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Est-ce que ce monde est sérieux ? Le langage inclusif pour les nul·les

Masculin générique ou spécifique : le mystère de la pub Monoprix

Il y a quelques jours, une PLV (publicité sur le lieu de vente) a été photographiée dans un magasin Monoprix et épinglée par Pépite sexiste, association de sensibilisation aux stéréotypes diffusés par le marketing. Située dans le rayon des protections périodiques, cette affiche indique aux personnes trop gênées pour acheter ces produits en magasin de passer par le site internet de Monoprix pour plus de discrétion. Cette affiche (retirée depuis) est avant tout problématique parce qu’elle contribue à renforcer le tabou autour des règles qui ne devraient en aucun cas susciter la gêne ou la honte, mais elle est aussi très intéressante parce qu’elle contient un mystère : à qui s’adresse Monoprix ?

Publicité pour le service de vente en ligne de Monoprix, au rayon des protections périodiques.

A qui parle Monoprix ?

Les commentaires sous le post de Pépite Sexiste sont très clairs sur une chose : cette affiche n’est pas claire du tout.

Après l’avoir postée sur Facebook et Twitter on a eu plusieurs types de commentaires : certaines personnes pensent que l’affiche concerne les produits pour fuites urinaires, d’autres qu’elle est à destination des maris/petits copains qui vont acheter des serviettes pour leur partenaire…

Vous en pensez quoi ?

Pépite Sexiste sur Instagram

Ce qui m’intéresse dans cette affiche, c’est l’utilisation du masculin dans la phrase « Trop gêné ? » : s’adresse-t-on aux hommes qui achètent des protections périodiques (pour eux-mêmes dans le cas d’hommes trans ou pour une femme de leur entourage) ? Emploie-t-on le masculin qui « l’emporte(rait) sur le féminin » comme la règle largement répandue dans la langue française l’exige(rait) ? A-t-on simplement fait une erreur en employant le masculin au lieu du féminin car on sait que l’écrasante majorité des personnes qui en achètent sont des consommatrices ?

Toutes ces hypothèses ont été soulevées dans les commentaires et je n’ai pas pour ambition de trancher car je ne sais pas quelle était l’intention de la personne qui a rédigé cette annonce. Justement, ce qui m’intéresse, c’est l’ambiguïté même de cette phrase qui est une parfaite illustration de ce que le langage inclusif cherche à changer : l’emploi systématique du masculin dit générique ou neutre dans la langue.

Masculin générique ou spécifique ?

Vous avez certainement déjà entendu cette règle de la grammaire française, « le masculin l’emporte sur le féminin » qui justifierait que lorsqu’on parle d’un groupe mixte, composé d’hommes et de femmes, on devrait choisir le genre grammatical masculin pour désigner tout le monde (règle qui a été imposée par l’Académie Française et les grammairiens du 17e siècle et a contribué à masculiniser la langue française qui était beaucoup plus égalitaire auparavant, mais je vous renvoie aux travaux de la géniale Eliane Viennot pour une perspective historique sur ce sujet dont elle est l’experte incontournable).

C’est pourquoi en français lorsqu’on parle d’un groupe de garçons et filles qui étudient on peut dire « les étudiants » pour théoriquement représenter tout le monde. C’est ce qu’on appelle l’emploie d’un masculin dit générique qui a vocation à être neutre.
L’emploi du genre grammatical masculin peut donc être à la fois générique (représenter tout le monde, tous les genres) ou spécifique (quand il désigne une personne identifiée comme un homme). Par exemple, si je dis : « Le directeur a pris la parole », l’emploi du singulier dans ce contexte me laisse penser que le directeur est un homme, on est donc dans un emploi spécifique du masculin.
A contrario, le genre grammatical féminin, lui, est toujours spécifique : si je dis « les étudiantes » ou « les musiciennes », je sais que je parle forcément d’un groupe uniquement composé de femmes (sauf chez Typhaine D qui pratique, dans une démarche artistique et militante, la féminine universelle et dont je vous recommande le Tedx « Elle était une fois, une langue émancipéé »).

Si l’on revient à notre affiche Monoprix, la question est donc de savoir si on utilise ici un masculin générique (pour parler de toutes les personnes susceptibles d’acheter des protections périodiques) ou spécifique (pour les hommes seulement) ? A lire cette affiche, il n’y a strictement aucun moyen de savoir à qui on parle. En quoi est-ce à la fois révélateur et problématique ?

Le masculin pose un problème d’interprétation

Premier problème : quand notre cerveau lit ou entend un masculin, il ne sait pas gérer l’ambiguïté d’interprétation que je viens d’énoncer (s’agit-il d’un générique pour parler d’un groupe mixte ou d’un spécifique pour parler d’un groupe d’hommes) et va la plupart du temps associer le masculin comme genre grammatical au masculin comme identité de genre. En gros, quand je lis « les étudiants », même si j’ai appris à l’école que ce masculin peut aussi représenter des femmes, mon cerveau va avoir tendance à se représenter plutôt des hommes, à penser spécifique plutôt que générique.
C’est ce qu’ont montré 40 ans d’expérimentations et d’études dans le champ de la psycholinguistique, résumées dans le livre « Le cerveau pense-t-il au masculin ? » de Pascal Gygax, Ute Gabriel et Sandrine Zufferey (vous pouvez écouter le résumé par Pascal Gygax dans cette table-ronde que j’ai animée « Démystifier le langage inclusif : 1h pour comprendre et se faire un avis », à la 20e minute).
La pseudo neutralité du masculin n’existe donc pas réellement pour notre cerveau qui associe le masculin dans la langue aux hommes. Dans la pub Monoprix, je vois un masculin et moi, en tant que femme, je ne me sens pas concernée.

Deuxième problème : le masculin n’est pas précis car il laisse possible l’interprétation de son sens.
Prenons un autre exemple : « Le directeur s’est adressé aux étudiants sur un ton amical ». Ici, « le directeur » est un masculin spécifique mais qu’en est-il des « étudiants » ? Dans cette phrase, il n’y aucun moyen de savoir si on parle en réalité d’un groupe composé de garçons uniquement (spécifique) ou d’un groupe mixte (générique). Et ceci est très problématique lorsqu’on veut se faire comprendre, et a fortiori dans le champ publicitaire où on veut faire passer des messages explicites auprès de sa cible : ici, la cible est floue et imprécise. Dans la pub Monoprix, je vois un masculin et moi, en tant que femme, je ne sais pas si on s’adresse à moi ou pas.

