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Est-ce que ce monde est sérieux ?

J’ai testé le langage inclusif avec mes enfants

A l’approche de Noël, les magasins, magazines, PLV (publicités sur le lieu de vente), spots TV et autres bannières sur le web se recouvrent de pubs pour des jouets, et plus généralement pour des cadeaux que vous aurez (ou non) envie d’offrir à vos proches. L’intensification commerciale s’accompagne d’une intensification publicitaire et des clichés genrés autour des « idées cadeaux ». Je vous recommande vivement de suivre Pépite Sexiste sur le web pour des exemples plus ou moins grossiers d’utilisation des tactiques de ce qui appelé le lazy marketing ou marketing fainéant : celui qui sexualise les femmes (pour vendre du carrelage) ou qui tire sur les grosses ficelles des stéréotypes pour vendre des poupées aux filles et des camions aux garçons (et oui, en 2023, il y en a encore beaucoup des comme ça).

Jouets et jeux : beaucoup de stéréotypes, quelques bonnes surprises

Qu’on soit parent ou qu’on ait des enfants dans son entourage, s’extirper des stéréotypes de genre liés aux jeux et jouets est loin d’être évident : d’abord parce qu’il faut en avoir conscience, mais également parce que les enfants sont des êtres qui se socialisent aussi en dehors du foyer familial et que l’éducation sans stéréotypes de genre que vous essayez peut-être de transmettre à vos enfants est en concurrence permanente avec l’école, les copains et les copines, les grands-parents s’il y en a, et j’en passe. En plus, il n’est pas toujours évident (et oserais-je dire souhaitable) de refuser de faire plaisir à un enfant qui veut absolument ce jouet que nous on déteste parce qu’il est terriblement cliché (« tu es sûre, Annie, que tu veux un fer à repasser pour Noël, vraiment ? ») et/ou dans un autre genre, pas du tout durable (« Sami, le garage tout en plastique qui va se casser en 3 minutes, est-ce vraiment si cool que ça ? »).

Et parfois on a des bonnes surprises, comme Andor Junior, un jeu de société collaboratif de Inka et Markus Brand où l’on doit sauver des louveteaux avant que le dragon n’atteigne le château. Dans ce jeu, on peut incarner 4 personnages : chacun a une carte et un pion qui le représente à deux faces, avec la version féminine ou masculine qu’on choisit comme on veut. Sur la boîte, une utilisation intelligente de l’alternance masculin/féminin fait exister la mixité des personnages sans lourdeur ni point médian dans le visuel et dans le texte :

Dans le jeu coopératif Andor Junior, vous incarnez une Magicienne, un Guerrier, une Archère ou un Nain. Chaque partie vous réserve de nouveaux défis à affronter ensemble.

Andor Junior

Certes, toute la règle du jeu n’est pas écrite en inclusif mais il est fait une mention explicite de la valeur générique du masculin qui a le mérite de signaler qu’on y a pensé :

Sur chaque fiche, un côté représente un héros et de l’autre une héroïne. Ces variantes ont les mêmes caractéristiques. Choisissez celle qui vous plaît le plus et prenez le pion correspondant. Quand il est question de « héros » dans le texte, cela vaut aussi pour l’héroïne et inversement.

Visuel de la boîte du jeu Andor Junior où l'on voit une magicienne, un chevalier, une archère et un nain

Franchement, c’est réjouissant, innovant et ça ne semble pas terriblement compliqué à mettre en œuvre.

J’ai une autre idée cadeau pour vous aujourd’hui, celui que je fais à mes enfants depuis plusieurs années, qui déconstruit les stéréotypes sans me coûter un centime : le langage inclusif.

J’ai testé le langage inclusif avec mes enfants. Vous ne devinerez jamais ce que j’ai appris.

J’ai trois garçons de 4 ans (moyenne section de maternelle), 7 ans (CE1) et 10 ans (CM2). Evidemment, ce sont les plus beaux de la terre, et les plus intelligents, mais là n’est pas la question.
J’ai commencé à m’intéresser au langage inclusif et à le pratiquer au début de l’année 2021. Je parle et j’écris en inclusif tout le temps (allez, 99% du temps), y compris en famille.
Cela signifie que mon fils le plus jeune a depuis ses 18 mois, au moment où lui-même a acquis la parole, toujours été exposé à un langage inclusif de ma part ; mon fils cadet à partir de ses 5 ans, c’est-à-dire avant l’apprentissage de l’orthographe et de la grammaire ; mon fils aîné alors qu’il avait déjà bien entamé l’apprentissage du français.

En presque 3 ans de pratique à la maison, j’ai observé 3 choses importantes.

Mimétisme et représentations

D’abord, un effet de mimétisme, plus important à mesure que l’enfant a été exposé jeune au langage inclusif. Je le notais déjà dès les 3 premiers mois de ma pratique dans ce récapitulatif de mes premiers enseignements.

Mais le phénomène de mimétisme le plus flagrant s’est produit sur mon fils cadet qui a presque 5 ans (en moyenne section de maternelle). Evidemment, nous parlons beaucoup d’égalité femmes-hommes à la maison, d’autant plus que j’ai 3 garçons. Ils ont déjà entendu maintes fois parler de patriarcat, de sexisme et les histoires que nous lisons (que je ne choisis pas toujours) sont souvent le support d’exercices de déconstruction (les princesses mariées par leur père, it’s not ok). La semaine dernière, mon conjoint lisait justement l’histoire du soir qui commençait par “Chers lecteurs”, et mon fils de l’interrompre et de dire “et chères lectrices” ! 3 jours plus tard, discussion TopChef où je parle des candidats, et lui de me reprendre et ajouter “et des candidates”. Evidemment je fonds d’amour dans ces moments, mais surtout je réalise à quel point parler aux enfants de manière inclusive contribue à créer ces automatismes de représentations dans leurs jeunes cerveaux. Et c’est tellement encourageant !

Ce qui est intéressant dans le mimétisme, ce n’est pas tant l’automatisme de répétition de ce que dit maman car il n’est pas synonyme d’esprit critique. En revanche, l’automatisme provoque une représentation mixte car dire « les passagers et les passagères » fait exister à travers les mots de l’enfant l’image d’un avion où il y a des hommes et des femmes, langage et représentations étant intimement liées (et c’est la science qui le dit, je me répète souvent sur ce point, mais il est crucial de le rappeler). Déconstruire les stéréotypes de genre, notamment dans les métiers, passe nécessairement par la création d’une représentation mixte des personnes qui l’exercent, et l’emploi d’un langage inclusif y contribue. Pourquoi se priver de commencer jeune, avec un outil simple, accessible, naturel pour l’enfant comme l’est le langage inclusif ?

Conversations et déconstruction

Ce mimétisme observé est loin d’être systématique et il serait malhonnête intellectuellement de laisser penser que mes enfants s’expriment en inclusif tout le temps ou même la majorité du temps. En revanche, en tant que parent, j’utilise souvent le prétexte du langage pour lancer des conversations ou plus simplement poser un constat.

Comme on va reprendre un enfant qui fait une erreur de conjugaison ou d’accord (ce qui est par ailleurs un calvaire souvent injustifié, j’y reviendrai plus bas), je reprends mon fils qui parle de « l’homme préhistorique » pour suggérer de dire humain à la place. Ou je ponctue une liste de métiers dite tout au masculin de quelques féminins. Ou encore je fais des modifications de texte au moment de la lecture et je rajoute un « ou la joueuse » quand je lis la règle d’un jeu de société sempiternellement écrite pour « les joueurs » alors que moi aussi je vais jouer avec eux. Et surtout, j’explique pourquoi.

Je ne sais pas si le message imprime toujours, mais c’est une façon de très concrètement parler de mes valeurs à mes enfants tout en abordant des sujets qui peuvent les intéresser comme la science (comment fonctionne le cerveau et le lien entre les mots et le monde) ou l’histoire (savais-tu que les mots autrice et chevaleresse existaient déjà au Moyen Âge ?), mais aussi des différences et des points communs entre les filles, les garçons et tous les enfants qui ne s’identifient pas à une de ces cases. Bref, le langage, c’est une porte ouverte sur tout le reste, très concrète et vivante, à la frontière de l’éducation civique, sexuelle et des matières apprises à l’école.

Résistance et normalisation

Je me souviens que j’avais été très en colère quand j’avais vu que le livre d’histoire de mon fils aîné parlait, comme malheureusement souvent, de l’homme préhistorique. J’ai expliqué, en reprenant les travaux d’Eliane Viennot, pourquoi cette formulation est problématique, surtout quand elle est dans un livre scolaire où les visuels ne représentent que quelques femmes, toujours dévolues au même rôle de la cueillette et du soin des enfants. On sait aujourd’hui (grâce notamment aux travaux d’historiennes comme Marylène Patou-Mathis) que la réalité de la préhistoire est bien moins stéréotypée que cela, pourtant les manuels scolaires, pas toujours mis à jour, sont encore bloqués sur cette vision. Je me réjouissais d’ailleurs d’acheter le livre Nos mondes perdus de Marion Montaigne à mes enfants après avoir vu cette pub dans le métro… pour découvrir en librairie que le 4e de couverture parlait bien des hommes et non pas des humains. Dommage (ça ne m’empêchera pas non plus d’acheter ce livre parce que je sais qu’il fera plaisir à mes enfants).

Le langage inclusif à l’école est un sujet très sensible : Jean-Michel Blanquer a interdit l’écriture inclusive aux fonctionnaires de l’éducation nationale (enfin il a interdit le point médian). La valeur dite générique du français continue à être enseignée, que les enseignant·es emploient ou non la formulation « le masculin l’emporte sur le féminin », ce que des centaines d’entre eux et elles avaient déjà refusé en 2017 quand le débat sur l’écriture inclusive a débuté en France, après que quelques points médians ont fait leur apparition dans un manuel scolaire, justement.

La réalité, c’est qu’aujourd’hui, parmi les maîtres et les maîtresses de mes enfants, j’entends parler en inclusif en sortie scolaire (« Les enfants, on attend le ou la guide qui va arriver » devant la maison de Victor Hugo) ou écrire en inclusif dans le carnet de correspondance (« pour nos jeunes lecteurs et lectrices »). Car même un ministre ne peut pas interdire les doublets, l’énumération du masculin et du féminin. C’est chouette et encourageant.

En revanche, l’école est un rouleau compresseur de normalisation : quand on dit quelque chose à l’école, c’est que c’est vrai. Et même si les petites filles sont dépitées d’entendre que « 1000 chiens et 1 femme » s’accordera au masculin, on le fait. Mon fils ainé me l’a encore confirmé quand je lui demandé quelle avait été la réaction quand la règle du « masculin qui l’emporte(rait) » a été enseignée par sa maitresse : rien n’a changé depuis cette vidéo des archives de l’INA.
C’est donc sans surprise avec mon fils ainé que la sauce prend le moins car le discours que je lui tiens rentre en opposition frontale avec ce que sa maîtresse lui a enseigné, ce sur quoi il est attendu en classe et ce qui est écrit dans ses livres. C’est de là que vient la résistance.

Le langage inclusif, c’est le cadeau de l’esprit critique

Au final, même si mes enfants n’ont pas une pratique systématique du langage inclusif, je continuerai à en avoir une avec eux comme avec tout le monde. Parce que je crois en sa capacité à changer nos représentations et aussi parce que je sais que c’est un puissant moteur pour cultiver son esprit critique par les conversations qu’il provoque : remettre en question une norme établie (et si le masculin ne l’emportait pas finalement ?), avoir plusieurs sources d’information (et si mon manuel n’était pas la seule et unique version de la préhistoire ?), savoir questionner les figures d’autorité pour se faire son propre avis (et si ma maîtresse de CP ne savait pas tout ?), voilà autant d’outils qui me semblent utiles à des enfants pour les préparer à leur futur.

Avec mon fils le plus jeune, j’ai découvert le film « Ernest et Célestine : le voyage en Charabie », un très joli dessin animé où on découvre un pays où la musique a été interdite par les juges qui décident de tout de manière arbitraire sur le principe répété à l’envi : « C’est comme ça et pas autrement ». C’est ridicule dans le dessin animé mais tellement symptomatique de la manière dont l’éducation du français est donnée aujourd’hui : sans perspective historique sur l’évolution de la langue, par l’apprentissage par coeur de règles souvent illogiques, et une pression de dingue sur l’acquisition d’une orthographe parfaite.

Et là aussi, il y a matière à déconstruire : je vous encourage vivement à lire le court tract des Linguistes atterréEs, Le français va très bien, merci ! qui, avec une approche scientifique, explique très bien que l’échec scolaire ne prend pas tant sa source chez des enfants qui seraient perdus dans les réseaux sociaux que dans une langue française complètement illogique, complexifiée à l’excès, et sanctuarisée par des institutions qui cultivent une peur irrationnelle sur une prétendue dégradation de la langue qui n’est pourtant pas en train de se produire. Ce même groupe préconise d’ailleurs une simplification de l’orthographe et une réforme de l’enseignement du français à l’école pour arrêter de perdre des heures à apprendre par coeur des règles d’accord du participe passé au profit, par exemple, de cours d’histoire de la langue.

Une réforme qui enchanterait Wilfrid Lupano, auteur, et Mayana Itoïz, illustratrice de la génialissime BD Le Lou en slip et le mystère du P silencieux (pour enfants et adultes) qui suit les aventures du Lou en slip et de Grumo, un oiseau qui veut trouver le motiste qui invente des mots à l’orthographe incompréhensible pour lui faire sa fête. Un livre très drôle (comme toute cette série de BD dont je recommande aussi Le lou en slip n’en fiche pas une, une réflexion hilarante sur le sens du travail dans un monde capitaliste dans une histoire à lire dès 6 ans) et pédagogique dont le seul défaut est de ne pas traiter du français inclusif. Je lui pardonne.


« Mais attends, on ne peut pas encourager nos enfants à faire des fautes ? J’ai pas envie de recevoir un mauvais bulletin parce que ma fille a décidé d’accorder « 1000 chiens et 1 femme » au féminin ! »
Certes, il y a une partie du cadeau du langage inclusif qui peut être empoisonnée par le système dans lequel nous vivons et qui s’accorde encore très largement au masculin. Qu’on encourage un langage inclusif ou qu’on questionne la nécessité d’accorder le participe passé avec l’auxiliaire avoir quand le COD est placé avant le verbe, on peut mettre les enfants dans une forme d’injonction paradoxale : j’écoute mon parent ou j’écoute la maîtresse ?
Mais là, on peut enseigner autre chose : l’agilité. La prise en considération du contexte. La mesure du risque. L’alignement avec ses valeurs. Le lâcher-prise aussi. Le « c’est ok de ne pas toujours tout faire parfaitement ». Le « fais-toi confiance ». Le « fais ce qui te semble juste ».

Et le jour où l’un de mes fils sera sanctionné pour l’utilisation d’un français inclusif, je serai là pour le défendre. Et je serai fière.

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Est-ce que ce monde est sérieux ? Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : les experts, ou le boy’s club des figures d’autorité

J’ai développé différentes expertises dans ma carrière : la nouvelle scène musicale française au début des années 2000, le monde du luxe vers 2010 et aujourd’hui le langage inclusif. Pour moi, être experte d’un sujet a toujours été important. J’aime occuper la posture de celle qui sait mais aussi de celle qui transmet, savoir et transmission étant pour moi les deux facettes intimement liées de la position d’experte. Et puis quand on est une femme experte (pléonasme assumé, vous allez voir pourquoi par la suite), on comprend rapidement que les mécaniques sexistes et misogynes du monde dans lequel nous vivons comptent double pour celles qui non seulement veulent prendre la parole, mais en plus incarner une figure d’autorité dans un champ de compétences données. Et c’est pourquoi je trouve franchement agaçante cette pub vue dans le métro il y a quelques jours.

