moi-même ce que je recommande aux autres, comme les préceptes de la grande Brené Brown : que j’embrasse ma vulnérabilité. Ne pas prendre ce risque, c’est passer à côté du vrai sentiment d’accomplissement, et n’ayons pas peur des mots, justement, passer à côté du vrai bonheur.

D’autant que j’ai peur mais j’ai aussi confiance, car je suis convaincue ce que ce travail de déconstruction est essentiel.

Alicia Birr
Mars 2021