Le langage inclusif, c’est aussi lever l’ambiguïté d’un masculin pseudo neutre

Je ne vais pas proposer de réécritures inclusives de cette affiche car à mon sens, elle ne devrait pas exister #ChangeonsLesRègles.
Mais je trouve que la décrypter est intéressant parce que cela permet de placer le langage inclusif, qui a pour objectif de représenter toutes les personnes quel que soit leur genre dans la langue, sur un autre terrain : pas uniquement celui de l’égalité de genre, mais aussi celui de la précision et de la clarté du langage. Parler de manière inclusive, en pratiquant les 3 grandes conventions que sont notamment la féminisation des noms de métiers et le refus de l’emploi du masculin générique (au profit des mots épicènes, englobants, de l’énumération masculin/féminin ou du point médian), c’est aussi s’assurer qu’on s’exprime de manière précise, claire et sans ambiguïté.
Et dans les métiers de la communication, qu’elle soit commerciale ou politique, c’est un langage clair qu’on cherche à pratiquer. Les outils du langage inclusif sont donc indispensables aujourd’hui à quiconque cherche à se faire bien comprendre à une époque où le masculin ne peut plus se faire passer pour neutre.

Pour aller plus loin, je vous recommande l’écoute de cet épisode du podcast Ecrire sans exclure d’Isabelle Meurville, Stratégies inclusives et langage clair.


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Est-ce que ce monde est sérieux ?

5 signes que le langage inclusif progresse en 2022

Récemment, nous avons connu une nouvelle vague(lette) d’opposition au langage inclusif qui a suscité chez moi un énervement certain. Mais au détour d’un déjeuner avec une traductrice militante du français inclusif et d’une conversation avec le fondateur d’une agence de communication engagée en faveur de l’écriture inclusive, j’ai relativisé. Et j’ai décidé de me concentrer sur le positif : or, des signes de progression du langage inclusif, j’en ai vus au moins 5 ces dernières semaines.

Dans la bouche du Président

Le Président de la République a pris la parole dans une vidéo mise en ligne sur la chaîne YouTube de l’Elysée le 3 octobre intitulée Une méthode nouvelle où il revient sur la mission du Conseil National de la Refondation.
Dans cette vidéo d’un peu plus de 13 minutes, il utilise à de très nombreuses reprises la double flexion, c’est-à-dire un des outils du langage inclusif qui consiste à dire le masculin et le féminin des mots comme dans « infirmiers et infirmières ».

Il l’utilise dès son entrée en matière pour parler à « chacune et chacun d’entre nous » (formulation aussi reprise dans la description de la vidéo) et à « celles et ceux », formulation dont il a l’habitude et qui lui avait déjà valu lors de son élection en 2017 les foudres de journalistes qui y dénonçaient un « celzécisme » opportuniste (voir l’article de Capital « Parlez-vous le Macron ? »).

Mais Emmanuel Macron ne s’arrête pas là et on note un effort particulier à dire, pour les noms de métiers, le masculin et le féminin : « présidentes et présidents des chambres », « enseignants et enseignantes », « pharmaciens et pharmaciennes », « infirmiers et infirmières »

L’utilisation des doublets n’est pas nouvelle chez Emmanuel Macron et, déjà lors du débat de la présidentielle face à Marine Le Pen, il les a utilisés plus d’une fois. Cela me laisse penser que lui-même comprend bien l’intérêt de dire les deux genres grammaticaux pour mieux représenter femmes et hommes, ou en tout cas pour s’adresser à eux et à elles, sinon il ne s’embarrasserait pas de ces formulations plus longues.
Ce nouveau mandat, qui a vu son précédent ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, farouchement opposé à l’écriture inclusive, remplacé par Pap Ndiaye qui pourrait y être plus favorable, va donc peut-être marquer un contexte politique plus propice au développement du langage inclusif.

D’ailleurs, on notera que vient tout juste d’être remis à jour et publié le Guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, qui contribue à normaliser le langage inclusif comme une pratique souhaitable dans tous les domaines de la sphère publique.

En tout cas, cela me fait dire que si Emmanuel Macron avait lui-même écrit son tract de campagne, il n’aurait peut-être pas fini dernier du classement de la propagande électorale de la présidentielle par le prisme du langage inclusif.

Dans la pub

Ces derniers mois, je n’ai vu que ça (ou presque) : des campagnes publicitaires en affichage avec des points médians dedans.

Campagne publicitaire Klarna, juillet 2022

A tel point que j’en ai écrit un article paru dans l’ADN, Le point médian s’affiche dans la rue : de l’engagement de marque à la distinction publicitaire ?
J’y développe l’idée suivante :

Que ces publicités soient le fruit d’une initiative individuelle passée inaperçue ou le résultat d’une réflexion profonde sur l’impact des mots sur le recrutement, la visibilité et l’inclusion des femmes, le point médian ajoute ici une dimension supplémentaire à ces pubs. Ce signe dont on pourrait se passer (on peut toujours écrire en inclusif même sans point médian) reste le plus polémique et le plus remarquable de l’écriture inclusive. Il est le témoin d’un certain courage en communication par une prise de risque dans l’affichage de valeurs, certes largement consensuelles aujourd’hui (l’égalité de genre), mais sous une forme largement rejetée (le point médian). Et cette prise de risque, qui se montre aujourd’hui dans l’espace public et pas uniquement dans les profondeurs d’une page web ou d’une appli, peut être aussi une manière d’interpeller et de marquer plus efficacement les personnes exposées, qu’elles soient réfractaires ou favorables à l’écriture inclusive, car la rareté du point médian en publicité en fait un outil de distinction et de mémorabilité. Et n’est-ce pas cela le Graal des publicitaires à l’âge de la bataille pour l’attention ?

Le point médian s’affiche dans la rue : de l’engagement de marque à la distinction publicitaire ?

Mais au-delà de la publicité, c’est le nom des marques lui-même qui commence à se penser en inclusif : une nouvelle marque de vêtements de seconde main vient de naître sous le nom de Sapé·e.

Le site de la marque Sapé·e

Dans les médias

De nombreuses rédactions ont déjà adopté le langage inclusif depuis longtemps : Slate, Métro, Madmoizelle, France TV Slash. On voit régulièrement des médias s’ajouter à cette liste et l’assumer ainsi que des médias nouveaux se lancer d’emblée en inclusif, comme la revue féministe La Déferlante qui a même partagé sa propre charte d’écriture inclusive en ligne.

Mais au-delà des rédactions qui l’encouragent, je commence à lire de plus en plus d’articles où les journalistes pratiquent manifestement l’écriture inclusive mais de la manière la plus transparente (et la plus intégrée) qui soit, sans point médian, discrètement, mais sûrement là. Car oui, il faut le rappeler, l’écriture inclusive ne se limitant pas au point médian, on peut très bien écrire en inclusif sans jamais l’utiliser (et donc sans jamais se faire remarquer). C’est d’ailleurs ce que rappelait Mathilde Serrell le 6 octobre dans sa chronique Un Monde Nouveau sur France Inter intitulée : « #MeToo l’écriture inclusive, la fin d’un malentendu » ? Elle y cite par ailleurs l’étude que j’ai co-réalisée pour Google avec Mots-Clés sur la perception du langage inclusif par les internautes et qui le montre bien : les gens n’aiment pas le point médian mais acceptent volontiers les autres techniques du langage inclusif.