Le boy’s club de l’expertise

C’est une campagne pour un service qui met en relation des entreprises et « des consultants ou managers de transition indépendants », je cite. On y lit le slogan : « Voici l’expert des experts pour trouver des experts ».


Cette campagne a un deuxième volet où on lit : « Les meilleurs consultants indépendants à portée de main » à côté d’une image de femme. On note que sa tenue est emblématique de ce qui est considéré comme un vestiaire typiquement masculin (chemise blanche, veste de costume, couleurs sombres). On comprend qu’on peut faire confiance à cette femme : ses rides témoignent de son expérience, son vestiaire de son sérieux corporate, et son ordinateur de ses compétences (d’ailleurs elle est notée 5 étoiles).

Ce qui est évidemment agaçant dans cette campagne est l’utilisation du masculin dit générique pour parler des experts et des expertes (puisqu’il y en a, on le voit sur la deuxième affiche). Comme on sait (les sources scientifiques, c’est pas ici) que dire le masculin dans la langue convoque des représentations plutôt masculines dans la tête, parler uniquement des experts invisibilise les femmes et contribue à renforcer des stéréotypes de genre sur des métiers et des fonctions (l’expertise, c’est un truc de mecs).
Ce qui est terriblement frustrant ici, c’est que ce masculin dit générique est doublement pénalisant quand on parle d’une position assimilée à une figure d’autorité et plus largement des positions prestigieuses et puissantes dont les femmes ont été écartées (et continuent de l’être). Si le mot « autrice » (et ses copines philosophesse, libraresse, jugesse…) a été progressivement gommé de l’usage par des politiques linguistiques sexistes (je vous renvoie aux travaux d‘Eliane Viennot pour tout savoir de l’histoire de la masculinisation de la langue française), c’est que les hommes de l’Académie Française ne voyaient pas d’un bon oeil qu’une femme exerce ce métier de prestige et d’influence. Nommer les femmes qui écrivent « autrices » fait partie de ce processus de démasculinisation de la langue et des esprits. De même, dire le féminin « expertes » participe de la déconstruction des stéréotypes de genre associés aux fonctions et métiers prestigieux que les hommes se sont longtemps arrogés.

Alors évidemment, je comprends ce qu’on cherche à dire dans cette pub et la construction du slogan n’est pas inintéressante : mais comme je l’écrivais il y a quelques semaines, le slogan ou l’accroche ont une force spécifique et il serait vraiment utile que les entreprises commencent à penser le genre des mots des slogans. Ici, le fait de marteler le mot « expert » 3 fois au masculin enfonce encore plus le clou du genre du mot. Honnêtement, ce slogan me fait l’effet d’un boy’s club de l’expertise. Et on aurait pu faire autrement pour rendre cela plus mixte, en formulant différemment : « Notre expertise : trouver celle dont vous avez besoin ». Le point médian se prête bien au mot expert·e même si le répéter 3 fois alourdirait trop le slogan. Cela étant dit, on aurait pu en mettre au moins un : « Voici l’expert des experts pour trouver des expert·es », qui aurait signalé qu’on y a pensé. Et dans l’affiche avec la manager de transition, on aurait pu assumer de tout mettre au féminin et incarner le message : « Florence, une des nos meilleures consultantes indépendantes à portée de clic » (je n’aime pas beaucoup qu’une personne, a fortiori une femme, soit « à portée de main »).

Mentor, mot épicène

Quelques jours après avoir vu cette pub, j’ai atterri sur le site Mentorshow, un genre de Masterclass à la française qui propose des conseils de mentors pour trouver « des réponses à ses problèmes en 15 minutes par jour ». Ne vous méprenez-pas, je ne trouve pas le concept idiot et mon ton n’est pas sarcastique. Je trouve plutôt super d’avoir accès (sur abonnement) à des contenus de savoir, d’expertise et de développement personnel à travers des vidéos qu’on peut regarder quand on veut et à son rythme. Ce qui me choque, c’est l’uniformité du profil des mentors. Des hommes. Blancs. Aux tempes grisonnantes (ce qui n’est pas un problème un soi mais trahit une forme de confusion entre l’expertise et l’expérience, c’est-à-dire l’idée que l’expertise – et la capacité de conseil qu’on y associe – est uniquement une forme de sagesse de l’âge qui exclut les moins de 30 ans).

Quelle que soit la rubrique qu’on parcourt (à part écriture, cuisine et couture, évidemment), les mentors qu’on voit sont tous des hommes : sur 41 mentors j’ai compté 5 femmes. Et 5 hommes racisés. On est très loin de la diversité flagrante des profils quand on navigue sur le site du concurrent états-unien Masterclass.
Pourtant le mot « mentor », qui vient du nom grec du précepteur de Télémaque, est épicène, c’est-à-dire qu’il ne change pas au masculin ou au féminin (sauf par son déterminant). Mais dans notre imaginaire le mot mentor est tellement associé au masculin que parfois on se force à le décliner différemment pour les femmes, comme le fait l’association Social Builder. Sur son site, on parle de « mentor·e » dans une forme d’hypercorrection inclusive, totalement inutile dans la théorie (puisque mentor peut désigner aussi bien un homme qu’une femme) mais nécessaire dans la pratique (pour forcer la convocation d’une représentation de mentor femme).

Prendre sa place ou prendre sa part

Nous avons besoin de diversité dans les profils de toutes les figures d’autorité (qu’on les appelle expert·e, mentor, leader) qui s’expriment publiquement sur tous les sujets pour nourrir un débat sain de perspectives hétérogènes. Cela veut dire continuer à financer des initiatives comme le site de référencement Expertes.fr ou l’annuaire des talents du numérique de Diversidays. Pour rappel, aujourd’hui en France les femmes n’ont que 36% du temps de parole dans l’audiovisuel français.

Nous avons besoin que les personnes concernées soient les premières à pouvoir s’exprimer sur les sujets qui les touchent pour éviter que le débat ne soit approprié par des personnes sans doute sachantes mais qui ne réalisent pas toujours les conséquences concrètes de ce qu’elles préconisent (et éviter de se retrouver avec un plateau télé où 7 hommes discutent entre eux des sujets d’actualité, y compris de la ménopause).

Nous avons besoin de sortir du paradigme du syndrome de l’imposture qui voudrait que les femmes, et plus largement les personnes minorisées, n’osent pas prendre la parole car elles manquent de confiance en elles. Ce manque de confiance est une réalité mais combattre ce syndrome à coups de programmes pour « booster sa confiance en soi » ne peut pas suffire car c’est traiter le symptôme, pas la cause : le problème, ce ne sont pas tant les femmes (même si individuellement certaines sont très certainement introverties de nature) mais le système dans lequel elles vivent qui ne leur donne pas la parole (coucou le boy’s club des médias), les représente de manière stéréotypée, voire pas du tout (coucou « l’expert des experts pour trouver des experts ») et ne leur présente pas assez de modèles de figures d’autorité (celles qu’on nomme souvent role models) qui pourraient les aider à se projeter comme experte ou leader (coucou Mentorshow).

Evidemment, les médias ont une responsabilité critique dans la féminisation, et plus largement la diversification, des expertises. Mais si vous aussi, vous êtes expert·e dans votre domaine, que vous avez l’habitude que des journalistes vous appellent ou que vous participez fréquemment à des tables rondes, interrogez-vous : et si vous laissiez votre place à quelqu’un qu’on entend moins ? A quelqu’un qui a moins d’expérience mais autant voire plus d’expertise ? A quelqu’un qui est directement concerné·e par le sujet ?

L’enjeu de la diversification des expertises n’est pas seulement le problème des personnes dominées qui doivent faire plus d’effort pour prendre leur place. Comme le dit Wilfried Lignier, auteur de La société est en nous, comment la société engendre les individus, au micro de Etre et savoir sur France Culture, ça devrait aussi être le problème des dominants, ici les hommes, qui devraient plutôt apprendre dès leur plus jeune âge à prendre leur part. C’est-à-dire prendre conscience des dynamiques de prises de parole dans un groupe pour occuper une part de l’espace de parole qui soit équitable, pas nécessairement égale. Et parfois, à l’image de Jake Peralta, un des personnages principaux de la génialissime série Brooklyn Nine-Nine, ça veut dire savoir quand écouter et se taire.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : les agresseurs et les agresseuses

Le 25 novembre, c’est la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, une journée importante de mobilisation dans le monde entier. A cette occasion, à tous les échelons du local au global, de l’associatif au gouvernemental, sont produits des supports de communication pour sensibiliser le grand public et faire connaître les actions menées. Au premier rang de ces supports, des affiches qui seront visibles dans l’espace public et qui permettent de s’intéresser à deux questions au croisement du langage inclusif et du discours politique : comment parler des groupes qui sont très majoritairement composés de personnes d’un seul genre ? Faut-il édulcorer le discours sur les violences sexistes et sexuelles pour mobiliser sans cliver ?

Les dictatrices et les assistants maternels

Ce qu’on cherche en premier lieu quand on pratique les principales conventions du langage inclusif dans la perspective de dégenrer la langue, c’est de ne pas avoir recours au masculin dit générique (celui qui est censé être neutre pour le Président de la République). Quand on parle de groupes mixtes, on pourra utiliser différents outils pour l’éviter comme les doublets (“Françaises, Français”, formulation omniprésente chez ce même président, bizarrement), les termes épicènes (les journalistes), englobants (le personnel soignant) ou dans certains cas où la lisibilité des mots n’est pas trop compromise, le point médian (qui est totalement optionnel mais pratique dans certains contextes).

Une application littérale de ces conventions pourrait mener une personne de bonne volonté à bannir définitivement le masculin grammatical dès lors qu’on parle, au pluriel notamment, de groupes mixtes : en utilisant les doublets, par exemple, on dirait “les plombiers et les plombières” comme on dirait “les dictateurs et les dictatrices” ou les “agresseurs et les agresseuses”. Or dans le cas de groupes qui sont très majoritairement composés de personnes d’un seul genre, comme les dictatures en écrasante majorité menées par des hommes ou les métiers ultra féminisés de la petite enfance comme assistante maternelle, est-il pertinent de renoncer au choix d’un seul des deux genres ? Faut-il vraiment se forcer à parler des dictatrices et des assistants maternels ?

Pratiquer un langage inclusif, c’est avant tout cultiver son esprit critique sur les mots qu’on emploie pour sortir d’un mode d’expression automatique où le masculin règne : mais cet exemple est une excellente illustration que les grandes conventions du langage inclusif sont là pour nous guider, pas pour servir de règles immuables et rigides à appliquer sans réfléchir (et en ce sens, c’est bien plus enrichissant que les règles souvent arbitraires de notre orthographe française que les Linguistes atterré·es, entre autres, appellent à simplifier).

Rappelons-nous quels problèmes le langage inclusif cherche à résoudre : d’abord, le langage inclusif permet de réduire les ambiguïtés de sens que crée le masculin dit générique (parfaitement illustrées par cette publicité Monoprix où on ne comprend simplement pas à qui on parle). Ensuite, il permet de rendre visibles les femmes là où le masculin dit générique a tendance à renforcer les représentations masculines dans notre cerveau (ce qui a été démontré par plus de 300 études parues dans des revues scientifiques à comité de lecture menées par près de 500 universitaires depuis 1975, et non pas juste “une étude” comme ce qu’un monsieur a tenté de contre-argumenter face à moi sur Cnews).

Si l’on revient à notre exemple, quels problèmes cherche-t-on à résoudre ?
Est-il nécessaire de rendre visibles les quelques dictatrices qui ont existé (dont le statut même de dictatrice est discutable si on omet le féminin conjugal des femmes de dictateurs ?) ? Quel cause cela fait-il avancer ?

Est-il nécessaire de rendre visibles les quelques assistants maternels en activité (0,6% en France en 2020, selon l’Observatoire de l’emploi à domicile) ? Ou faut-il assumer d’employer le féminin pour représenter à la réalité ?

C’est une question plus délicate : car on pourrait avoir envie justement de faire exister dans la langue la possibilité que ce métier soit exercé par un homme pour, si ce n’est créer des vocations chez les petits garçons, au moins contribuer à lever les résistances à envisager une carrière dans les métiers du soin, en écrasante majorité exercés par des femmes.

Visibiliser ou invisibiliser, that is the question

Quand on parle de métiers ou de fonctions où un genre est surreprésenté, on est face à une alternative : 

accepter d’invisibiliser une partie plus ou moins grande des personnes qui l’exercent au nom de la majorité pour s’aligner avec la réalité, comme pour les assistantes maternelles.

choisir délibérément de faire exister le masculin et le féminin pour susciter des représentations des deux genres et casser les stéréotypes liés aux métiers, comme les plombiers et les plombières (toutes les méthodes du langage inclusif ne se valent d’ailleurs pas pour créer ces représentations, les techniques de neutralisation comme les mots épicènes ou englobants étant moins efficaces).

Et je vous dis tout de suite qu’il n’y a de choix qui soit bon ou mauvais dans l’absolu. Ce choix peut varier en fonction du contexte (oui, toujours lui).
Si je défends les intérêts des femmes de chambre d’un hôtel, je vais certainement choisir de ne parler que de ces femmes et pas des “femmes et hommes de chambre” s’il y a au moins un homme, ou du personnel de ménage, parce que je souhaite incarner ce combat dans des personnes dont le genre n’a rien d’étranger à la manière dont elles sont traitées (en plus d’autres dimensions comme leur race ou leur classe sociale, c’est ce qu’on appelle l’intersectionnalité). Parce que c’est plus simple et percutant aussi, et que ce combat politique est aussi un combat de communication qui se doit d’être efficace.

En revanche, si je mène une campagne de recrutement, j’aurais tendance à parler des “infirmières et des infirmiers” ou des “plombières et des plombiers” ou encore “des métiers de la petite enfance” pour éviter de confirmer un stéréotype lié à un métier et contribuer à le déconstruire.
Pourquoi ? Parce qu’on sait que pour les métiers, le masculin dit générique est particulièrement dévastateur : les femmes postulent moins à des métiers quand les postes sont présentés uniquement au masculin. Les jeunes filles se projettent moins dans des métiers quand ceux-ci ne sont décrits qu’au masculin.

J’aurais aimé que l’Urssaf se pose la question en ces termes avant d’employer le masculin « assistants maternels » dans la navigation de son site, ce que je trouve à la fois aberrant du point de vue de la représentation sociale et désobligeant pour les assistantes maternelles (c’est comme accorder au masculin « 1000 chiens et 1 femme », ce que la règle du « masculin qui l’emporte(rait) » nous incite pourtant à faire).


Et j’apprécie que la ville de Lyon mette en avant le métier d’assistant maternel par le prisme d’une expérience individuelle (celle de Thomas qui exerce ce métier), montrant que c’est une possibilité tout en gardant le féminin dans le nom de la « Semaine des assistantes maternelles ».

Qui agresse les femmes ?

Revenons-en au 25 novembre, journée dont l’appellation la plus fréquente est celle de Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. A cette occasion, les prises de parole dans les médias et dans l’espace public vont se multiplier parce que c’est précisément l’objectif de cette journée : faire savoir la réalité des violences, leur ampleur, faire mieux comprendre ses mécanismes, s’adresser aux victimes et à leur entourage pour les encourager à sortir du silence (même si malheureusement, cela ne suffit pas).

Faudrait-il que sur les plateaux télé, par inclusivité, on parle des agresseurs et des agresseuses ? Non, absolument pas. Parce que ce ne sont pas les femmes qui agressent, mais les hommes. Dans leur écrasante majorité (99% des viols et 97% des agressions sexuelles sont commises par des hommes). Et il serait non seulement indécent de vouloir décentrer le débat vers une prétendue mixité des auteurs de crime mais aussi parce que cela détournerait du vrai problème : pourquoi les hommes sont-ils violents ? Pourquoi les femmes ne le sont-elles pas ?

Je vous recommande les travaux de Lucile Peytavin, autrice du “Coût de la virilité”, qui a mené l’exercice, certes théorique mais très instructif, de calculer combien coûte chaque année à la France les conséquences des comportements asociaux (crimes, violences sexistes et sexuelles, routière, etc.) commis en écrasante majorité par des hommes et produits d’une éducation qui pousse les petits garçons à incarner une vision de la virilité où il faut aller toujours plus vite, être toujours le premier, se faire une place, quitte à se battre, considérer les soeurs, les mères, les filles, comme au service des hommes.  Que fait-on pour déconstruire cette éducation viriliste qui est la source principale du malheur, non seulement des femmes, mais de la société entière ? Où sont les campagnes de sensibilisation promouvant une éducation où les émotions peuvent s’exprimer chez tous les enfants ? Où en est-on de la généralisation de l’éducation à l’empathie et à la vulnérabilité à l’école ?

Mobiliser, cliver, dialoguer

Détourner l’attention du problème, c’est aussi un des dommages collatéraux de l’expression “violences faites aux femmes”. Violences faites aux femmes, mais par qui ? Dans la plupart des affiches que j’ai vues dans la rue ou que j’ai trouvées en ligne, on se focalise sur les femmes, qui sont, sans aucun conteste, les premières victimes de ces violences. Et il le faut, évidemment. Mais à braquer le projecteur de manière quasi monopolistique sur les victimes on en oublie de parler des agresseurs. C’est d’ailleurs pourquoi je trouve réussie la campagne du gouvernement sur les violences sexistes et sexuelles actuellement visible dans le métro parisien. Elle parle, pour une fois, des agresseurs.

Affiche contre le harcèlement dans les transports en commun
Contre les agresseurs, levons les yeux.

Lucile Peytavin est d’ailleurs aussi l’autrice d’une tribune parue dans le média Les nouvelles news en 2022, intitulée 3 janvier, 3 féminicides. Parlons de « violences machistes » pour combattre ce fléau ! où elle propose de déplacer la focale des victimes aux agresseurs en parlant de violences machistes (le machisme exacerbant la virilité des hommes et l’infériorité des femmes). Je trouve très pertinente cette proposition parce que non seulement elle décrit une réalité statistique mais en plus elle permet de nommer ces violences par le prisme des agresseurs qu’il faut empêcher, pas uniquement des femmes qu’il faut protéger (et que concrètement, en France, on protège très mal).

J’avais déjà analysé les ressorts de l’utilisation de la voix passive dans le cadre d’un langage inclusif et de cette tournure, dont j’ai appris depuis qu’elle s’appelle factitive, ”une femme se fait violer”. Cette expression a été dénoncée par les féministes dans le traitement médiatique des violences sexistes et sexuelles, notamment par Rose Lamy, créatrice de Préparez-vous pour la bagarre et autrice de Défaire le discours sexiste dans les médias ou la linguiste Laélia Veron dans une de ses chroniques sur France Inter. Le problème de cette tournure, c’est que même si elle est fréquente pour remplacer un classique passif (être violée), elle sous-entend que la victime est à l’origine de l’action (quand je me fais livrer, c’est parce que j’ai passé une commande), ce qui nourrit le narratif selon lequel la victime a toujours une part de responsabilité dans ce qui lui est arrivé (sa jupe trop courte, son choix farfelu d’aller faire du jogging dans la forêt ou d’envoyer un nude, ce que les gendarmes déconseillent vivement). Dans « les violences faites aux femmes », la tournure n’est pas proprement factitive mais l’utilisation du verbe « faire » crée une proximité qui me dérange. Pourquoi pas violences subies par les femmes ? Ou violences faites aux femmes par les hommes ? Ou donc, simplement, violences machistes ?


J’ai conscience que cette expression peut choquer, surtout si vous vous identifiez au groupe masculin et que vous trouvez réducteur de mettre tous les hommes dans le même panier parce que tous les hommes ne sont pas comme ça (le fameux not all men). Je comprends qu’il est difficile de se sentir accusé de quelque chose qu’on n’a pas fait simplement du fait de son genre. Mais si tous les hommes ne sont heureusement pas des agresseurs, tous les agresseurs sont en revanche des hommes. Et tous les hommes, qu’ils soient agresseurs ou non, bénéficient du rapport de pouvoir et de force qui existe dans un monde patriarcal.

Faut-il donc arrêter de dire « violences faites aux femmes » et en parler autrement ?
Comme souvent, il n’y a pas de bonne réponse. Cette expression a l’intérêt d’être largement répandue et de mobiliser dans l’espace médiatique là où parler de violences machistes sera perçu comme militant et choquant. Ce week-end encore j’entendais des gens dire : “engagé mais pas militant, j’aime bien cette expression”.
Ça m’a énervé parce que ça traduit une vision largement répandue du militantisme qui serait trop politique, trop énervé, trop radical. Mais c’est la perception des gens que je cherche justement à convaincre, alors parfois je fais des compromis pour permettre le dialogue, et je me calme.
Je dis souvent que ma stratégie pour encourager l’adoption d’un langage inclusif est celle de la moindre résistance. Je ne dis pas que c’est la meilleure.  En fonction des contextes, je pense qu’il faut s’autoriser à employer l’une ou l’autre de ces expressions pour travailler vers l’objectif qui unit ces formulations : l’élimination des violences

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« Et toi, tu connais ton poids en grossophobie ? »

Je réfléchis beaucoup aux notions de priorités et de décence ces jours-ci. En ce moment, l’actualité autour du sujet qui me mobilise, de nouveau sous le feu des projecteurs depuis que le Sénat a adopté une proposition de loi pour interdire l’écriture inclusive, me confronte à un paradoxe intérieur : j’ai envie de défendre ce sujet bec et ongles, mais est-ce vraiment la priorité alors que le monde vit dans le chaos ? Est-il décent d’aller saisir chaque opportunité de faire de la pédagogie quand les bombes tombent ? Est-il hypocrite de me poser ces questions maintenant alors que l’humanité n’a pas attendu l’actualité récente pour vivre dans la violence et dans la haine ? Faut-il, au fond, hiérarchiser les luttes ?

Rester dans l’action, influencer, élargir les horizons

Dans ces cas-là, pour ne pas sombrer dans la paralysie et l’anxiété, je me rappelle l’existence d’un outil mis au point par Steven Corvey, le cercle d’influence, qui répartit nos sources d’inquiétude en 3 cercles concentriques pour nous aider à passer à l’action sur ce qui compte vraiment : le plus grand cercle, qui englobe tous les autres, est celui des préoccupations (concern), c’est-à-dire tout ce qui nous inquiète ; le second est celui de l’influence où les personnes proactives vont se concentrer et influencer le cours des évènements en fonction de leurs capacités et leur position ; le troisième est le cercle du contrôle, celui des sujets sur lesquels on a une maîtrise directe des évènements. Ce cercle est différent pour chaque personne en fonction de sa situation personnelle, de son réseau, de son pouvoir d’agir aussi.

En ce moment, je sais qu’il y a un sujet sur lequel je peux avoir une influence et je l’exerce : je peux contribuer au débat sur l’écriture inclusive (que je préfère appeler langage inclusif, d’ailleurs) en apportant des éléments de compréhension pour que chacun et chacune puisse se faire un avis éclairé. Je l’ai fait en créant une vidéo pédagogique sur Instagram, en partageant ma vision du pouvoir du langage dans la culture d’entreprise dans le podcast Inclusivement vôtre de Laura Driancourt ou Les Alignées de Charline Moreau, en signant aux côtés de 130 autres féministes une tribune parue dans Le Monde initiée par Eliane Viennot et Typhaine D, en même en allant sur CNews participer à un « débat ».

Pour moi, agir dans ma zone d’influence est une manière d’avoir un impact immédiat mais aussi de continuer à élargir les horizons de réflexion pour le futur. Cette proposition de loi sur l’interdiction de l’écriture inclusive est la 9e depuis 2019, et certainement pas la dernière. Elle mobilise des arguments calqués sur la rhétorique réactionnaire décrite par Albert O. Hirschman et nous enferme dans une vision typographique et genrée du langage inclusif : on ne parle que de point médian et, parfois, d’égalité femmes-hommes. Alors que pour moi, le langage inclusif, c’est bien plus que ça.

En France, et plus généralement, dans les pays qui ont une langue grammaticalement genrée comme l’espagnol, l’allemand ou l’italien, on pense souvent le langage inclusif par le seul prisme du genre (et d’ailleurs dans une perspective très binaire femmes-hommes). Inspirée par les pratiques états-uniennes qui parlent de langage inclusif et précis, j’élargis ma conception du langage inclusif pour analyser tous les termes qui désignent des personnes, les expressions et les messages qui véhiculent des stéréotypes et renforcent les discriminations. Si on prend un exemple très concret, défaire le discours grossophobe dans la publicité est pour moi une des facettes d’une communication inclusive. La dernière campagne de Nos Gestes Climat est un bel exemple, si l’on peut dire, de décryptage utile pour continuer à élargir notre réflexion sur les mots qui nous entourent, qu’ils fassent l’actualité ou non.

Quand écologie rime avec grossophobie

Quand j’ai vu cette campagne pour la première fois, en 4 par 3 dans le métro à Paris, je suis restée en arrêt, littéralement. On y voit une femme, regardant son téléphone, faisant une mine effarée, bouche ouverte, avec le texte « Et vous, connaissez-vous votre poids ? ».

« Oh my god, je pèse 10 tonnes »

Cette affiche, qui s’inscrit dans une campagne plus large comportant au moins 5 visuels tous sur le même modèle (avec des femmes et des hommes, c’est au moins mixte), émane de Nos Gestes Climat, un calculateur d’empreinte carbone développé par l’Agence de la transition écologique (ADEME) et beta.gouv.fr, en partenariat avec l’Association Bilan Carbone (ABC). Son objectif est de nous encourager à calculer notre empreinte carbone individuelle (exprimée en tonnes de CO2) pour prendre conscience de notre impact sur l’environnement et identifier des moyens de le réduire.

« Par pitié, faites que je ne sois pas gros »

Mon but n’est pas ici de discuter de l’intérêt d’un tel outil ni de la pertinence de l’objectif de la campagne. Ce qui me frappe dans cette campagne est qu’elle joue intégralement sur un ressort grossophobe : la stigmatisation du poids.

La grossophobie se définit, d’après Daria Marx et Eva Perez-Bello du collectif Gras Politique, autrices de « Gros » n’est pas un gros mot, comme « l’ensemble des attitudes hostiles et discriminantes à l’égard des personnes en surpoids ». C’est par exemple : les jugements incessants sur l’alimentation des personnes grosses, la croyance que le poids peut toujours être contrôlé si on en a la volonté, la discrimination à l’embauche, la taille des sièges dans les lieux publics, la quasi absence d’offre vestimentaire au-dessus d’une certaine taille…

Le terme est apparu en 1996, lancé par Anne Zamberlan, autrice de Coup de gueule contre la grossophobie, et a gagné en reconnaissance médiatique à partir de 2017 avec le livre On ne naît pas grosse de Gabrielle Deydier. Rentré seulement en 2019 dans le dictionnaire Le Robert et en 2023 au Larousse, ce terme est certes plus fréquemment rencontré aujourd’hui mais reste bien moins recherché sur Google que le sexisme ou l’homophobie et ces recherches n’augmentent pas dans le temps, signe que l’intérêt ne décolle pas vraiment.

Si la grossophobie est la discrimination des personnes grosses, elle est le produit d’un ensemble d’injonctions sur le corps (et particulièrement ce qu’on appelait la « dictature de la minceur » dans les années 90/2000) qui concernent toutes les personnes, et plus particulièrement toutes les femmes.

« On va donc régler ça tout de suite : tout le monde est grossophobe. C’est notre valeur par défaut. Ça aussi, on y reviendra. Ça fait mal à lire, mais c’est vrai, et le plus vite vous l’accepterez, plus vite vous pourrez commencer à déconstruire la grossophobie dont vous faites inévitablement preuve, que vous soyez gros, mince ou entre les deux »

Corps rebelle, réflexions sur la grossophobie, Gabrielle Lisa Collard

Mon amie Anaïs, brocanteuse, journaliste et mannequin grande taille, me racontait qu’une cliente était entrée dans sa boutique en commençant par annoncer que de toute façon elle était « trop grosse » pour ces vêtements et devaient commencer par perdre du poids. Elle faisait un 38, tout au plus. Comme l’écrit Mona Chollet, dans Beauté Fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, cette femme comme toutes les femmes, est victime de « l’omniprésence de modèles inatteignables » et est « enfermée dans la haine d’elle-même ». Il faut donc bien voir l’injonction à la minceur et la stigmatisation de la grosseur comme les deux facettes de la même médaille grossophobe.

Différencier honte et culpabilité

Vous allez me dire : « Mais on ne parle pas de poids en kg de masse corporelle mais de CO2, voyons ! »
Certes, mais que voit-on sur l’affiche qui permet de contextualiser ? Comme me le faisait remarquer Anaïs, rien dans le champ de l’image (à part peut-être les arbres, mais bon) ne permet de créer une corrélation avec la thématique écologique (on n’est pas dans un avion ou une voiture, devant un local poubelle ou dans un supermarché). Je ne dis pas qu’on ne peut pas transmettre un message sur l’écologie sans montrer une image de déchet, mais je dis en revanche que si un enfant passe devant cette affiche, lit « Et vous, connaissez-vous votre poids ? » et voit le visage horrifié des gens qui découvrent le leur, je ne sais pas comment il ou elle peut faire le lien avec autre chose que le poids de son corps, et faire une corrélation autre que gros poids = honte.

Je trouve donc cette campagne mauvaise pour deux raisons : la première est évidemment qu’elle contribue à renforcer un stéréotype grossophobe en stigmatisant le poids ; la deuxième est qu’elle entretient une confusion entres les sentiments de honte et de culpabilité de manière nuisible.

Shame is a focus on self, guilt is a focus on behaviour (la honte se concentre sur soi, la culpabilité sur nos actions)

Brené Brown, Listening to shame (Ted Talk)


La culpabilité peut être un moteur efficace en communication pour faire passer les gens à l’action car elle repose sur les émotions négatives que l’on ressent quand on a fait quelque chose de mal qu’on veut réparer (en changeant pour une marque « plus écolo », par exemple). Mais ici, je vois plutôt de la honte sur les visages parce qu’en renvoyant l’image de personnes qui sont choquées par leur poids individuel, on se focalise sur l’expérience personnelle vécue par un individu, sur son être, pas sur ses actions. En ce sens, on transmet de la honte plus que de la culpabilité. Certes, un petit texte dit « Ensemble réduisons notre empreinte carbone » pour introduire la notion d’effort collectif et faire le lien avec l’environnement, mais l’espace occupé par ce message me paraît bien petit pour lui donner la force suffisante pour contrebalancer les autres messages envoyés par l’image et le slogan.