Autre exemple : France Football, magazine qui décerne le ballon d’or, vient de lancer un nouveau prix, le Prix Socrates, pour les « joueuses et joueurs engagés », obligeant même le Figaro (la plateforme des opposant·es au langage inclusif), qui en a repris le communiqué de presse, à jouer de la double flexion.

Autre fait marquant dans l’univers des médias, le magazine Paulette est devenu Paul.e, pour une version non genrée du titre déjà féministe.

Dans les librairies

Je suis heureuse car je ne pense pas que le dernier livre à charge contre l’écriture inclusive sera un succès de librairies : Malaise dans la langue française, ouvrage collectif dirigé par Sami Biasoni, est aujourd’hui 189e meilleure vente sur amazon loin derrière Virginie Despentes, Lola Lafon, Annie Ernaux ou même le Petit Grévisse (Grammaire française). Et alors que, à des fins purement scientifiques, je voulais me le procurer pour en faire la lecture, j’ai réalisé qu’il était en stock seulement dans 18 librairies indépendantes parisiennes d’après le site parislibrairies.fr (au 9 octobre 2022).

Vous trouverez en revanche dans plus de 50 librairies le dernier roman d’Aude Walker, Cavales, écrit en écriture inclusive qui est, lui, sur ma table de chevet. Et je ne parle même pas du nouveau livre de Lauren Bastide, Futur·es, qui va, à n’en pas douter, et c’est tant mieux, se vendre comme des petits pains féministes.

Dans notre quotidien

Finalement, il trace sa route un peu partout, le langage inclusif : dans des versions très diverses et identifiables, du point médian au point final en passant par la barre oblique, mais aussi plus subtilement, dans une répétition du masculin et du féminin qui ne choque pas notre oreille mais marque celles et ceux (sic), qui comme moi, y prêtent une attention particulière. Alors je vous encourage, vous aussi, à prêter attention : dans le train, sur certains sites de l’administration, dans vos applis de livraison de repas, dans la rue, sur les bus, dans un cahier de correspondance…

Notez ces occurrences du langage inclusif et n’hésitez pas à me partager celles que vous trouvez les plus significatives dans les commentaires ou par email : alicia@reworlding.fr.

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Le langage inclusif pour les nul·les

On fait le point sur le point médian

Un des outils pour écrire de manière inclusive est l’utilisation du point médian, c’est-à-dire ce signe de ponctuation · qui permet de contracter ou abréger en un seul mot ses formes masculine et féminine comme dans « étudiant·es » ou « chirurgien·ne ».
Dans le débat actuel sur l’écriture inclusive, c’est lui qui cristallise toutes les tensions (comme démontré par l’étude Mots-Clés et Google sur la perception de l’écriture inclusive par les internautes en France), au point que la détestation du point médian en vient à rendre impossible un débat nuancé et bienveillant sur le langage inclusif dans son ensemble. Accusé d’être moche, de rendre illisible les mots, d’être une aberration, il n’est pourtant qu’un outil parmi d’autres. Faisons le point sur ce fameux point médian, aussi parfois appelé point milieu.

L’écriture inclusive peut très bien se passer du point médian

Je le repète, le point médian est UN outil parmi d’autres dans la boîte à outils de celles et ceux qui veulent s’exprimer de manière inclusive. Des livres de plusieurs centaines de pages sont entièrement écrits de manière inclusive sans jamais l’utiliser et il en va de même pour cet article.

Dans Les 3 règles très simples du langage inclusif, vous retrouverez les autres outils disponibles parmi lesquels l’énumération (écrire « les étudiants et les étudiantes » en entier, sans abréger) qui marche dans 100% des cas (même si c’est plus long) ou les termes englobants ou épicènes (comme « le corps enseignant » ou « les élèves ») non marqués en genre.

Il n’y a strictement aucune obligation d’avoir recours au point médian. Jamais. On peut donc très bien être contre son utilisation sans être contre toute l’écriture inclusive en bloc.

Rejeter toute l’écriture inclusive seulement à cause du point médian, c’est comme refuser d’entrer dans un restaurant parce qu’il y a un seul plat à la carte qui ne nous plaît pas.


Attention donc aux arguments qui instrumentalisent le point médian pour disqualifier toute l’écriture inclusive, en mettant par exemple en avant son illisibilité par les personnes dyslexiques. Sur ce sujet, on manque de données scientifiques sur cet impact et la dyslexie peut prendre de nombreuses formes différentes, certaines sensibles à la ponctuation d’autres non. Ce qui est certain, c’est que si l’on n’utilise pas le point médian mais qu’on utilise les autres outils à notre disposition, on peut très bien écrire de manière inclusive et accessible.

A l’oral, le point médian disparaît

Une des critiques faite au point médian est la difficulté de de l’oraliser, c’est-à-dire le dire à l’oral.
Il faut bien avoir en tête que le point médian est un signe qui permet d’abréger deux mots en un à l’écrit et qu’à l’oral il ne se prononce pas.
De la même manière que vous oralisez M. en Monsieur et Mme en Madame, vous direz à l’oral « étudiant·es » en « étudiantes et étudiants » ou « étudiants et étudiantes » dans l’ordre de mention que vous préférez. En d’autres termes, à l’oral, le point médian ne se lit pas, tout simplement, mais à l’écrit il est pratique pour gagner du temps ou de l’espace.

On recommande un usage raisonné du point médian

Dans les conventions du langage inclusif que je pratique, je pratique un usage dit raisonné du point médian, c’est-à-dire que je ne l’utilise que lorsque les mots au masculin et au féminin sont proches (un ou deux lettres de différence) comme dans avocat·e, commandant·e ou infirmier·e.
Ici, le point médian ne perturbe que très peu la lecture du mot. De même, je ne mets qu’un seul point médian quand le mot est au pluriel comme dans chef·fes (que je n’écris pas chef·fe·s)
En revanche, je l’évite pour le moment quand les mots sont plus éloignés et je n’utilise pas de néologisme de type auditeurice ou lecteurice. A la place, je dis « auditrices et auditeurs » ou je parle du lectorat.

Mais au fait, pourquoi le point médian ?

On choisit plutôt le point médian que le point final, la parenthèse ou le slash car le point médian est dépourvu de toute autre signification symbolique.
Quand on met le e entre parenthèses, cela revient symboliquement à mettre les femmes entre parenthèses. Le point médian ne signifie rien, il est neutre.

En conclusion, il est important de considérer le point médian pour ce qu’il est : un outil parmi d’autres, bien pratique mais jamais indispensable. Ne laissons pas un petit point nous éloigner de l’objectif principal du langage inclusif : représenter justement les femmes et les hommes dans la langue.

Pour aller plus loin, vous pouvez revenir aux 3 règles très simples du langage inclusif ou dépasser la dimension très binaire homme/femme en réfléchissant à l’invention de nouveaux mots plus inclusifs.