Et même si c’est de la culpabilité qu’on veut faire passer et qui est perçue par les personnes qui voient l’affiche, le message implicite est que baisser son poids en carbone est possible car c’est juste une question de volonté. Et on retombe sur la stigmatisation grossophobe : les personnes grosses le sont parce qu’elles n’ont pas la volonté d’être autrement. Et comme Anaïs me le disait aussi : pour le poids comme pour l’environnement, la volonté a ses limites. On ne contrôle pas les 110 facteurs qui interviennent dans la grosseur comme on n’est pas toujours dans une position sociale ou économique qui nous permet de faire les choix de transport, alimentaires ou vestimentaires les plus écologiques. La responsabilité est renvoyée à l’individu sans prendre en considération les enjeux systémiques qui nous dépassent, qui sont dans notre cercle de préoccupations, mais pas nécessairement d’influence et encore moins de contrôle.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas agir à une échelle individuelle pour réduire notre empreinte carbone, évidemment. Mais j’encourage Nos Gestes Climat et toutes les personnes qui travaillent sur les questions environnementales à s’intéresser à l’écoféminisme : c’est un mouvement féministe qui comporte lui-même de nombreuses familles mais dont la racine commune est de chercher à articuler la question du genre avec celle de l’écologie, en analysant les « similitudes et causes communes entre les systèmes de domination et d’oppression des femmes par les hommes et les systèmes de surexploitation de la nature par les humains ».
Inciter les humains à repenser leur rapport à la nature en mobilisant une mécanique éculée de domination des femmes, pour moi, ça n’a aucun sens.

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Le genre des slogans, impensé de la publicité

Je suis tombée dans la rue l’autre jour sur une des affiches de la campagne de Danone pour les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024 : on y voit une jeune femme handicapée, Typhaine Soldé, qui porte une prothèse faire du saut en longueur. En surimpression, le slogan « Champions à tous les âges de la vie ». Cette affiche fait partie d’une campagne comportant 3 créations publicitaires différentes : celle que je viens de décrire, une autre où un vieil homme fait du skateboard et une dernière où une petite fille fait de l’escalade. Je trouve cette campagne très intéressante parce qu’elle est emblématique d’un impensé en publicité : le genre des mots employés dans les slogans.

Le masculin dit générique est une croyance limitante

Le premier problème que me pose ce slogan est qu’il crée chez moi une forme de dissonance de genre image / texte : on me montre une image de femme et un texte qui parle d’hommes. Le désalignement des genres représentés à l’image et dans les mots me heurte. Je sais bien qu’en tant que partisane du langage inclusif, j’ai un regard particulièrement critique et sensible et que pour la plupart des gens, c’est tout simplement invisible. Car nous baignons, depuis notre enfance, dans le masculin dit générique, ce masculin grammatical qui est censé représenter tout le monde. Ce masculin qui aurait une double valeur : le masculin spécifique des humains de genre masculin (comme dans « Le président s’est approché de l’estrade ») et le masculin dit générique ou neutre des groupes mixtes (comme pour parler du « groupe de musiciens » censé représenter aussi bien One Direction composé de 4 hommes, que The White Stripes, 1 femme et 1 homme). Sauf que l’idée même de l’existence de la valeur générique du masculin est une forme de croyance limitante, c’est-à-dire de pensée que nous avons, dont nous nous sommes convaincu·es et qui nous freine, nous limite. J’emprunte cette expression à l’univers du coaching car elle me semble pertinente pour qualifier les dommages opérés par l’utilisation systématique du masculin pour parler des groupes mixtes, dommages qui ont été documentés par des décennies d’études scientifiques dans le champ de la psycholinguistique, qui ont démontré que le genre grammatical masculin convoque, dans l’esprit des gens, des représentations masculines. Un chiffre le prouve (issu de l’étude Google x Mots-Clés « Observatoire de l’opinion et des interrogations des internautes sur l’écriture inclusive en France en 2021 ») : demandez à deux groupes de personnes de citer « 2 écrivains célèbres » et vous aurez 3 fois moins de noms de femmes citées que si vous utilisez une formulation de question inclusive : « Citez 2 noms d’écrivains ou écrivaines célèbres ». CQFD.

Donc oui, le masculin dit générique est une forme de croyance limitante parce qu’il limite une chose très simple, rendre visible les femmes, parce qu’on croit que le masculin le permet.
Et quand Danone fait l’effort manifeste de mettre des femmes en avant dans une campagne, c’est vraiment dommage de ne pas aller au bout de la démarche.

L’écrit, bastion prestigieux du masculin

Ces affiches s’inscrivent dans le cadre d’une campagne qui comporte aussi un volet vidéo. Quelle n’a pas été ma surprise quand j’ai constaté que contrairement à l’affiche, la voix off de la vidéo de la campagne n’utilisait pas ce fameux masculin générique mais le logique féminin pour la jeune femme handicapée et la petite fille qui fait de l’escalade. On y entend bien « Pour permettre à toutes de devenir une championne ».

Mais le slogan de l’écran de fin et tout le texte qui entoure la vidéo (ce qu’on appelle les métadonnées : titre, description, etc.) restent désespérément au masculin.
Pourquoi cette incohérence ? Je ne connais pas les dessous de cette campagne (et je serais contente d’en savoir plus) mais je peux faire une hypothèse : le temps d’attention accordée par l’audience pour une vidéo est plus long et laisse l’espace disponible pour raconter l’histoire de la protagoniste, et donc accorder le genre grammatical avec le genre de la personne représentée, pour faire coller texte et image. Cela paraît d’autant plus naturel dans un format vidéo où la voix off décrit ce qu’on voit à l’écran (une jeune fille en train de s’entraîner pour devenir championne).
Dans le format affichage, les gens passent quelques secondes devant la publicité et on veut que le plus important soit retenu : le slogan et sa thématique, associé si possible à la marque. Pas la distinction de genre ou l’histoire de la personne mise en avant.

Cette prévalence du masculin à l’écrit qui semble aller de pair avec une autorisation qu’on se donne d’utiliser le féminin à l’oral me fait penser à la différence de prestige qui est accordé aux deux formes de communication : au masculin l’écrit qui reste, qui ancre une réalité dans un temps long de manière immuable, au féminin l’oral qui passe et qui est cantonné à un contexte spécifique. J’ai bien conscience que c’est plus compliqué que ça, et je ne pense pas du tout que ce raisonnement soit celui de Danone ni de son ou ses agences. C’est ma post-rationalisation à moi, et elle vaut ce qu’elle vaut.

Ce qui m’intéresse surtout, en réalité, c’est d’envisager les alternatives possibles et leurs conséquences : et si on avait féminisé le slogan pour les affiches qui représentent des femmes, « Championnes à tous les âges de la vie », que ce serait-il passé ? Le slogan aurait-il été moins impactant ? La cible masculine se serait-elle sentie moins concernée ?

Et si on avait opté pour une formulation avec des doublets, « Championnes et champions à tous les âges de la vie » ? Aurait-on payer plus cher la régie publicitaire ?

Et si on avait utilisé un point médian (comme d’autres le font déjà en publicité) « Champion·nes à tous les âges de la vie » (qui fonctionne bien dans ce mot pour un usage dit raisonné et convient parfaitement à la forme écrite en affichage) ? Aurait-on énervé celles et ceux qui détestent le point médian et y voient un péril mortel pour la langue française ? Ou aurait-on signalé concrètement qu’on a activement pensé à la question de l’égalité de genre dans le sport et la santé ?

Le slogan au masculin générique est l’emblème des rivières de pensées créatives

Cet exemple n’est pas le seul que j’ai rencontré de slogans étonnamment au masculin. Il y a plusieurs mois, j’avais fait une capture d’écran d’une publicité pour un club de yoga. On y voit un groupe de femmes plutôt divers en terme de morphologies et couleurs de peau. Le slogan : « Yoga pour tous ». Mais pourquoi, enfin ? Pourquoi, comme Danone, prendre la peine de représenter visuellement une diversité de profils pour s’arrêter à l’image sans penser au mot ?
Tout simplement, parce que le genre des mots est un impensé en publicité, c’est-à-dire une question à laquelle on ne réfléchit simplement pas (jusqu’à maintenant, mic drop).

C’est un impensé d’autant plus puissant qu’il oblige précisément à sortir de ses rivières de pensées en matière de création publicitaire.
Imaginez que vos pensées sont des gouttes qui tombent au sommet d’une montage. Ces gouttes vont progressivement former des rivières de pensées. Et chaque goutte qui tombera par la suite, plutôt que de créer un nouveau cours d’eau, va venir rejoindre celui qui existe déjà. Face à un problème ou une question, on a tendance à réagir comme on l’a fait par le passé, par habitude, par automatisme, parce qu’on sait que ça marche, et qu’il est plus facile de suivre le cours de la rivière que de nager à contre-courant. Pour le langage c’est la même chose : on a toujours parlé et écrit au masculin dit générique, ça fonctionne, on arrive à se comprendre, alors on ne pense tout simplement pas au fait qu’on pourrait faire autrement. D’autant plus quand la tentation est grande d’utiliser des formulations toutes faites dont la publicité est friande : « galette pour tous » ou « à tous ceux qui rêvent »

Je ne dis pas qu’il est facile de sortir de ces rivières de pensées. Je ne dis pas que la campagne de Danone est mauvaise : elle présente plein de points positifs qu’il faut reconnaître et notamment la représentation à l’image d’une personne portant une prothèse, très rare en publicité puisque selon le dernier baromètre Kantar Inclusion & Diversité dans les campagnes publicitaires françaises, seules 6% des personnes interrogées ont vu récemment une publicité montrant une personne handicapée. Je ne dis pas que personne n’y a pensé, car il est tout à fait probable que pendant la conception de la campagne, quelqu’un aura fait la remarque (puisqu’on a dit du féminin dans la vidéo) mais n’aura pas réussi à convaincre qu’une des alternatives que j’ai proposées plus haut était tout aussi efficace en affichage.

Je dis en revanche qu’on doit commencer à entamer une réflexion sur le genre des mots utilisés dans les slogans ; qu’on peut faire le choix d’utiliser du féminin, en alternance, en complément ou à la place du masculin, sans que la marque ne s’écroule ou que le backlash ne se répande sur les réseaux sociaux. Je dis en revanche qu’on peut commencer à entamer une réflexion sur le genre des mots utilisés dans les slogans ; qu’on peut faire le choix d’utiliser du féminin, en alternance, en complément ou à la place du masculin, sans que la marque ne s’écroule ou que le backlash ne se répande sur les réseaux sociaux. Je dis que penser le genre des mots est non seulement une manière de booster sa créativité, mais aussi plus généralement l’efficacité publicitaire en créant des slogans plus justes, d’un point de vue sémantique (le sens des phrases) et moral (leur impact sur les gens), qui signalent de manière concrète et visible qu’on pense l’égalité de genre de manière holistique, complète, dans les images comme dans les mots. En bref, je dis qu’il est temps de penser le genre des slogans.

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Expérimentations inclusives : quand l’exception fait sensation

Nous sommes depuis quelques jours dans un nouveau cycle médiatique autour de l’écriture inclusive : ce qui a mis le feu aux poudres cette fois-ci est un sujet d’examen de droit de la famille proposé aux étudiant·es de l’université Lumières Lyon 2 en mai dernier.

Les universités de la discorde

Le cas à traiter pour l’examen concerne un couple de personnes non-binaires qui devient parent d’un enfant mais se sépare et se dispute la garde. L’attention des médias, alertés par le syndicat étudiant (de droite) UNI qui a partagé le texte de l’examen sur Twitter, s’est portée non pas tant sur le fond (la reconnaissance de parentalité de personnes non-binaires et la question de la filiation) que sur la forme : les professeurs, en plus de laisser le choix aux étudiant·es de rédiger leur réponse en utilisant un français inclusif, ont également rédigé le cas en employant des formulations inclusives neutres, extrêmement peu fréquentes mais alignées avec l’identité de genre des personnes concernées et le thème du sujet.

On peut par exemple lire les phrases suivantes :

« Touz deux sont de nationalité allemande ».
« Als vivent en France »
« Les professionnæls de santé » ont accepté de les prendre en charge.
« Maki a été reconnux à l’état civil comme mère. »

Texte de l’examen publié par le syndicat Uni sur Twitter

La polémique qui a suivi a permis aux réfractaires de l’écriture inclusive de remettre en avant les arguments habituels sur l’illisibilité de textes écrits en inclusif et le fameux paradoxe de l’exclusion d’une langue prétendument inclusive : les étudiant·es se verraient en effet pénalisé·es parce que le sujet est incompréhensible et qu’ils doivent maîtriser le français inclusif pour y répondre.

La polémique a été telle que l’université a du se fendre d’un communiqué de presse pour justifier sa démarche :

La mission de l’Université consiste aussi à développer le sens critique des étudiants et étudiantes. Si la rédaction du sujet 2 peut surprendre de prime abord, elle invite également, dans le cadre d’un enseignement sur la famille, à réfléchir aux normes linguistiques et à la manière dont elles façonnent les représentations sociales des liens d’alliance et de parenté. C’est là aussi un choix pédagogique qui ne remet en cause ni la qualité de l’enseignement, ni l’égalité de traitement entre les étudiants et étudiantes.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les étudiant·es avaient le choix de rédiger leur réponse en français inclusif ou non et avaient le choix d’un deuxième sujet. Par ailleurs le texte – que très peu de personnes ont du lire en entier – n’est pas moins compréhensible que n’importe quel sujet dans lequel se seraient glissées quelques fautes de frappe. Cet épisode polémique contribue à nourrir le narratif qui grandit depuis plusieurs années selon lequel certaines universités sont en train d’embrigader leurs étudiant·es dans des « idéologiques woke » dont l’écriture inclusive porte haut les couleurs.

Le 12 juin 2023, Le Figaro en fait même sa couverture avec l’article Université: la grande offensive des militants de l’écriture inclusive. Il revient sur l’examen de droit de Lyon et cite deux études sur l’utilisation de l’écriture inclusive dans les universités françaises :

Statisticien, Cyrille Godonou a relevé la présence du point médian et ses variantes typographiques sur les pages d’accueil des universités françaises. Menée pour l’Observatoire du décolonialisme, son étude, publiée en février 2023, montre qu’un étudiant sur quatre y est «exposé» à cette écriture inclusive. (…) De leur côté, Heather Burnett, chercheuse en linguistique au CNRS et Céline Pozniak, maître de conférences à Paris-VIII, ont fait, en 2019-2020, une étude sur l’utilisation de l’écriture inclusive (des doublets au point médian) dans les universités parisiennes, en relevant dans les brochures de licence les formes du mot «étudiant». Verdict ? L’écriture inclusive est présente à 30 % à Sorbonne-Nouvelle, 29 % à Paris-XIII (Villetaneuse, en Seine-Saint-Denis), 23 % à Paris-VIII-Saint-Denis. Quand elle est absente à Paris-Saclay, Panthéon-Assas ou Dauphine. Sans surprise, son utilisation est «associée à des universités réputées plus à gauche», constatent les chercheuses.

Le positionnement politique des partisan·es de l’écriture inclusive n’est pas surprenant. Je l’observais dans les tracts de campagne des dernières élections présidentielles et il a été confirmé récemment par une étude IFOP par FLASHS et le site Otypo.com qui a clairement montré que plus on vote à gauche, plus on est susceptible d’être favorable au point médian.

Il n’est pas donc surprenant non plus de trouver cet article en Une du Figaro, tribune médiatique de l’Académie Française et coutumière des articles sensationnalistes sur le déclin de la langue française, que le linguiste Monté de la chaîne YouTube Linguisticae déconstruit régulièrement dans ses vidéos, comme celle publiée récemment Le Figaro en roue libre.

CNews s’est ensuite emparé du sujet en invitant le délégué national de l’Uni : c’est alors qu’est arrivée dans mes messages cette capture d’écran prise par un ami, assortie de la question : « C’est une blague ? »

Une capture d'écran du direct de CNews, le 14 juin 2023
Une capture d’écran de direct du CNews, le 14 juin 2023

Quand les expérimentations deviennent désinformation

Est-ce que ces formes d’écriture inclusive existent, ont déjà été documentées et répertoriées ? Oui.
Est-ce que ce sont des formes d’écriture inclusive courantes ? Non. Elles le sont encore moins que le « iel » défini comme « rare » dans le Robert.
Est-ce que les partisan·es de l’écriture inclusive promeuvent ces formulations ? Dans leur immense majorité, non.

Ce que vous voyez sur cet écran ou dans le texte de l’examen de droit, ce sont tout simplement des expérimentations. Des essais. Des propositions.
Ces expérimentations sont menées par des personnes qui, avant toute chose, cherchent à proposer une version de la langue française qui soit démasculinisée, c’est-à-dire qui laisse une place égale à tous les individus, quel que soit leur genre, car l’emploi systématique du genre grammatical masculin dans la langue contribue à renforcer la prédominance de représentations masculines dans nos têtes (et c’est scientifiquement prouvé par 50 années d’études en psycholinguistique).

Les expérimentations peuvent être purement grammaticales, comme celles d’Alpheratz (qui travaille sur le genre neutre utilisé dans le texte de l’examen de droit de la famille) dont on peut lire sur le site Internet :

Alpheratz est doctoranx et chargæ d’enseignement en linguistique, sémiotique et communication à Sorbonne Université associæ au laboratoire STIH. Al poursuit des recherches sur le français inclusif et le genre neutre sous la direction du linguiste Philippe Monneret.

En 2015, al publie « Requiem », roman qui (ré)introduit en littérature française le genre grammatical neutre et le développe par un système dit « système al ».

Ses recherches lui permettent de développer un lexique de genre neutre et de conceptualiser le français inclusif dans la « Grammaire du français inclusif », parue aux Editions Vent Solars en 2018.

Apheratz.fr

Les expérimentations peuvent être artistiques comme celles de Typhaine D qui a mis au point la féminine universelle, cette langue qui ressemble à peu de chose près au français que vous entendez tous les jours, mais entièrement au féminin.

Ces expérimentations peuvent aussi être graphiques, à l’image de ce que propose la collective ByeBye Binary avec des typographies inclusives.

Une affiche pour une exposition organisée par la collective ByeBye Binary à Sète en mai 2023.

Ces expérimentations sont aussi militantes : comme l’explique la linguiste Julie Abbou, autrice de Tenir sa langue, le langage lieu de lutte féministe, ce sont les milieux militants, et notamment les milieux féministes, libertaires ou queer qui sont les premiers à produire et à utiliser ces nouvelles graphies (comme le point médian, le slash, la majuscule, etc) dans leurs tracts. Et c’est aujourd’hui dans ces mêmes milieux qu’on observe l’utilisation la plus poussée et audacieuse de ce qu’elle nomme les pratiques féministes du langage.

D’ailleurs, certaines de ces expérimentations commencent à faire leur chemin dans des espaces plus mainstream. Je me suis inscrite l’autre jour au salon Vivatech et la page d’inscription en anglais me permettait de choisir entre 3 civilités : Mr (Monsieur), Ms (Madame), Mx (Misix), « un néologisme de langue anglaise servant à indiquer un titre de civilité sans indiquer de genre » (Wikipedia). Je trouve ça audacieux de la part de Vivatech de proposer cette version inclusive des civilités car au-delà du choix laissé aux participant·es, cela expose un grand nombre de personnes à l’existence même de la possibilité d’une civilité neutre. Et rien que pour le questionnement critique que cela devrait provoquer, c’est intéressant. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est vraiment innovant.

Capture d’écran de la page d’inscription au Salon Vivatech

Ce qui est malhonnête intellectuellement et que j’assimile à de la désinformation, c’est d’instrumentaliser ces expérimentations en prétendant qu’elles sont ce que veut la majorité des personnes qui promeuvent l’écriture inclusive, et plus largement le langage inclusif (qui rappelons-le, ne se limite pas au point médian dont on peut très bien se passer). Ces expérimentations sont radicales, oui. Mais leur radicalité est avant tout une invitation à réfléchir, à cultiver notre esprit critique et à se demander : mais pourquoi des gens prennent la peine de repenser la langue française, de proposer des alternatives aux outils dont nous disposons déjà ? Qu’est-ce qui ne va pas avec la grammaire telle qu’on la pratique aujourd’hui ? Pourquoi remettre en cause ce « masculin qui l’emporterait sur le féminin » ?

Le dénigrement par l’absurde est une technique classique des réfractaires du langage inclusif : d‘Isabelle Huppert aux César à Sami Biasoni, essayiste qui a dirigé l’ouvrage collectif Malaise dans la langue française dans cette vidéo (du Figaro), la méthode est la même : montrer que suivre la logique de l’écriture inclusive conduit à des difficultés linguistiques qui deviennent des aberrations, parce que l’écriture inclusive est proprement monstrueuse. Et qui dit monstre dit panique, comme dans le péril mortel craint par l’Académie Française qui, à l’époque n’avait encore que le point médian dans le radar.

3615 esprit critique

Il est assez frustrant pour une personne comme moi, qui fait quotidiennement de la pédagogie sur le langage inclusif en promouvant la bienveillance et la nuance, d’assister à cette instrumentalisation des expérimentations autour de l’écriture inclusive. Parce que cela contribue à nous détourner du vrai enjeu : l’égalité de genre dans la langue et dans le monde.

Mais heureusement, je ne suis pas toute seule à promouvoir le langage inclusif et à lutter contre les fake news de l’inclusif. Il y a quelques semaines, un groupe de linguistes s’est formé autour d’un tract, Les linguistes atterré·es.

Nous, linguistes, sommes proprement atterré·es par l’ampleur de la diffusion d’idées fausses sur la langue française, par l’absence trop courante, dans les programmes scolaires comme dans l’espace médiatique, de référence aux acquis les plus élémentaires de notre discipline. L’accumulation de déclarations catastrophistes sur l’état actuel de notre langue a fini par empêcher de comprendre son immense vitalité, sa fascinante et perpétuelle faculté à s’adapter au changement, et même par empêcher de croire à son avenir ! Il y a urgence à y répondre.

Leur slogan : le français va très bien, merci !
J’aime cette phrase parce qu’elle est l’inverse de ce que ces polémiques stériles proposent : de la positivité, de la réassurance, de la joie. Parce que ce sont ces émotions-là dont on a besoin pour répandre l’usage du français inclusif, pas la peur qui nous freine et nous paralyse. Et avec une dose d’esprit critique, on devrait s’en sortir, promis.

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Égalité professionnelle : cette méthode simple et gratuite pour recruter plus de femmes

C’est le 8 mars, Journée internationale de lutte pour les droits des femmes et on sait qu’on va voir de nombreuses entreprises mettre avec fierté en avant leurs engagements pour l’égalité professionnelle. Certaines seront authentiques, d’autres moins. Certaines seront ambitieuses et mettront des millions sur la table. D’autres auront des actions symboliques pour ne pas dire anecdotiques. Sans parler de celles qui pratiquent le marketing fainéant (sexualiser le corps des femmes pour vendre, au hasard, du carrelage) et le féminisme washing (prétendre être une entreprise qui promeut l’égalité mais exploiter des femmes pour fabriquer ses produits, par exemple) qui vivent leur heure de gloire tous les ans à cette même période ou se font rappeler à l’ordre sur les réseaux sociaux (coucou la Journée de la femme).

Pourtant, il y a une chose extrêmement simple et accessible que toutes les entreprises pourraient faire et qui contribueraient concrètement (et gratuitement) à renforcer l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes : écrire leurs offres d’emploi de manière inclusive.

Offre d’emploi : et si on faisait un première impression inclusive ?

Quand Maud Grenier, experte RH et CEO de PeoplePro, m’a contactée pour parler langage inclusif et recrutement, j’ai tout de suite accepté. Pourquoi ? D’abord parce que les offres d’emploi sont un terrain de jeu hyper complet et concret pour mettre en pratique la boîte à outils du langage inclusif, mais aussi parce qu’au-delà du texte, les offres d’emploi sont souvent la première étape par laquelle des candidat·es vont découvrir une entreprise. Et cette première impression est, comme toujours, cruciale.

J’avais déjà partagé sur Instagram quelques exemples d’utilisation de l’écriture inclusive dans les offres d’emploi de la RATP mais aussi de la SNCF dont la Présidente du réseau Mixité, Anne-Sophie Nomblot, avait d’ailleurs expliqué la démarche au salon VivaTech en 2021. L’objectif est simple : recruter plus de femmes.

10 choses à retenir

1. La diversité et la mixité en entreprise ne sont pas qu’une question morale mais aussi une question d’efficacité économique : McKinsey démontre depuis 2015 dans ses études l’impact positif sur les organisations d’une vraie diversité parmi les équipes et la direction ainsi que les meilleurs résultats financiers des entreprises où des femmes font partie de l’équipe dirigeante.

2. Il est important de changer de paradigme de recrutement et de privilégier le culture add au culture fit, c’est-à-dire de recruter des personnes qui pourront apporter une perspective différente à l’entreprise en ajoutant (add en anglais) à la diversité des profiles plutôt qu’en se conformant (fit en anglais) à l’homogénéité des personnes (comme expliqué par Adam Grant dans cette conférence donnée à Stanford)

3. Le langage inclusif est une boîte à outils et il existe de nombreuses méthodes pour écrire un texte de manière inclusive (le point médian étant une de ces méthodes mais dont on peut très bien se passer). Cela dit toutes ces méthodes ne se valent pas : certaines sont plus ou moins discrètes et donc plus ou moins efficaces pour rendre les femmes visibles.

4. Rendre une offre d’emploi inclusive ne se résume pas à écrire H/F dans le titre et on peut opter pour des stratégies de féminisation plus visible (ou féminisation ostentatoire) pour contrecarrer les stéréotypes de genre liés aux métiers (notamment dans le cas des fonctions en anglais ou des mots épicènes). Par ailleurs, le texte de l’annonce est un espace dans lequel l’entreprise qui recrute peut mettre en avant ses engagements concrets en faveur de la diversité, de l’équité et de l’inclusion comme autant de signaux explicites pour rendre l’entreprise accueillante pour toutes et tous.

5. Le principal frein à la pratique du langage inclusif est la peur : il est très important de faire preuve de bienveillance envers soi-même et de commencer quelque part. Peu importe qu’une offre ne soit pas 100% écrite de manière inclusive ou si la stratégie employée n’est pas la plus efficace pour visibiliser les femmes (voir point 3), l’important est de se lancer.

6. L’argument selon lequel l’écriture inclusive rendrait la lecture difficile pour les personnes dyslexiques est infondé car il se concentre uniquement sur le point médian (dont on peut toujours se passer) et qu’on manque par ailleurs d’études scientifiques mesurant l’impact de ce point pour les dyslexiques. En revanche, il est crucial de pratiquer un langage clair et accessible dans les offres d’emploi, en évitant autant que possible le jargon ou les termes trop techniques qui peuvent décourager les candidatures.

7. Même s’il est vrai que la langue française est mal équipée pour désigner la pluralité des identités de genre (au-delà de la binarité femme-homme), certaines des méthodes du langage inclusif sont plus inclusives que d’autres (épicènes, englobants) et les entreprises engagées sur les questions LGBTQIA+ peuvent le rendre explicite dans le paragraphe de l’offre décrivant leurs engagements, ce qui est un signal fort envoyé aux personnes concernées.

8. Utiliser le langage inclusif dans les offres d’emploi peut avoir un impact positif pour les femmes mais aussi pour les hommes, de la même manière que les petites filles comme les petits garçons se projettent plus dans des métiers quand ils sont décrits de manière inclusive, ce qui suggère des environnements de travail plus ouverts (même si une récente étude a montré que les hommes ont en revanche tendance à se désintéresser des milieux professionnels qui se féminisent largement).

9. Il est temps de sortir de ce que la linguiste Julie Neveux appelle la « mythologie esthétisante du français » et s’intéresser au contexte historique du développement des normes de la langue : le français n’a pas toujours été aussi sexiste et a été masculinisé pour remettre les femmes « à leur place d’inférieure » dans la langue (comme l’a démontré Eliane Viennot) ; le français n’a pas toujours été aussi complexe et la question de l’orthographe ou du respect des règles de grammaire est aussi une manière de distinguer les gens éduqués des autres (comme l’ont montré Arnaud Hoedt et Jérôme Piron dans leur génialissime Ted Talk La faute de l’orthographe). Avoir un recrutement inclusif c’est aussi retenir son jugement sur ce qui serait le « bon usage » du français et s’interroger sur la place que doit avoir (ou pas) l’orthographe dans les critères de sélection.

10. Pour rendre une offre inclusive, on peut aussi réduire le nombre de critère de sélection et prioriser leur ordre de manière à encourager les candidatures de toutes les personnes qui ont le potentiel même si elles n’ont pas forcément toute l’expérience. D’ailleurs, l’idée selon laquelle les femmes postuleraient seulement quand elles remplissent 90% des critères là où les hommes se contenteraient de moins est en réalité une légende urbaine, comme l’explique Marie Donzel dans cet article. Limiter les critères à ce qui est essentiel est donc une bonne manière de maximiser ses chances d’avoir des candidatures diverses.

Je vous invite à regarder le replay du Live LinkedIn : Langage inclusif ou comment trouver les bons mots pour recruter ? où nous avons également analysé 3 offres d’emploi pour donner des exemples concrets d’améliorations inclusives.

Live LinkedIn : Langage inclusif ou comment trouver les bons mots pour recruter

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Rétrospective 2022 : 17 livres pour parler en féministe

J’aime bien l’exercice des rétrospectives, surtout celles qui permettent de se replonger dans les lectures faites dans l’année écoulée et de prendre conscience de tous ces livres lus (et, il faut être franche, de tout ce qu’on n’en a pas retenu).

L’année dernière, j’avais déjà partagé une liste des 10 livres sur le langage inclusif en 2021 : cette liste est pour moi le socle fondateur. Cette année, j’ai élargi le champ des possibles avec des livres de différents registres (essais bien sûr mais aussi BD ou romans) qui parlent de plus ou moins près du langage inclusif mais qui ont tous, d’une manière ou d’une autre, nourri mes réflexions, et pour certains inspiré des articles écrits ici.

Je vous propose donc cette année une rétrospective sur le mode listicle des livres que j’ai aimés et qui m’on appris quelque chose pour parler en féministe.

5 livres sur les pensées féministes

Futur·es, Comment le féminisme peut sauver le monde, Lauren Bastide, Allary Editions : le nouvel essai de Lauren Bastide est un condensé très accessible, souvent drôle et justement énervé, de l’état des théories féministes, notamment les plus récentes et radicales (dans le sens bon du terme) autour des identités de genre, des relations amoureuses, des violences subies par les corps, de la question du care et de l’écoféminisme. Elle mentionne rapidement le débat sur l’écriture inclusive (et coucou le point médian sur la couverture, certainement le premier que je vois en librairie et que certain·es n’auront peut-être même pas identifié tant il est gros !) mais ce n’est pas le coeur de cet essai qui propose, dans la même veine qu’une Titiou Lecoq avec ses livres sur Les grands oubliées ou Le couple et l’argent (que je recommande aussi d’ailleurs), un ouvrage à la fois de synthèse hyper documentée mais aussi de réflexion personnelle sur les sujets qui nous mobilisent aujourd’hui.

Sortir de l’hétérosexualité, Juliet Drouar, Binge Audio Editions : « et si nous étions des personnes plutôt que des femmes ou des hommes ? «  Ce qui m’a le plus éclairé à la lecture de ce livre est la proposition d’arrêter de considérer le sexisme uniquement comme une domination subie par les femmes mais par toutes les personnes sexisées, c’est-à-dire aussi les personnes intersexes, trans, bi, gay, lesbiennes. Le mot sexisé·e a d’ailleurs fortement résonner avec une réflexion que j’avais par ailleurs sur la voix passive et je cite Juliet Drouar dans l’article Pourquoi je dis : une personne racisée, ou de l’usage du passif dans le vocabulaire des discriminations. Un livre parfois théorique qui s’adresse, pour moi, à des personnes déjà familières du vocabulaire politique des militant·es féministes.