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Le langage inclusif pour les nul·les Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je dis : langage inclusif

Il y a un peu plus d’un an, quand j’ai lancé re·wor·l·ding, j’ai défini ma mission ainsi : « encourager chacun·e à cultiver un regard critique sur les mots et à utiliser un langage précis et inclusif ». Dès le départ, j’ai utilisé le terme « langage inclusif » plutôt que le plus courant « écriture inclusive », notamment inspirée par l’experte incontestée Eliane Viennot dont je venais de lire « Le Langage inclusif : pourquoi, comment » (un incontournable pour qui veux comprendre les enjeux historiques et pratiques du langage inclusif en une centaine de pages). Depuis, au fil de mes lectures et rencontres, je suis tombée sur d’autres formulations comme rédaction épicène, langage démasculinisé, français inclusif ou encore écriture non-sexiste ou égalitaire. Pendant plusieurs mois, je me suis d’ailleurs interrogée : es-ce que « langage inclusif » était vraiment l’expression la plus appropriée ? Aujourd’hui, je suis convaincue que c’est celle qui me correspond le mieux et voilà pourquoi.

L’écriture inclusive, populaire mais limitante

Aujourd’hui, en France, il n’y a pas photo : l’expression qui est la plus communément adoptée est « écriture inclusive ». C’est elle qui fait régulièrement la une des journaux et c’est elle qui écrase toutes les autres formulations dans les recherches des internautes, comme on le voit dans ce graphique issu de Google Trends. Si l’expression « langage inclusif » émerge, elle reste 36 fois moins recherchée que « écriture inclusive » en France ces 12 derniers mois.


Néanmoins, le fait d’utiliser l’expression « écriture inclusive » pose deux problèmes, l’un sémantique l’autre politique.
Du point de vue du sens, parler d’écriture inclusive est très restrictif car cela implique une attention sur l’écrit uniquement. Dans l’ouvrage sus-mentionné, Eliane Viennot écrit :

Toutes les techniques et recommandations énumérées jusqu’ici [dire les métiers au féminin, ne pas utiliser le mot Homme dans un sens englobant ou utiliser l’énumération du masculin et du féminin, ndlr] sont valables pour l’oral comme pour l’écrit. Elles constituent l’essentiel du langage inclusif. Quelques autres sont propres à l’écriture, qui suppose un temps de réflexion plus long, et donc la mise en oeuvre de moyens adaptés à ce qu’on veut dire, mais aussi qui fatigue la main (les mains, à l’ordinateur), et donc donne envie de raccourcir les énoncés quand c’est possible.

Eliane Viennot, Le langage inclusif : pourquoi, comment

Eliane Viennot introduit alors les techniques comme le point médian et les néologismes, c’est-à-dire les manières d’abréger à l’écrit des mots que l’on pourrait développer à l’oral. Raphaël Haddad et Chloé Sebagh, dans la postface de ce même ouvrage, décrivent l’écriture inclusive comme un « levier d’acquisition du langage inclusif », c’est-à-dire un moyen pour les personnes d’acquérir des réflexes inclusifs à l’écrit qui influenceront ensuite leur pratique orale. Je comprends cette approche et j’ai moi-même entendu des personnes évoquer la plus grande facilité de s’exprimer en inclusif à l’écrit qu’à l’oral. Néanmoins je crois en une approche holistique qui permette à chacun·e d’avoir une expression inclusive à l’écrit comme à l’oral sans installer l’idée de progression de l’un à l’autre, et j’encourage pour se lancer une pratique plastique, c’est-à-dire qui s’adapte au contexte plus qu’au support. Mon analyse des freins à la pratique du langage inclusif m’a permis de réaliser que le contexte est souvent bien plus bloquant que les compétences (le problème n’est pas tant de savoir comment écrire ou parler en inclusif mais comment ce que je dis ou écris va être reçu par mon entourage). Or dans un sens, l’oral est encore plus un safe space (espace sûr) que l’écrit pour la pratique du langage inclusif car ce qui crispe les gens et peut susciter des réflexions désagréables, c’est avant tout le point médian, domaine réservé à l’écrit inclusif. En gros, à l’oral, on ne remarque pas nécessairement qu’une personne s’exprime en inclusif comme je l’ai très rapidement expérimenté moi-même.

C’est pourquoi, au-delà du problème sémantique autour de l’expression « écriture inclusive », je vois aussi un problème politique du fait de l’association quasi systématique dans l’opinion publique de l’écriture inclusive au point médian (qui n’en est, je le rappelle, qu’un seul des outils). Dans une étude (que j’ai co-dirigée) menée début 2022 par Mots-Clés et Google , 2500 personnes ont été sondées pour évaluer le niveau d’adhésion et de compréhension de l’écriture inclusive. Les chiffres ont clairement montré que si la majorité (58%) des internautes est défavorable à l’écriture inclusive, c’est en réalité le point médian et les néologismes qui sont rejetés (61% et 79% de défavorables), pas les autres conventions comme les termes englobants ou le féminin des noms de métiers (56% et 65% de favorables).

Les données montrent que certaines méthodes de l’écriture inclusive sont rejetées, mais que le principe d’utiliser des alternatives au masculin dit générique est approuvé.

Langage inclusif en France : observatoire de l’opinion et des interrogations, Thinkwithgoogle.fr

Au final, même si l’expression « écriture inclusive » est la plus répandue, elle offre une vision restrictive du champ des possibles pour s’exprimer de manière inclusive et contribue à se focaliser sur un des aspects les plus polémiques, le point médian, ne permettant pas de faire avancer sereinement le débat et donc la pratique.

Langage épicène ou dégenré : la neutralité fait-elle progresser l’égalité ?

A côté de l’écriture inclusive, un certain nombre d’expressions se construisent autour de l’idée de rendre la langue neutre : langage épicène, langage dégenré ou en anglais « gender neutral language ». Si dans le principe, l’idée de rendre le langage neutre est séduisante pour gommer les inégalités de genre et inclure réellement toutes les personnes, au-delà de la binarité de genre homme-femme (et c’est le sens des travaux d’Alpheratz sur le français inclusif qui sont passionnants), dans la pratique, la polémique suscitée par la simple introduction du néopronom iel dans la version en ligne du Dictionnaire le Robert laisse présager que ce n’est pas demain la veille qu’on va pouvoir avancer sereinement dans cette direction.
Aussi, dans l’état actuel des choses et considérant les stéréotypes de genre bien ancrés dans nos sociétés patriarcales, les mots épicènes sont pour moi un faux-ami de l’inclusion par le langage. Je l’ai montré récemment avec l’exemple des noms d’expositions consacrées à des femmes :

Mais comment rendre visibles les femmes dans le monde de l’art quand le mot « artiste » lui-même est en français moderne un mot épicène, c’est-à-dire qu’il « peut être employé au masculin et au féminin sans variation de forme » comme libraire ou élève qui désignent n’importe qui quel que soit son genre ? (…)

Les termes épicènes et englobants qui neutralisent dans une formulation non genrée cachent les femmes dans un ensemble là où, notamment dans les métiers où elles sont particulièrement sous-représentées, on voudrait rendre visible leur présence. (…)

Dans les cas où le mot qui convient est épicène, comme artiste ou photographe, l’explicitation du féminin est indispensable : en ajoutant le mot femme, donc, ou en jouant sur les déterminants pour faire exister le féminin (avec « un ou une » ou un·e à l’écrit). (…)

Quand le féminin peut se distinguer du masculin, je préfèrerai cette option car le féminin explicite sera toujours pour moi le meilleure gage de la visibilisation des femmes.

Par extension qualifier d’épicène un langage qui vise « à éviter toute discrimination sexiste par le langage ou l’écriture » (source wikipédia) ne me semble pas pertinent. Et toutes les expressions qui sous-tendent l’idée de neutraliser la langue pour gommer les stéréotypes passent à côté de la réalité de l’état des inégalités aujourd’hui : il ne s’agit pas simplement de représenter de manière égale les hommes et les femmes avec un neutre englobant mais de rendre encore plus visibles les femmes là où elle ne le sont pas en insistant sur leur présence (réelle ou potentielle) dans certains métiers par des formulations volontairement visibilisantes (pardonnez-moi la répétition), comme artistes femmes.

Inclusive, égalitaire, non sexiste : de la description à l’action

En ce sens, je ne parle pas non plus de langage égalitaire car même si je reconnais bien volontiers que le langage est un instrument au service de l’égalité de genre, ma tendance personnelle à toujours favoriser les formulations qui rendent visibles les femmes plutôt que les expressions neutres correspond plutôt à une volonté d’équité que d’égalité.

Ainsi, l’équité est la vertu qui permet d’appliquer la généralité de la loi à la singularité des situations concrètes et qui vise à instaurer une égalité de droit, en tenant compte des inégalités de fait.

Wikipedia

En tenant compte des inégalités de fait de la société et du langage, je choisis des formulations volontairement plus visibilisantes pour les femmes pour in fine instaurer l’égalité.

Cette idée d’être dans l’action positive est aussi au coeur de mon choix du mot inclusif qui, je le sais, peut également déplaire, comme l’explique Noémie Grunenwald dans son excellent livre Sur les bouts de la langue. Traduire en féminist/e :

Je n’aime pas dire écriture inclusive. Je préfère parler d’écriture dégenrée, démasculinisée ou féminisée. Le principe d’inclusion sous-entend qu’il existerait quelque part un propriétaire légitime de la langue qui, dans sa grande générosité, voudrait bien faire l’effort d’y intégrer les femmes en leur attribuant une petite place sur le côté. La réalité est tout autre : les femmes ont été exclues de la langue. Il s’agit donc plutôt de redresser un tort en démasculinisant une langue qui, en l’état, n’est pas du tout neutre.

Je ne crois pas non plus qu’il existe de grand propriétaire de la langue, car comme le rappellent Maria Candea et Laélia Veron, Le français est à nous ! et il n’est pas de loi de la langue décidée par l’Académie Française ou une quelconque institution qui soit plus forte que l’usage (en gros, ce sont les gens qui font la langue). En revanche, si j’ai appris quelque chose depuis ces quelques mois où je m’éduque et forme les autres au langage inclusif, c’est que quelque que soit le nom qu’on lui dit donne, il requiert de faire des efforts pour le mettre en pratique. Il requiert de passer à l’action pour sortir du mode automatique dans lequel l’enseignement du français depuis l’école nous a mis en imposant ce « masculin qui l’emporte(rait) sur le féminin ». Et les freins sont forts au premiers rang desquels la peur (de se tromper, de passer pour un·e militant·e dans un contexte professionnel, de déclencher des débats sans en maîtriser les arguments…), émotion puissante et paralysante.

Ne pas pratiquer le langage inclusif, même quand on est convaincu·e de son utilité, va bien plus loin que de simplement « ne pas connaître les règles à appliquer » : c’est une parcours de déconstruction et reconstruction qui demande engagement, confiance et entraînement.

Ici on est dans l’action, or l’inclusion c’est bien, comme la définit Le Robert, « l’action d’inclure ». Parler de langage inclusif, c’est donc pour moi avant tout parler d’un outil très concret que l’on met activement au service de l’égalité de genre et qui sert également les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) des entreprises et des institutions. D’ailleurs, dans mon entreprise, quand je parle des sujets DEI, je cite souvent cette phrase (dont j’ai du mal à trouver l’origine) : « diversity is a fact, inclusion is a act » (ou la variante « diversity is a fact, inclusion is a choice »). En gros, l’idée est que la diversité est un fait (il y a plus ou moins de diversité dans un groupe de personnes) mais que l’inclusion est une action, un choix. Un choix qui ne s’impose pas à toutes et à tous comme une évidence mais qui nécessite de faire des efforts substantiels pour se mettre en mouvement.

Enfin, inspirée par la conception anglo-saxonne du « inclusive language », je ne considère pas le langage inclusif uniquement comme une question de représentation des genres, mais comme un outil pour supprimer toutes les discriminations : sexistes, donc, mais aussi homophobes, transphobes, grossophobes, racistes, validistes… Et il ne s’agit pas d’adopter un langage non sexiste (ce qui est vrai mais formulé d’une manière négative peu engageante) mais activement féministe, anti-raciste, anti-validiste…
C’est pourquoi je m’interroge aussi sur des mots comme noir·e, normal·e ou transsexuel·le : je les déconstruis pour savoir précisément tous les sens qu’ils portent afin de choisir en conscience lesquels j’emploie. D’ailleurs, je parle de langage inclusif et précis, encore une fois en référence à un concept anglo-saxon que j’ai découvert dans mon entreprise, « precise language », et qui, dans le contexte d’une langue anglaise naturellement moins genrée que le français, insiste sur la précision du vocabulaire, sur l’évolution du langage et la nécessité de repenser régulièrement les termes que l’on emploie au prisme des évolutions sociétales qui s’y reflètent.

« Par exemple, alors que le terme de « minorité » est toujours utilisé aux Etats-Unis comme une manière de décrire une personne non blanche, beaucoup de personnes ne l’apprécient pas ; et dans certains cas, c’est factuellement faux. En remplaçant « minorité » par un terme plus précis comme « historiquement sous-représenté », vos mots sont plus justes et empouvoirant (empowering) pour les personnes de votre entreprise qui s’identifient comme en faisant partie. »

« Striving for a more inclusive workplace? Start by examining your language », Thinkwithgoogle.com

Dans une perspective états-unienne, le langage inclusif à la française, focalisé sur le genre, est une composante du langage précis qui s’attaque à toutes les discriminations. Je ne choisis pas et je prends les deux.

Choisir de parler de langage inclusif aujourd’hui, c’est à la fois la volonté de me placer dans un champ des possibles qui va au-delà de l’écriture, sortir d’une expression polémique qui ne permet pas un débat sain, me placer dans la perspective de l’action, de l’effort concret vers l’inclusion, en rendant volontairement les femmes plus visibles et en prêtant une attention particulière à la précision de mon vocabulaire pour lutter contre toutes les formes de discriminations.