Tout le monde peut être féministe, bell hooks, éditions divergences : première lecture de bell hooks pour moi avec ce livre qui se veut une « introduction courte et accessible à la théorie féministe » répondant « sans jargon idéologique à la question : qu’est-ce que le féminisme ? ». En effet, un livre à mettre en toutes les mains de personnes souhaitant une première lecture sur les enjeux du féminisme. J’ai été particulièrement sensible au chapitre « L’éducation féministe de la conscience critique » qui plaide notamment pour le développement de ressources accessibles pour que chacun·e, quelque soit son âge ou son expérience, puisse éveiller sa conscience féministe. Ecrit en 2000 (et traduit en 2020 en français), ce livre précède l’explosion du contenu pédagogique féministe, notamment sur les réseaux sociaux, mais pour moi cet enjeu est toujours d’actualité.

Pour enseigner la pensée et la théorie féministes à tout le monde, nous devons aller au-delà du monde universitaire et même au-delà de l’écrit. Beaucoup de gens n’ont pas les compétences nécessaires pour lire la plupart des livres féministes. Les livres audio, les chansons, la radio et la télévision sont autant de moyens de diffuser le savoir féministe. Et bien sûr, nous avons besoin d’un réseau de télévision féministe, ce qui n’est pas la même chose qu’un réseau de télévision adressé au public féminin. Mobiliser des fonds pour créer un réseau de télévision féministe nous aiderait à répandre la pensée féministe dans le monde entier.


Le corps des femmes, la bataille de l’intime, Camille Froideveaux-Metterie, Points : je suis rentrée par ce livre dans l’oeuvre de cette philosophesse passionnante. Lire ce livre m’a fait réfléchir au mot féminin, un terme que je préfère ne pas trop utiliser car il renvoie souvent à une vision essentialiste où les femmes seraient par nature comme ci ou comme ça (raison pour laquelle je ne dis pas : leadership féminin, par exemple). Mais l’autrice développe dans cet ouvrage et d’autres l’idée « d’un féminisme incarné », c’est -à-dire un féminisme qui reconnaît l’importance de l’expérience vécue d’un corps de femme (cisgenre ou non) comme fondamentalement différente de celle vécue dans un corps d’homme ; le mot féminin pour renvoyer à cette expérience a donc du sens.

Cette approche permet de dépasser l’opposition entre différentialisme biologisant et universalisme constructiviste en proposant de réfléchir le féminin et le masculin non pas comme deux concepts éternels disant ce que sont ou doivent être les femmes et les hommes, mais comme deux types de subjectivité corporelle historiquement et socialement construits qui englobent d’innombrables variations individuelles.

Un féminisme décolonial, François Vergès, La fabrique : un livre que je peux pas dire avoir pris du plaisir à lire car il bouscule, à raison, mon statut de femme blanche hétérosexuelle économiquement privilégiée, mais un livre nécessaire qui questionne les dimensions intersectionnelle et anticapitaliste du féminisme : qu’y a-t-il de féministe pour des femmes comme moi à se libérer des contraintes du foyer en précarisant d’autres femmes, souvent racisées, pour prendre soin de leur maison ou de leurs enfants ?

2 livres sur le militantisme contemporain

Féminisme et réseaux sociaux, une histoire d’amour et de haine, Elvire Duvelle-Charles, éditions Hors d’atteinte
Qui annule quoi ?, Laure Murat, Seuil Libelle

Elvire Duvelle-Charles, militante féministe passée par les Femen et créatrice de @ClitRevolution, démontre dans cet essai le potentiel libérateur des réseaux sociaux dans la lutte féministe aussi bien que leur impact néfaste sur la fatigue militante ou la sécurité des féministes en ligne, harcelées et menacées. Elle y parle, notamment dans le chapitre « quand les call out et les dogpiles se retournent contre nous » de l’importance d’employer un langage précis pour lutter contre les discriminations et de la pression exercée sur toutes celles et tous ceux qui s’expriment à le faire « parfaitement ».

Alors que les call-out nous servaient à dénoncer des personnes ayant du pouvoir dont les comportements étaient problématiques, les mauvaises pratiques des entreprises ou des publicités sexistes, cette pratique s’est progressivement retournée contre les militantes elles-mêmes. Scrutées par leurs semblables, elles se retrouvent de plus en plus pointées du doigt pour des mots maladroits ou des actes qui ne sont pas en totale cohérence avec leur combat (…). L’essor que le féminisme a pris ses dernières années s’est accompagné d’une intransigeance sur les discours féministes et d’une course à la pureté militante vertigineuse.

A la pratique du call out (interpellation publique, souvent agressive), elle préfère celle du call in, un genre de call out bienveillant, fait en privé, de manière constructive. J’ai retrouvé cette expression dans un article du New York Time : What if Instead of Calling People Out, We Called Them In? On y décrit la pratique de Loretta J. Ross, professeuse au Smith college qui « challenge la call out culture » :

« Les femmes sont des étudiantes dans une classe enseignée par Loretta J. Ross, professeuse invitée à Smith College, qui les met au défi d’identifier les caractéristiques et les limites de la culture du call out : l’acte de mettre en cause publiquement une autre personne pour un comportement considéré comme inacceptable. On peut décrire le call out comme une sœur de la dénonciation, plutôt problématique, et une des nombreuses choses qui peuvent conduire à l’annulation (« cancelling »). « Je mets en question la culture du call out « , a déclaré la professeuse Ross de chez elle à Atlanta, où elle donnait récemment une conférence en direct par Zoom à ses étudiant·es, vêtue d’une muumuu bleue du Ghana. « Je pense que vous pouvez comprendre à quel point le call out peut être toxique. Il éloigne vraiment les gens et les rend craintifs de s’exprimer. »1

What if Instead of Calling People Out, We Called Them In? New York Times, Novembrer 2020

Laure Murat, dans Qui annule quoi ? propose d’expliquer par l’exemple (en l’occurrence celui des déboulonnages des statues dans une pespective décoloniale) les enjeux de la cancel culture, et propose d’ailleurs « un autre nom, plus proche de la réalité quelle produit : accountability culture (culture de la responsabilité) ou encore pensée woke (éveillée) ». Je recommande ce livre très court (moins de 40 pages) qui permet de cultiver son esprit critique sur un sujet où les débats actuels manquent souvent de nuance.

6 livres sur la représentation des femmes dans l’art, l’histoire, les médias et la culture

Une place, Réflexion sur la présence des femmes dans l’histoire de l’art, écrit par Eva Kirilof et dessiné par Mathilde Lemiesle, Les insolentes
Vieille fille, Marie Kock, Cahiers libres La Découverte
Féminismes et pop culture, Jennifer Padjemi, Stock
Mythes & meufs, Blanche Sabbah, Mâtin Dargaud
La revanche des autrices, Julien Marsay, Payot
Défaire le discours sexiste dans les médias, Rose Lamy, JC Lattès

Parler en féministe, c’est aussi pour moi être capable de féminiser son discours pas seulement dans son vocabulaire mais aussi dans les noms que l’on cite, et nous savons bien que le nom des femmes qui auraient du rester célèbres pour leurs écrits, leurs recherches ou leur art, ne sont pas toujours arrivés jusqu’à nous. Ce que font des livres comme La revanche des autrices ou Une place c’est non seulement redonner de l’espace à des noms de femmes oubliées (chacun contient des notices biographiques sur des autrices ou des femmes peintres) mais aussi (et surtout) expliquer les mécanismes qui ont conduit à leur effacement de l’histoire (également le sujet du livre de Titiou Lecoq cité plus haut, Les grandes oubliées). Ce qui fait dire à Eva Kirilof dans Une place :

J’ai beaucoup de mal avec le terme « oubliées » quand on parle de femmes artistes, car il y a quelques chose de l’ordre de la passivité. Il ne s’agit pas (…) d’une défaillance de notre mémoire collective, mais d’un système bien huilé qui a longtemps refusé aux femmes les possibilités matérielles mais également symboliques d’accéder au monde de l’art.

Pour sortir de la passivité et mettre en avant le système d’oppression, je préfère donc le terme invisibilisées (sur le modèle de tous les mots en -iser utilisés pour parler des discriminations dont je parle ici). Un livre que j’aurais aussi pu référencer dans mon article consacré aux épicènes : Femmes artistes, artistes femmes : les épicènes, faux amis du langage inclusif ?

Et puis parfois on se souvient de leurs noms, mais l’histoire qu’on se raconte est une interprétation discutable : dans Mythes et Meufs, Blanche Sabbah passe ainsi au crible une vingtaine de mythes tournant autour de personnages féminins, comme Jeanne d’Arc, Méduse, La Petite Sirène ou Pocahontas. Nombreuses sont ces femmes qui ont inspiré des productions culturelles modernes (notamment beaucoup de dessins animés). Dans ce livre alternent pour chaque mythe quelques planches de BD puis une page de texte revenant plus en détail sur leur interprétation. Un livre qu’on peut donc mettre aussi dans les mains de plus jeunes lecteurs et lectrices grâce à ce double niveau et aux nombreuses références actuelles qu’il contient.

Parmi les mythes modernes, celui de la Vieille Fille, détricoté par Marie Kock dans un essai très personnel où elle revient sur ce qui fait qu’une femme célibataire et indépendante est nécessairement reléguée au statut de fillette immature, d’adulte incomplète ou de vieille inutile.
J’ai relu plusieurs fois ce passage où l’autrice explique ne pas refuser le principe de l’amour romantique mais ne pas être prête à tout accepter, en redéfinissant au passage la notion de « besoin » :

Moi, je n’ai pas envie de demander moins. De renier mes standards élevés, presque impossibles à atteindre. Parce que sinon, à quoi ça sert ? En vivant seule longtemps, j’ai appris à être ma meilleure compagne. A être indépendante, à me respecter, à m’aimer. Je ne suis plus dans l’attente d’être complétée. Je suis déjà entière. C’est donc ça mon standard : quelqu’un dont je n’aurais pas besoin.

Mais au-delà des mythes et des figures, la représentation des femmes n’est pas uniquement une question de place, mais aussi une question de traitement : je suis allée voir du côté de la pop culture avec Jennifer Padjemi et de celui des médias avec Rose Lamy. Cette dernière, aussi créatrice du compte @Préparez-vous pour la bagarre, dresse le tableau des modes d’écriture journalistique qui contribuent à maintenir ou renforcer des discours sexistes dans les médias avec un focus sur le traitement des violences sexistes et sexuelles (à l’image du malheureusement fameux « une femme se fait violer » dont je parle ici). On y parle donc beaucoup de vocabulaire et de précision du langage, avec de nombreux exemples très concrets à l’appui : un travail inédit et nécessaire que je recommande vivement. Jennifer Padjemi démontre quant à elle comment la pop culture et ses objets (surtout les séries et la musique) offrent des terrains de jeu presque infinis pour donner à voir d’autres représentations des femmes, de leurs corps, de leur santé mentale, mais aussi des hommes et avec un accent sur les personnes LGBTQIA+. C’est un livre qui démontre aussi le chemin qu’il reste à parcourir, à grands coups d’examples décortiqués et analysés de contenus culturels qui sont autant d’idées de séries à regarder, de livres à lire ou de chansons à écouter.

2 romans bouleversants

Cavales, Aude Walker, Fayard
S’adapter, Clara Dupont-Monod, Le livre de poche

Il est rare que des livres parviennent à me faire pleurer mais ces deux-là on réussi. J’ai acheté le premier, Cavales, en écoutant une chronique de France Inter qui mentionnait ce livre rédigé en écriture inclusive. Sans savoir quel était le sujet du livre, je l’ai acheté par curiosité car en littérature, les auteurs et autrices qui écrivent en inclusif sont encore rares (on peut citer l’exemple de Martin Winckler). Je dois avouer que ce n’est pas l’écriture inclusive qui m’a séduite dans ce texte (elle concerne surtout des accords de verbes et ne suit pas la convention d’un usage raisonné du point médian que je pratique) même si évidemment ça m’a fait plaisir. Non, c’est simplement l’histoire, celle de trajectoires de vies un peu (ou très) cassées, qu’on croit comprendre au départ et qui se dévoilent à nous au fil des pages, sur un fond de paysage californien, qui m’a franchement transportée.
Pour S’adapter, c’est en cherchant à lire sur le handicap que je suis tombée sur ce livre, également Goncourt des lycéens (et des lycéennes, s’il vous plaît) où Clara Dupont-Monod retrace, à quelques choses près et en personne concernée, l’histoire de sa famille où est né un enfant handicapé, dans ses mots à elle, inadapté. C’est par le récit fait par les pierres du jardin de la maison cévenol où se déroule l’histoire que l’on apprend à connaître cet enfant par le regard de ses frères et soeur, et c’est tout simplement magnifique. C’est de la beauté et de l’amour que j’ai retenu de ce roman que j’ai envie de faire lire à tout le monde autour de moi. Voici les premiers mots du livre :

Un jour, dans une famille, est né un enfant inadapté. Malgré sa laideur un peu dégradante, ce mot dirait pourtant la réalité d’un corps mou, d’un regard mobile et vide. « Abîmé » serait déplacé, « inachevé » également, tant ces catégories évoquent un objet hors d’usage, bon pour la casse. « Inadapté » suppose précisément que l’enfant existait hors du cadre fonctionnel (une main sert à saisir, des jambes à avancer) et qu’il se tenait, néanmoins, au bord des autres vies, pas complètement intégré à elles mais y prenant part malgré tout, telle l’ombre au coin d’un tableau, à la fois intruse et pourtant volonté du peintre.

2 livres sur la puissance du langage

Tenir sa langue, Le langage, lieu de lutte féministe, Julie Abbou
Tenir sa langue, Polina Panassenko, L’Olivier

C’est en cherchant le livre de la linguiste Julie Abbou que je suis tombée sur le roman du même titre de Polina Panassenko. Le roman (Prix Femina des lycéens 2022, et des lycéennes aussi s’il vous plaît !) retrace l’histoire de Pauline, russe naturalisée française qui s’est installée avec sa famille en France dans les années 90 et cherche à se réapproprier, par voie de justice, un élément constitutif de son identité qui lui a été enlevé : son prénom russe, Polina. En racontant son parcours d’immigrée, elle montre comment tenir sa langue est devenue sa stratégie d’intégration : perdre l’accent russe en France, ne pas parler français en Russie. C’est cette idée que notre langue est un puissant vecteur de revendication d’identité et d’une place dans le monde qui unit ses deux livres.
Celui de Julie Abbou est le livre d’une linguiste qui travaille depuis des années sur la question du langage inclusif, ou plus exactement comme elle préfère l’écrire, des pratiques féministes du langage. C’est un essai parfois plus technique mais qui m’a appris beaucoup, notamment sur les origines de l’expression langage inclusif, née aux Etats-Unis alors que certaines Eglises cherchaient à rendre les traductions de la Bible inclusives. J’avoue que je ne l’avais pas vu venir. L’essai est aussi une réflexion critique féroce sur la marchandisation du langage inclusif (aujourd’hui objet de formation dispensées par des agences ou de récupération commerciale dans la publicité) et sur la notion même d’inclusion, qui est, pour l’autrice, « une arnaque » universaliste et pas un outil pertinent pour penser la nécessaire radicalité politique que l’égalité entre les individus requiert. Je ne suis pas d’accord avec certaines des idées qu’elle défend (et je fais partie des personnes qui vendent des formations au langage inclusif) mais j’ai pris beaucoup de plaisir à lire cet ouvrage d’experte qui remet aussi sur le devant de la scène une émotion fondamentale à ses pratiques du langage en féministe : la joie. Celle de créer de nouveaux mots, de jouer avec les conventions (à la manière d’une Noëmie Grunenwald dans Traduire en féministe/s), de bifurquer avec les mots, de créer, de provoquer, de politiser nos mots. Mais elle reconnaît aussi une émotion que j’ai observée chez de nombreuses personnes hésitantes face au langage inclusif et que j’analyse dans 3 freins à la pratique du langage inclusif : la peur.