Dernière précision : j’utilise l’outil langage inclusif au service du processus de communication, et je m’intéresse à la communication inclusive (ou non) des entreprises et des institutions, c’est-à-dire aux messages rendus publics par ces organisations et qui sont aussi potentiellement vecteurs de discriminations, comme la publicité. La communication inclusive est pour moi une extension du langage inclusif, mais le langage inclusif reste la base sans laquelle la communication ne le sera jamais.

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Le langage inclusif pour les nul·les

Femmes artistes, artistes femmes : les mots épicènes, faux amis du langage inclusif ?

Un des 3 grands freins à la pratique d’un langage inclusif est son absence dans le contenu audio-visuel que nous consommons, et par extension le monde du divertissement et de la culture (éditionsériescinéma…). Je suis convaincue qu’il est crucial d’être exposé·e à un parler inclusif dans les séries ou les films et de voir des titres de livres ou de podcasts écrits en inclusif non seulement pour rendre visibles les femmes dans le monde par le langage mais aussi pour créer des effets de mimétisme et banaliser le langage inclusif qui pour de nombreuses personnes est assimilé à une pratique trop militante et donc clivante (pour le coup, le frein majeur à sa pratique).

Récemment, j’ai porté mon attention sur un type de manifestations culturelles particulièrement signifiantes, les expositions dans les musées et les galeries, et tout particulièrement la manière dont ont été nommées certaines d’entre elles.

Les expositions, opportunités en or pour rendre visibles les femmes

« Faut-il (encore) des expositions 100% « artistes femmes » ? » Telle est la question que 3 journalistes (femmes) du Quotidien de l’art posait en juin 2021, alors que Paris accueillait les expositions « Peintres femmes 1780-1830, naissance d’un combat » au Musée du Luxembourg, « Elles font l’abstraction » au Centre Pompidou ou encore « Be AWARE. A History of Women Artists » à la BNF.

Et puis pourquoi scinder les histoires, parler d’« artistes femmes » – a-t-on jamais parlé « d’artistes hommes » ? – quand beaucoup de ces artistes se positionnent au-delà des questions de genre ? Ces expositions collectives d’« artistes femmes » sont paradoxales : « Très souvent, on les expose pour dire qu’avant tout elles sont des artistes, observe Justine Bohbote. On veut effacer le genre alors même qu’il est le critère de sélection de l’exposition. » (…) «« Artistes femmes », c’est un pis-aller du langage correspondant à ce moment de relecture », nuance Christine Macel, commissaire de la remarquable exposition « Elles font l’abstraction ». Pour elle, il n’y a d’autre choix que de « révéler le processus d’invisibilisation des femmes en raison de la domination masculine ». Et de mettre au défi les visiteurs (sic) de reconnaître à l’entrée les portraits des quelque 110 femmes présentées. La conservatrice a su éviter l’écueil du féminin et de l’essentialisme tout en se gardant du catalogage. « Aligner des noms de femmes, ce n’est pas efficace, elles disparaissent à nouveau si on ne les identifie pas clairement, si on ne leur donne pas une place dans un récit, si on ne met pas en évidence les tournants qui ont marqué cette histoire », poursuit-elle.

« Faut-il (encore) des expositions 100% « artistes femmes » ? », Le Quotidien de l’art

Comme Titiou Lecoq l’explique dans Les Grandes oubliées – Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes, le problème n’est pas tant qu’il n’y avait pas de femmes artistes (ou cheffes ou autrices ou chevaleresses) mais qu’elles ont été effacées des livres d’histoire. Les expositions, et notamment celles organisées par les institutions mastodontes du monde de l’art, comme Le Centre Pompidou en France, sont des catalyseurs d’histoire qui permettent de rendre visibles des femmes du passé et du présent en leur donnant, comme le dit Christine Marcel citée ci-dessus, « une place dans un récit ». A titre personnel, l’exposition sur Elisabeth Vigée Le Brun au Grand Palais en 2015 a été un moment de révélation non seulement sur cette artiste mais de manière générale sur la place des femmes dans le monde de la peinture de l’époque. L’importante médiatisation de cette exposition et donc de celle à qui elle était consacrée à travers des livres, magazines, documentaires, podcasts… a eu un effet durable sur la connaissance de cette artiste : un avant/après qui est visible dans les recherches faites sur Internet. Google Trends montre que plusieurs années après l’exposition le volume de recherches en ligne sur Elisabeth Vigée Le Brun se maintient à un niveau supérieur à celui d’avant l’exposition. L’effet de la visibilisation est pérenne.

Mais comment rendre visibles les femmes dans le monde de l’art quand le mot « artiste » lui-même est en français moderne un mot épicène, c’est-à-dire qu’il « peut être employé au masculin et au féminin sans variation de forme » comme libraire ou élève qui désignent n’importe qui quel que soit son genre ?
Je trouve cette question intéressante car, à travers quelques exemples récents, elle permet plus largement de poser la question des stratégies que l’on peut mettre en oeuvre pour s’assurer non seulement de décrire correctement le contenu de l’exposition mais aussi de rendre visibles les femmes dès son titre (et donc son affiche), des éléments visibles dans l’espace public par tout le monde, que l’on aille ou pas voir l’expo en question. Elle pose ainsi une alternative cruciale et déterminante en matière de langage inclusif : neutraliser par des formulations non genrées ou visibiliser par un féminin explicite ?

Femmes artistes ou artistes femmes ?

L’option la plus évidente est celle d’ajouter le mot femme au mot épicène comme « Peintres femmes » ou « Femmes photographes de guerre ».

Trois choses à noter ici : l’ordre de mention n’est pas le même dans ces deux exemples, le mot « femmes » étant placé tantôt avant tantôt après le mot « peintres » ou « photographes ». En théorie, l’ordre de mention a son importance car des études de psycholinguistique ont montré qu’on a tendance à dire en premier le mot qu’on considère le plus important. Je ne vais pas tirer de conclusion sur l’intention des curateurs et curatrices de ces expositions-là car d’autres critères rentrent aussi en considération dans le choix d’un titre, néanmoins, on pourrait discuter de ce que la position du mot « femmes » apporte comme sens supplémentaire : veut-on mettre l’accent sur le genre (femme) ou la fonction (peintre, photographe) ? Parler d’artiste femme ou de femme artiste introduit-il une nuance où la fonction prédomine (une artiste avant tout qui est aussi une femme par ailleurs) ou bien le genre (une femme avant tout qui est aussi une artiste par ailleurs) ? Cela semble être un détail mais dans un monde qui a tendance à essentialiser les compétences (il y aurait par exemple un leadership féminin comme une cuisine féminine), savoir si féminin décrit le genre d’une artiste ou son style prend toute son importance.

Les mots épicènes, faux amis du langage inclusif ?

Deuxième chose à noter : ces exemples sont de parfaites illustrations que les mots épicènes, notamment utilisés de manière englobante au pluriel, sont censés désigner des groupes mixtes comprenant hommes et femmes mais qu’en réalité ils ne rendent pas visibles tout le monde. Leur interprétation est par ailleurs victime de nos biais et stéréotypes de genre. En bref, dire « les artistes » ne convoquent pas nécessairement l’image de femmes.

Très concrètement, si on enlevait le mot « femmes » de ces affiches, et surtout de la seconde qui évoque un champ d’action particulièrement assimilé aux hommes (la photographie sur un terrain de guerre), il y a fort à parier qu’une personne interrogée au hasard dans la rue n’aurait pas envisagé la possibilité que des photographies prises par des femmes y soient exposées.
C’est ce qu’a par ailleurs démontré un sondage de 2021 mené dans le cadre d’une étude conjointe de Mots-Clés avec Google : on a demandé à 3 groupes de nommer des personnes célèbres dans différentes fonctions et on a noté combien de femmes et d’hommes étaient spontanément cités en fonction de la formulation de la question :

une formulation genrée au masculin générique : « citez deux écrivains célèbres »
une formulation épicène : « citez deux personnes célèbres pour leurs écrits »
une formulation inclusive par énumération : « citez deux écrivains ou écrivaines célèbres ».

Systématiquement, la formulation genrée au masculin dit générique a suscité deux à trois fois moins de noms de femmes que les deux autres formulations, et la formulation épicène a suscité en général moins de noms de femmes que la formulation inclusive (avec énumération).

Ce que cela signifie, c’est que si l’on veut que les gens pensent à des femmes face au titre d’une expo, d’un film ou d’une série, il faut mettre de manière visible le mot femme ou le nom de la fonction au féminin et non pas les noyer dans un masculin dit générique. Et quand le terme épicène désigne une profession majoritairement perçue comme masculine (comme philosophe ou artiste, même si c’est de moins en moins le cas), il sera d’autant plus difficile de faire émerger l’image de femmes dans les représentations sans mention explicite du féminin.

D’ailleurs, le principe de visibiliser les personnes par l’explicitation du mot qui les représente, quitte à frôler la redondance, peut aussi s’appliquer à d’autres dimensions de l’identité que le genre. C’est par exemple le cas dans l’exposition « Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie » au Mémorial de la Shoah.

On aurait pu imaginer que le mot « homosexuel » et donc l’homosexualité qui comprend le lesbianisme aurait suffit à décrire les personnes dont on parle. Mais de même que les femmes ont été invisibilisées dans l’histoire du monde, les lesbiennes l’ont aussi été dans l’histoire LGBTQIA+. Expliciter leur présence dans l’exposition dès son titre, c’est déjà participer à les rendre visibles, et s’assurer qu’on va aussi s’attacher à décrire leur destin spécifique.
Si l’exposition avait été intitulée au masculin générique « Homosexuels dans l’Europe Nazie » ou en mode épicène « Personnes homosexuelles dans l’Europe Nazie » (formulation peu naturelle de toute façon), avec une image représentant par ailleurs un homme, on aurait pu s’imaginer très légitimement que l’expo ne concernait que les hommes gays, ce qui n’était pas le cas. Au-delà de rendre les lesbiennes invisibles, ce titre aurait même été imprécis car il n’aurait pas décrit la réalité de l’exposition. Il ne s’agit même plus de visibiliser les lesbiennes mais de choisir un titre dont le sens est pertinent.

Féminiser les noms de métiers, la base

Je vous avoue que quand j’ai vu l’affiche de l’exposition au Musée du Luxembourg, « Peintres femmes, 1780-1830 Naissance d’un combat », j’ai été fâchée. N’aurait-il pas été génial d’appeler cette expo simplement « Peintresses », mot communément employé jusqu’au 17e siècle au moins et le début de la masculinisation de la langue française, tout comme chevaleresse au Moyen-Âge ?

Employer le féminin des noms de métiers, c’est une des trois conventions de base du langage inclusif : j’ai déjà expliqué pourquoi je préfère dire autrice, mairesse et entrepreneuse plutôt qu’auteure, maire et entrepreneure afin de rendre visibles et audibles le féminin des noms de métiers. Le Musée du Luxembourg avait ici une excellente opportunité non seulement de faire preuve de précision historique en employant le mot « peintresse » présent dans la langue française de l’époque couverte par l’exposition, mais aurait pu s’éviter le double « peintres femmes » et participer à réhabiliter un mot attesté, précis et qui a le mérite de distinguer clairement un peintre d’une peintre(sse) sans le risque d’essentialiser. D’autant que le mot « peintresse » est tout à fait compréhensible comme un féminin et aurait même pu piquer la curiosité de celles et ceux qui auraient été surpris par ce terme.

Neutraliser ou visibiliser : le verdict

Remettons les choses en perspectives : la base du langage inclusif est de ne pas tout dire au masculin dit générique car notre cerveau voit des hommes quand on lu parle au masculin, même s’il a appris à l’école que le masculin peut représenter tout le monde. Ce n’est pas moi qui le dit mais 40 ans d’expérimentations scientifiques.
Toutes les méthodes qui permettent d’éviter le masculin générique sont donc recevables, qu’il s’agisse de termes épicènes comme « cinéaste » plutôt que « réalisateur », de termes englobants comme « le corps enseignant » plutôt que « les professeurs », ou d’énumération (aussi appelée double flexion ou doublets) comme « curateur et curatrices » plutôt que simplement « curateurs ».
Aussi, dans un texte ou un discours, et pour assurer la fluidité du style, on va alterner entre ces différentes options. Le principal défi de celles et ceux qui veulent écrire en inclusif est de ne pas « traduire » un texte au masculin en mettant des doublets partout, ce qui alourdit le texte et apporte de l’eau au moulin des personnes opposées au langage inclusif parce que ça serait « moche ».

Mais il faut avoir conscience que toutes ces options n’ont pas la même efficacité si notre objectif est de rendre visibles les femmes dans l’espace public et médiatique.
Les termes épicènes et englobants qui neutralisent dans une formulation non genrée cachent les femmes dans un ensemble là où, notamment dans les métiers où elles sont particulièrement sous-représentées, on voudrait rendre visible leur présence. Par exemple, je vais préférer dire « les développeurs et développeuses » à n’importe quelle autre formulation inclusive car je veux dire le mot « développeuse » pour les faire exister, alors qu’elles ne représentent en France que 15% des ingénieur·es informatiques.
Dans les cas où le mot qui convient est épicène, comme artiste ou photographe, l’explicitation du féminin est indispensable : en ajoutant le mot femme, donc, ou en jouant sur les déterminants pour faire exister le féminin (avec « un ou une » ou un·e à l’écrit).
D’ailleurs « artiste » est un mot très large, et il comporte beaucoup de nuances qui peuvent être féminisées : plasticienne, performeuse, scrulptrice, dessinatrice, illustratice et même peintresse.
Quand le féminin peut se distinguer du masculin, je préfèrerai cette option car le féminin explicite sera toujours pour moi le meilleure gage de la visibilisation des femmes.