L’exploration joyeuse et irrégulière qui consiste à pousser la grammaire à ses confins, la dimension ludique des pratiques féministes sont primordiales. Mais peur linguistique et hygiène verbale font obstacle à ces expérimentations. (…) J’ai moqué tout à l’heure la profusion de guides pour la féminisation et le langage non sexiste. Mais cette profusion répond à un besoin, celui des personnes amené·es à manipuler ces formes et qui, en l’absence de standard fourni par les autorités linguistiques habituelles (Etat, Académie, école, grammaire, etc.) se trouvent perdu·es, se sentent incompétent·es. C’est donc chaque institution, chaque organisme, qui doit bricoler une ligne de conduite, pour ne pas laisser ses locuteur·trices dans le désarroi.

Bonnes lectures !


1 Traduction libre de : The women are students in a class taught by Loretta J. Ross, a visiting professor at Smith College who is challenging them to identify the characteristics, and limits, of call-out culture: the act of publicly shaming another person for behavior deemed unacceptable. Calling out may be described as a sister to dragging, cousin to problematic, and one of the many things that can add up to cancellation.
« I am challenging the call-out culture,” Professor Ross said from her home in Atlanta, where she was lecturing on Zoom to students on a recent evening, in a blue muumuu from Ghana. “I think you can understand how calling out is toxic. It really does alienate people, and makes them fearful of speaking up.”

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Est-ce que ce monde est sérieux ?

J’ai testé ChatGPT, le robot qui n’apprend pas – encore – le langage inclusif

C’est la dernière innovation qui fait le buzz en ce moment dans le champ de l’intelligence artificielle : ChatGPT. Si vous n’en avez pas entendu parler, c’est un robot conversationnel (de la famille des « chat bots » comme on dit en anglais) qui répond à toutes les questions que vous lui posez d’une manière étonnamment efficace et naturelle pour quiconque a déjà essayé d’interagir avec un·e assistant·e virtuel·le sur n’importe quel site web (et reconnaissons-le, c’est souvent très peu satisfaisant).

Voilà comment ChatGPT se définit quand on lui pose la question :

« Je suis un modèle de langage informatique conçu par OpenAI. Mon but est de pouvoir répondre aux questions et fournir de l’aide aux utilisateurs en utilisant mon apprentissage automatique et mes connaissances en langage naturel. J’essaie de fournir des réponses précises et utiles aux utilisateurs. Je suis un outil de traitement de langage naturel et je n’ai pas d’opinions personnelles ni de préférences »

ChatGPT a été créé par OpenAI, une association à but non lucratif fondée en 2015 par Elon Musk et Sam Altman spécialisée dans le développement d’intelligences artificielles, aujourd’hui devenue une entreprise à « but lucratif plafonné » dont Microsoft est un actionnaire principal . C’est également OpenAI qui est à l’origine de DALL-E, un outil qui peut créer n’importe quelle image à partir d’une description que vous lui donnez, comme celle qui illustre cet article (et sur laquelle je reviendrai).

Comme toutes celles et ceux qui travaillent dans la tech, ou qui ont tout simplement de la curiosité pour l’intelligence artificielle et toutes ses ramifications, j’ai eu envie de tester chatGPT. Et de quoi ai-je discuté avec ce robot ? Je vous le donne en mille : de langage inclusif.

Et disclaimer important à ce stade : je travaille chez Google mais cet article ne reflète que mon opinion personnelle, pas celle de mon employeur.

ChatGPT, un robot éduqué mais pas encore converti

Première chose : l’expérience de conversation avec ChatGPT est en effet bluffante de naturel et je ne suis pas étonnée le moins du monde que cela enthousiasme les foules. Les réponses sont censées, bien formulées et je comprends tout à fait qu’on oublie rapidement qu’on est face à un robot, car j’ai moi-même fini par ressentir une forme d’empathie à son égard, à mesure qu’il s’enfonçait dans des réponses insatisfaisantes en tentant de se justifier. J’avais envie de lui dire : « ce n’est pas grave, tout va bien se passer ».

J’ai commencé par interroger ChatGPT sur sa définition du langage inclusif :

La définition du langage inclusif par ChatGPT

Puis sur son identité de genre (puisqu’il utilise le masculin grammatical pour parler de lui-même), sur ses connaissances en grammaire française, sur la psycholinguistique. Voici ses réponses :

A ce stade, je constate que ChatGPT fournit des réponses plutôt justes et est attentif à ne pas vouloir m’offenser (ce qui est plutôt un bon point de départ).

C’est en l’interrogeant sur sa pratique du langage inclusif que le bât commence à blesser. Si le robot a bien expliqué que le langage contribue à renforcer les stéréotypes de genre, surtout dans les langues grammaticalement genrées comme le français, le mettre en application en ce qui le concerne ne semble pas à l’ordre du jour. Pourquoi ? Parce que ce robot a appris la langue française en analysant un « corpus de textes figés » tout comme il a appris à suivre les règles de la grammaire française, pas à les discuter.

J’ai donc fini cette conversation avec un double étonnement : l’agréable surprise de la qualité factuelle des réponses et la plus frustrante surprise que de l’aveu même du robot, c’est une intelligence basée sur le machine learning (l’apprentissage automatique) qui paradoxalement ne peut pas « apprendre de nouvelles règles grammaticales ou adopter des pratiques de langage inclusif ».

Machine learning, stéréotypes & intelligence artificielle responsable

Je vais un peu vite en besogne, car en réalité, ce que dit ChatGPT n’est pas tant qu’il ne peut pas dans l’absolu apprendre de nouvelles règles grammaticales, mais qu’il ne peut pas le faire « comme un humain ». Pourquoi ? Parce que ChatGPT est une intelligence artificielle qui apprend sur la base d’un ensemble de données qu’il analyse : c’est ce qu’on appelle le machine learning (qui lui-même contient des sous disciplines dans le détail desquelles je ne vais pas rentrer ici). La machine apprend toute seule, sans suivre d’instructions codées par des humains, sur la base d’informations qu’on lui fournit et qu’on appelle les données d’entraînement. La machine est donc tributaire des textes et des images qu’on lui donne à analyser pour apprendre. Et c’est là que les stéréotypes viennent contaminer l’apprentissage, car les données d’entraînement fournies sont souvent à l’image de notre société : bourrées de stéréotypes.

Cette courte vidéo explique comment les biais humains sont transférés dans les intelligences artificielles.


Pour essayer de réduire les biais et les stéréotypes dans les intelligences artificielles, les entreprises de la tech ont commencé à développer des principes de responsabilité dans l’IA (responsible AI), à l’image de Google ou du Responsible Artificial Intelligence Institute, proposant des grands principes mais aussi des protocoles spécifiques pour limiter autant que possible la perpétuation des biais humains.

Parmi ces principes, une étape clé est de s’assurer que les données d’entraînement sont représentatives et inclusives et parfois forcer l’algorithme à voir certains groupes sous-représentés pour éviter de retomber dans les stéréotypes, comme ceux du monde professionnel : par exemple, l’image qui illustre cet article a été générée en demandant à Dall-e de créer des peintures représentant différents métiers. J’ai utilisé l’outil en anglais, langue qui dispose d’un neutre où le genre n’est théoriquement pas marqué et devrait donc déclencher des représentations aussi bien féminines que masculines. Comme on pouvait s’y attendre, les stéréotypes de genres sont bien apparus puisque 4 images de « painter » (peintre) sur 4 étaient des images d’hommes, 3/4 des « writer » (écrivain·e) des images d’hommes, 4/4 des « thinker » (penseur ou penseuse) des images d’hommes et 4/4 des « nurse » (infirmier·e) des images de femmes.

De la même manière, j’ai reproduit avec Chat GPT l’expérience qui consiste à demander à des gens de citer des personnes célèbres en utilisant différentes formulations – masculin dit générique (des écrivains), énumération du masculin et du féminin (des écrivains et écrivaines) ou épicène (des personnes célèbres pour leurs écrits) – puis à compter les occurrences de noms de femmes et d’hommes cités. ChatGPT répond peu ou prou de la même manière que les humains, en donnant plus de noms masculins quand la question est posée au masculin et quelques noms féminins quand la formulation est inclusive (énumération ou épicène). Là où le cerveau humain à spontanément tendance à interpréter le masculin grammatical en se représentant des hommes (ce que démontrent toutes les études de psycholinguistique), ChatGPT reproduit ce mécanisme. En plus, on peut raisonnablement penser que pour ce robot il y a aussi moins de biais de disponibilité de l’information : on cite aussi moins d’écrivaines parce qu’on en connaît moins, mais lui peut chercher en ligne autant de noms d’écrivaines qu’il veut pour fournir une réponse paritaire.

Le langage inclusif, la prochaine frontière du machine learning ?

En menant mes recherches pour cet article, j’ai découvert l’existence d’un projet mêlant intelligence artificielle et écriture inclusive : E-MIMIC, « une application qui vise à éliminer les préjugés et la non-inclusion dans les textes administratifs rédigés dans les pays européens, à commencer par ceux qui sont rédigés dans les langues romanes », en gros une application qui automatiserait le passage de textes administratifs (bourrés de mots au masculin dit générique comme « citoyen », « utilisateur », « usager ») en inclusif de manière naturelle et compréhensible (sans que ça soit la fête du point médian partout).

Les autrices et auteurs précisent notamment pourquoi les noms d’agents (qui caractérisent des personnes qui font une action, comme les noms de métiers) sont particulièrement touchés par les biais de compréhension par les machines « apprenantes »:

« Il est avant tout fondamental d’intervenir en amont sur l’apprentissage (des algorithmes, NDLR) pour éviter que le dispositif apprenne de manière erronée, par exemple, en abstrayant des règles grammaticales erronées. C’est, par exemple le cas de l’élimination de la forme féminine des noms et des adjectifs dans les langues romanes et cela pour deux raisons essentiellement :
1) le fait que souvent les algorithmes s’entraînent sur des corpus internationaux, notamment des organisations internationales, qui privilégient l’utilisation du masculin « neutre ».
2) Le dispositif utilise l’anglais comme langue pivot et, comme souvent l’anglais utilise des mots épicènes pour les acteurs ou ne présente pas de formes binaires des adjectifs, la retraduction vers la langue d’arrivée finit par privilégier le masculin, faute de pouvoir attribuer un genre précis.

L’analyse du discours et l’intelligence artificielle pour réaliser une écriture inclusive : le projet EMIMIC, Rachele Raus, Michela Tonti, Tania Cerquitelli, Luca Cagliero, Giuseppe Attanasio, Moreno La Quatra et Salvatore Greco.


Les biais de langage des intelligences artificielles s’expriment aussi par les choix de vocabulaire et les tournures de phrases : les intelligences artificielles vont avoir tendance à reproduire les tournures de phrases ou les associations de mots qu’elles rencontrent le plus fréquemment dans les textes des données d’entraînement. Dans le guide Responsible Language in Artificial Intelligence & Machine Learning du Center for Equity, Gender & Leadership (EGAL) at the Haas School of Business of the University of California, Berkeley, on lit cet exemple qui résonne parfaitement avec l’article sur la voie passive que j’ai écrit récemment :

Par exemple : la voie passive est fréquemment utilisée dans les articles de presse traitant de harcèlement sexuel ; cet usage masque la personne qui a commis l’action et rejette la responsabilité perçue sur la victime plutôt que l’auteur du crime. Par conséquent, si un système de machine learning de journalisme automatisé était entraîné sur des données incluant des articles de presse et des articles académiques, il est fort probable que les textes automatiquement générés reproduiraient des tournures similaires aux données d’entraînement, dans ce cas la sur-utilisation de la voie passive dans les articles sur le harcèlement sexuel.1

Responsible Language in Artificial Intelligence & Machine Learning

Comment faire alors pour réduire les biais et stéréotypes de langage dans les intelligences artificielles ?
Ce guide contient 9 recommandations très concrètes : on peut évidemment penser à intégrer plus de textes écrits avec des techniques du langage inclusif dans les données d’entraînement mais, même si le langage inclusif est de plus en plus répandu, il reste très minoritaire dans les textes et les discours produits aujourd’hui. Une autre manière de faire, complémentaire à la première mais qui pourrait accélérer l’apprentissage des algorithmes, serait un travail d’étiquetage ou d’annotation des données (data labeling) fournies à l’intelligence artificielle, c’est-à-dire qu’il faut que des humains prennent des textes écrits de manière non inclusives et d’autres en inclusif et mettent une étiquette qui indique à la machine apprenante ce qu’elle est en train de lire et comment elle peut le rendre inclusif.

ChatGPT, le verdict

Je n’en veux pas à ChatGPT de ne pas pratiquer un langage inclusif car il ne fait que représenter l’état du monde à cet égard, et il y a encore un énorme travail d’éducation à faire. Mais il est intéressant d’observer dans ses réponses une apparente conscience de soi (self awareness) de ses propres biais potentiels, qui sont en réalité le reflet l’apprentissage par l’algorithme de ce qu’il est souhaitable ou non souhaitable de répondre à certaines questions, mais qui traduit bien l’état de précaution actuel sur l’expression de l’intelligence artificielle, consciente de sa marge de progrès en matière d’inclusion.

Je pense aussi qu’un usage intéressant à creuser dans le futur pour ChatGPT est son utilisation comme outil de conseil à la reformulation. Car si ChatGPT ne s’exprime pas spontanément de manière inclusive et est loin d’être dénué de biais, comme on l’a vu, il maîtrise le concept et certains des outils du langage inclusif et peut les restituer.
Par exemple, on peut simplement lui demander de nous aider à trouver des formulations inclusives : les réponses, même si incomplètes et parfois imparfaites, sont loin d’être mauvaises. Même si je ne suis pas fan de l’idée de l’automatisation de l’écriture inclusive qui n’est pas la démarche la plus efficace pour créer des textes bien écrits et agréables (je préfère la démarche d’intention inclusive plutôt que la méthode qui consiste à passer un texte tout au masculin en inclusif en cherchant à reformuler des morceaux de phrases individuellement), je reconnais que cela peut aider dans certains contextes.


Au final, la croisée de l’intelligence artificielle et du langage inclusif n’est pas un champ d’investigation simple car les conventions du langage (surtout inclusif) sont en perpétuelle évolution et la connotation péjorative ou non de certains mots est ultra dépendante du contexte spatio-temporelle dans lequel on se place, aussi bien que du point de vue duquel on se situe. Un mot n’est pas perçu ou compris de la même manière par des personnes ayant des expériences différentes et il n’y a pas nécessairement de bonne ou de mauvaise réponse à la question de savoir si un mot est inclusif ou pas.
Et n’oublions pas non plus que l’intelligence artificielle, bien que largement commentée et présente dans de nombreuses applications  de notre quotidien, de notre assistant vocal à notre appareil photo, reste encore aujourd’hui un champ de recherches et d’expérimentations, pas une technologie infaillible éprouvée depuis des décennies. C’est de feedbacks constructifs et bienveillants qu’on besoin celles et ceux qui travaillent sur ce type de projets. 
Après tout, ChatGPT est un robot spécialisé dans le langage naturel, or le langage inclusif, pour la plupart d’entre nous, n’a rien de naturel tant l’habitude de s’exprimer au masculin est profondément ancrée : pour nous aussi, humains, la clé de la réussite pour s’exprimer en inclusif, c’est l’entrainement, alors ne soyons pas trop dur avec un jeune robot qui n’est qu’au tout début de son parcours.


En tout cas, je fais l’hypothèse que l’examen minutieux auquel sera soumis ChatGPT (et les autres technologies basées sur une intelligence artificielle) dans les prochaines années ouvrira encore un autre champ pour faire résonner les réflexions autour du langage inclusif. Un champ qui ne manquera pas de faire débat.


1 Traduction libre de « For example: passive language is common in news stories about sexual harassment; this obscures who committed the action and puts perceived blame on the victim instead of the perpetrator.21 So, if an automated journalism ML system were trained on data including published newspaper and academic articles, we would expect auto-written text in the news articles to show similar issues as appear in the training data, including overuse of passive voice in an article about sexual assault. »

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je dis : une personne racisée, ou de l’usage du passif dans le vocabulaire des discriminations

Je n’arrive plus trop à me souvenir de la première fois où j’ai entendu le mot « racisé·e » mais il est très possible que ça ait été en écoutant un épisode du podcast La Poudre de Lauren Bastide, peut-être l’entretien avec Amandine Gay ou celui avec Aïssa Maïga, deux femmes noires oeuvrant dans le milieu du cinéma. Je me souviens en tout cas d’avoir été interpellée et même certainement choquée par l’utilisation de ce mot que spontanément je comprenais comme l’acceptation de l’idée qu’il y aurait plusieurs races et non une seule race humaine. Alors a commencé mon éducation (qui est loin d’être achevée) sur le mot « racisé·e » qui m’a permis de comprendre que c’était un outil utile et nécessaire pour penser le racisme et désigner les personnes qui le subissent. Alors qu’en parallèle grandissait mon intérêt pour le langage inclusif, j’ai commencé à faire des ponts entre ce mot et d’autres qui sont employés pour désigner des personnes qui subissent des discriminations comme « minorisé·e » ou « marginalisé·e » et même des mots qu’on rencontre plus souvent comme « handicapé·e ». Mais qu’ont ces mots en commun qui mérite, à mon sens, une analyse pour montrer l’importance des choix de langage pour un monde plus inclusif ? L’utilisation d’une forme de voie passive.

Être une personne racisée, c’est subir le racisme. Point.

En bref, voici ma compréhension du mot racisé·e : il sert à désigner les personnes non blanches qui subissent le racisme. Ce n’est pas une validation de l’existence de multiples races d’un point de vue biologique mais une reconnaissance de l’existence de races comme des constructions sociales menant à la formation de groupes hiérarchisés entre eux. Et même si aujourd’hui, les fondements biologiques de l’existence d’une seule race humaine sont très largement acquis, les conséquences de l’idée qu’il existerait une hiérarchie entre les groupes humains sont toujours visibles et infiltrées dans toutes les couches de nos sociétés : c’est ce qu’on appelle le racisme systémique qui fait que, même si une personne qui recrute pour un poste n’est pas consciemment raciste, elle sera moins susceptible de choisir des profils de personnes non blanches que l’inverse ou la raison pour laquelle la souffrance des femmes noires est moins bien prise en charge à l’hôpital.

Le mot racisé·e est entré dans le Dictionnaire Le Robert en 2018 avec la définition suivante :  « Personne touchée par le racisme, la discrimination » et est dérivé du terme racisation qui a été conceptualisé par Colette Guillaumin dans son ouvrage L’idéologie raciste paru en 1972.
Le mots racialisé·e existe également, issue du concept de racialisation présent chez d’autres auteurs et il y a des nuances entre ces deux notions : la racialisation installe l’idée de hiérarchisation entre les races (comme des constructions sociales) là où la racisation ajoute la notion de domination.

Chez Guillaumin, la racisation désigne le processus par lequel un groupe dominant définit un groupe dominé comme étant une race. On comprend alors pourquoi c’est le terme « racisé » qui a été repris par les militant·es de l’antiracisme politique pour s’auto-désigner comme groupe soumis à un rapport de pouvoir racialisant. La racisation ne désigne donc qu’un aspect des processus de racialisation, celui de la production de l’assignation racialisante. Au contraire, si on reprend le cas des personnes blanches, elles sont racialisées mais en aucun cas racisées.

« Racisation ou Racialisation ? » de Sarah Mazouz dans Carnet de recherche Racismes, 06/10/2020

Le mot racisé·e a lui-même fait polémique, et pas seulement entre les personnes concernées par le racisme et les autres, mais au sein des anti-racistes ou des personnes non blanches : ce terme est vu par certain·es comme une résurgence néo-raciste qui viserait à remettre sur le devant de la scène le concept de race de manière délétère ou comme une autre manière de ramener les personnes non blanches à un statut de victime subissant leur couleur de peau (quelques exemples dans la section Utilisation politique du terme « racisé » et controverses de la page Wikipédia du mot racisation).


Mon objectif est d’encourager l’esprit critique sur les mots, aussi je vous laisse maintenant juger en conscience de votre choix sur l’utilisation ou non de ce terme : à titre personnel, je vais continuer à l’employer car c’est celui que je vois employé par les militant·es anti-racistes que je suis et que j’adhère au concept et l’existence du processus de racisation. Je l’emploie en premier lieu pour désigner des personnes dans le contexte d’une discussion où je veux mettre en avant la dimension discriminatoire d’un comportement ou d’une situation. Dans le cadre informel d’une conversation et pour décrire une personne (si même cette dimension de son identité doit être précisée), j’essaierai de trouver une alternative moins politisée pour ne pas ramener sans cesse les personnes à cette forme d’altérité imposée par le mot racisé·e. Par exemple, je peux dire simplement une personne noire (même si le terme racisé·e peut s’appliquer à toute personne non blanche).

Voici deux posts Instagram que j’ai trouvés très éclairants sur cette question, issus des compte Décolonisons-nous et Racisme invisible.

Personnes minorisées, sexisées, handicapées : le passif pour traduire une oppression

Définition : une phrase est à la voix passive lorsque le sujet de la phrase subit l’action. Sa forme la plus connue est celle qui consiste à utiliser l’auxiliaire être avec un verbe au participe passé (la table est nettoyée) éventuellement suivi par un complément d’agent (par Camille).
Mais on peut aussi traduire l’idée du passif (subir une action) en modifiant le verbe lui-même, par exemple en utilisant le suffixe -isé qui sert à traduire une idée de transformation (quand on féminise, on rend quelque chose féminin, whatever that means). Ce suffixe est omniprésent dans le vocabulaire qui sert à décrire les discriminations. Pourquoi ? Car il permet de traduire la dynamique où un groupe subit une d’oppression. On ne précise simplement pas qui oppresse car l’oppression est souvent sociale et non pas attribuable à un individu en particulier.

D’après Wikipédia la définition sociologique de l’oppression est « le mauvais traitement ou la discrimination systématique d’un groupe social avec ou sans le soutien des structures d’une société ».
En d’autres termes :

L’oppression sociale fait référence à l’oppression qui est réalisée par des moyens sociaux et qui a une portée sociale – elle affecte des catégories entières de personnes. (…) Ceux qui subissent le choc de l’oppression ont moins de droits, moins d’accès aux ressources, moins de pouvoir politique, moins de potentiel économique, une santé moins bonne, des taux de mortalité plus élevés et des chances globales inférieures.

Fondation canadienne des relations sociales

Dans la langue, le passif qui place le sujet en objet subissant une action me semble parfaitement traduire l’idée d’une oppression subie par des personnes discriminées.

Prenons quelques exemples.

On a pendant longtemps parler de minorités pour désigner « un groupe de personnes qui, en raison de leurs caractéristiques physiques ou culturelles, sont distinguées des autres dans la société dans laquelle elles vivent, par un traitement différentiel et inégal, et qui par conséquent se considèrent comme objets d’une discrimination collective » (Wirth, 1945, cité ici). Ce qui compte ici n’est pas tant l’idée de nombre que « l’expérience de la discrimination comme dénominateur commun d’un groupe social » (les femmes constituent la moitié de l’humanité et ne sont pas minoritaires, pourtant elle subissent un traitement différentiel et inégal).
J’y préfère le terme de groupes minorisés (ou aussi parfois marginalisés – qui sont de fait mis à la marge de la société) qui inscrit les individus y appartenant dans une forme d’oppression sociale.

De même, l’expression personnes sexisées a été proposée par des intellectuelles comme Colette Guillaumin déjà citée ou plus récemment Michelle Causse pour désigner les femmes subissant l’oppression liée à leur sexe. Dans une perspective plus large visant à dépasser l’association systématique sexisme/femmes, Juliet Drouar propose dans son ouvrage Sortir de l’hétérosexualité d’utiliser aussi ce terme pour désigner « l’ensemble des personnes subissant structurellement du sexisme » :

Le terme sexisé, en levant le voile sur les processus de construction sociale de la différence des sexes à l’origine du sexisme (avec le suffise « -isé ») permettrait de ne pas invisibiliser les personnes LGBTQI+. Sans pour autant empêcher d’utiliser les mots disponibles – trans, lesbiennes, femmes, intersexes, gay, bi·es, two-spirit – pour décrire les spécificités des oppressions sexistes et de leurs mécanismes concernant les différentes communautés.

Sortir de l’hétérosexualité, Juliet Drouar

Autre exemple : le mot handicapé·e est défini comme un nom propre dans le dictionnaire, c’est un participé passé substantivé, c’est-à-dire un participé passé utilisé comme un nom (même si je préfère dire une personne handicapée plutôt que une ou un handicapé). Pourtant, on peut considérer que c’est une sorte de forme passive. Ainsi, dans le podcast La Série Documentaire : Handicap, la hiérarchie des vies, une femme exprime sa préférence pour l’expression personne handicapée à celle de personne en situation de handicap, car le handicap est une oppression de la société validiste dans laquelle nous vivons : elle est handicapée par la société qui ne lui est pas accessible et ne fait que peu d’effort pour le devenir, car le fait d’être valide (sans handicap) est perçue comme la norme à laquelle les personnes handicapées doivent s’adapter.

A l’opposé du passif, la voix active pour redonner leur agentivité aux sujets

Dans le domaine des violences sexistes et sexuelles, le terme le plus emblématique de l’usage de la voix passive est le mot violée (que je mets au féminin par usage de l’accord de majorité, car l’écrasante majorité des victimes de viol sont des femmes) : une femme est violée par un homme. Rose Lamy, dans son ouvrage que je vous recommande grandement Préparez-vous pour la bagarre : défaire le discours sexiste dans les médias revient sur le traitement médiatique des viols et sur la fréquence de l’usage, dans les médias et dans la vie de tous les jours, de l’expression : « une femme se fait violer ». Sauf que se faire violer et être violée, ce n’est pas la même chose, car la première formulation inclut un verbe d’action (faire) qui implique que la femme victime a été pour quelque chose dans ce qui lui est arrivé. Cette formulation d’apparence banale contribue à la culture du viol, c’est-à-dire l’ensemble des pratiques et des discours qui banalisent le viol, notamment en rejetant une partie de la faute sur la victime. Le fameux « elle l’a bien cherché avec cette jupe courte ». On peut même aller plus loin, comme Lucile Peytavin, autrice du génialissime Le coût de la virilité. Dans une tribune intitulée Parlons de violences machistes pour combattre ce fléau elle encourage à inverser le discours et parler de violences machistes plutôt que de violences faites aux femmes pour replacer l’agresseur (quasiment toujours un homme) comme sujet de l’action : un homme a violé une femme.

L’année vient à peine de commencer et déjà, trois féminicides ont été recensés en France. Les criminels seraient : un militaire de 21 ans dans le Maine-et-Loire, un employé de mairie en Meurthe-et-Moselle et un homme de 60 ans à Nice. Et combien de femmes ont été harcelées, violentées, insultées depuis que 2022 a pointé le bout de son nez ? Ou plutôt combien d’hommes ont harcelé, violenté, insulté des femmes ? Et si, pour combattre les « violences faites aux femmes » on commençait par parler de lutte contre la « violence machiste » ? (…) Mais qui viole, harcèle, agresse, tue les femmes ? Qui sont les auteurs à l’origine de ces violences ? Employer les termes de violences “faites aux femmes” n’apporte pas de réponse à cette question et même invisibilise les responsables. La difficulté à nommer les agresseurs est toujours bien présente !

3 JANVIER, 3 FÉMINICIDES. PARLONS DE « VIOLENCES MACHISTES » POUR COMBATTRE CE FLÉAU !, Lucile Peytavin dans Les nouvelles news

Je trouve très éclairant de prendre conscience des implications de l’utilisation de la voix passive pour rendre visible par le langage les mécanismes d’oppression. En parallèle, je trouve tout aussi pertinent de positionner, en creux, la voix active comme un moyen de réappropriation de ce qu’on appelle l’agentivité des personnes (celle sui sont opprimées comme celles qui oppriment).

En sciences sociales et en philosophie, l’agentivité, adaptation de l’anglais « agency » et utilisé notamment au Canada, est la faculté d’action d’un être, sa capacité à agir sur le monde, les choses, les êtres, à les transformer ou les influencer. En sociologie, l’agentivité est la capacité d’agir, par opposition à ce qu’impose la structure.

Wikipedia

Parler d’agentivité, notamment chez les personnes subissant des discriminations, c’est mettre l’accent sur leur capacité d’agir, sur leur capacité à être motrice de leur action et pas uniquement à les subir, dans une posture de victime qui serait nécessairement misérabiliste.

Cette manie de vouloir réduire au silence celles qui prennent la parole, un acte déjà éprouvant, est très parlante parce qu’être victime de discrimination n’est pas un ressenti : c’est un fait.
Il est humiliant d’être traité différemment et ce n’est pas se « victimiser » que de constater une réalité et la dénoncer afin qu’un réel changement s’opère.

Marina Carlos, Je vais m’arranger, Comment le validisme impacte la vue des personnes handicapées


D’ailleurs le verbe victimiser rentre aussi dans le cadre de cette réflexion : dit-on de soi-même qu’on se victimise ? Ou bien est-ce un outil pour désigner les personnes qui dénoncent leur statut factuel de victime pour détourner l’attention vers une posture de souffrance (légitime et indéniable) qui devrait inspirer la pitié ?

Un exemple pour illustrer cette idée d’agentivité : une femme voilée. Je partage le post Instagram de Miana Bayani, autrice féministe, musulmane et engagée qui explique comment l’usage de l’expression « une femme qui porte le hijab » replace les femmes concernées dans la position de sujet agissante, pas nécessairement comme la victime passive du choix d’un autre.

Sortir de sa zone de confort et de privilège

Comme je l’ai déjà expliqué, pour moi la notion de langage inclusif comprend celle de langage précis : employer les mots les plus justes possibles pour désigner les personnes. Utiliser (ou refuser) l’usage de la voix passive permet de créer des mots qui désignent des réalités concrètes, des expériences de la vie que l’on ne partage pas forcément (je rappelle que je suis une femme blanche, valide, hétérosexuelle) mais que des mots justes nous permettent de mieux appréhender pour en prendre conscience. Je vous partage ma pratique, je ne vous demande pas de l’adopter mais je vous encourage à garder un esprit ouvert et critique sur les mots qui désignent les discriminations car ils sont des outils à part entière pour les rendre visibles et les combattre.

Je finis par cette citation de la génialissime Brené Brown :

“Les gens refusent de participer à des conversations vitales sur la diversité et l’inclusion par peur de mal paraître, de dire quelque chose de faux ou d’être dans l’erreur. Choisir son propre confort plutôt que les conversations difficiles est l’illustration parfaite du privilège, et cela abime la confiance et empêche de parvenir à un changement significatif et durable1.

Brené Brown, Dare to Lead: Brave Work. Tough Conversations. Whole Hearts.



1 Traduction de “People are opting out of vital conversations about diversity and inclusivity because they fear looking wrong, saying something wrong, or being wrong. Choosing our own comfort over hard conversations is the epitome of privilege, and it corrodes trust and moves us away from meaningful and lasting change.”