Quand j’ai vu l’affiche de l’exposition Pionnières, j’étais donc ravie à l’idée d’aller la visiter (qui aurait d’ailleurs pensé à l’appeler « Femmes pionniers » ?). Jusqu’à ce que je m’interroge à nouveau : montrer un sein était-il indispensable ? Peut-être fallait-il rendre l’exposition plus… sexy ? Mais c’est un autre débat.

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Est-ce que ce monde est sérieux ?

Propagande électorale et langage inclusif

Demain aura lieu le premier tour des élections présidentielles. Cette semaine, j’ai donc reçu la propagande électorale, c’est-à-dire l’ensemble des tracts des candidat•es à l’élection qui présentent leurs professions de foi et les principales propositions de leurs programmes.

J’ai analysé ces tracts par le prisme du langage inclusif pour mesurer comment les candidates et les candidats se sont emparés (ou pas) de cet outil pour représenter à la fois les électeurs et les électrices dans la formulation de leurs propositions.

La méthodologie

J’ai attribué à chaque tract un score sur 6 points :
– 1 point pour le langage employé dans le slogan, qui est vraiment la vitrine du tract
– 3 points pour le texte de l’adresse et de la profession de foi : comment le ou la candidat·e s’adressent à l’électorat (« Françaises, Français » en inclusif ou « Chers compatriotes » au masculin générique par exemple) et les mots employés dans la « lettre » qui introduit en général les propositions
– 3 points pour le texte des propositions elles-mêmes

J’ai pénalisé les occurrences du masculin générique, particulièrement dans les noms de métiers très présents dans les propositions, ou l’utilisation du mot Homme dans un sens englobant ; et j’ai valorisé les formulations inclusives, notamment l’énumération (« celles et ceux », « toutes et tous ») et la préférence du mot humain.

Je me suis ici uniquement attachée aux mots employés, et pas au contenu des propositions elles-mêmes : je ne cherche pas à mesurer l’importance des sujets de diversité, d’équité et d’inclusion dans les programmes mais seulement à mesurer l’utilisation d’un langage inclusif.

Le classement

Le trio de tête : Poutou en tête (qui utilise énormément les points médians), puis Roussel et Jadot. Les 3 font des efforts visibles d’inclusion par le langage.

Poutou, gagnant du classement devant Roussel et Jadot


Le groupe des ratages : Mélenchon, Lassalle, Hidalgo, Arthaud.
Un « Madame, Monsieur » par ici, un « celles et ceux » par là mais en gros du masculin générique partout.
Surprise pour Hidalgo, mairesse de Paris, ville dont la communication est en général très inclusive avec l’utilisation quasi systématique de points médians.
Et étonnement devant le tract de Lassalle qui conjugue 4 points médians, signe en général d’une conviction forte pour le langage inclusif, et l’utilisation quasi exclusive du masculin générique et de l’expression « Droits de l’Homme » à laquelle on préfère en inclusif « droits humains ».

Mélenchon, Lassalle, Hidalgo et Arthaud dans le groupe des ratages.


Le groupe des je m’en foutistes : Pécresse, Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan.
Ici, uniquement du masculin générique ou presque.

Pécresse, Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan dans le groupe des je m’en foutistes.

Et le dernier du classement : Macron.
Ce qui le distingue du précédent groupe et pénalise son score est son slogan « Nous tous ». Avec Nathalie Arthaud et « le camp des travailleurs », c’est le seul à avoir un slogan au langage non inclusif.

Macron, en queue du classement

Pourquoi c’est important ?

Je me suis lancée dans cet exercice parce que le langage formate nos représentations du monde. 40 ans d’études de psycholinguistique le montrent : quand on parle d’un métier au masculin, les femmes se sentent moins concernées. Quand des candidat•es formulent toutes leurs propositions au masculin ou ne s’adressent qu’aux électeurs en écrivant « Chers compatriotes », les femmes ne sont ni représentées ni mêmes adressées.
Rendre visibles les femmes par le langage, c’est aussi les faire exister dans l’espace public, médiatique et politique.

Il n’y a pas de grosses surprises dans ce classement où l’on observe en gros que plus on se déplace vers la droite moins le langage inclusif est utilisé : à l’exception de Nathalie Arthaud, Anne Hidalgo et Emmanuel Macron, le placement sur le spectre politique est quasi respecté. Cependant, dans quasiment tous les programmes, il est fait mention de propositions pour renforcer l’égalité entre les femmes et les hommes : cela montre qu’il y a encore beaucoup de travail d’éducation à faire pour que la classe politique dans son ensemble se range du côté des arguments scientifiques qui démontrent que le langage inclusif est un outil efficace en faveur de l’égalité (et évidemment pas le seul à mettre en oeuvre). Et il a un bénéfice qui devrait plaire à tous les candidats et les candidates : il est gratuit.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : la Femme

Pour le 8 mars, Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, je vous propose deux contenus qui vous expliqueront en détail pourquoi je ne dis pas : « La Femme ». Car si les grandes conventions du langage inclusif recommandent de ne pas employer le mot « Homme » dans un sens englobant, j’y ajoute aussi de ne pas employer le mot Femme (avec ou sans majuscule de prestige) précédé de l’article « la » pour parler de la totalité des femmes : le déterminant devant le mot femme a aussi un sens déterminant. Explications en 2 formats.

Une vidéo de 3 minutes sur Instagram

Un article sur le site de l’ADN

A lire ici.

Article sur le site de l'ADN : Mettre la femme au pluriel, une autre lutte du 8 mars
Mettre la femme au pluriel, une autre lutte du 8 mars.
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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : rendre un projet sexy

Dans le monde professionnel, c’est une expression qu’on emploie très souvent :
« Est-ce que tu peux rendre tes slides plus sexy ? »
« Le produit est bien mais il faut qu’on le rende plus sexy ! »
« La marque est en perte de vitesse : il faut lui rendre son côté sexy. »
Sexy est ici employé comme synonyme de désirable (qui suscite le désir d’acheter) ou d’excitant (qui provoque une émotion forte au point qu’on ait envie d’acheter). Moi-même j’ai souvent employé cette expression par le passé tant il y a de services qui sont mal marketés (mis en valeur), de marques dont l’image n’est pas dans l’air du temps, ou de produits ou packagings qui sont tout simplement moches (attention jugement) et qui mériteraient d’être « rendus plus sexy ».
Or, depuis quelques temps, ce mot me gêne. Au-début, je ne comprenais pas exactement pourquoi, même si je me doutais bien que le malaise avait quelque chose à voir avec l’objectification sexuelle des femmes. Mais grâce à une conversation avec quelques collègues marketeuses comme moi, j’ai démêlé les fils de l’inconfort dans lequel me mettait ce mot.

Sexy ou la convocation d’un imaginaire publicitaire sexiste

En réalité la première raison est très simple.
Aujourd’hui, les marques sont poussées par les mouvements féministes, LGBTQIA+ et de visibilisation des personnes trans, racisées, en situation de handicap… à représenter une image de sexiness bien plus diverse et inclusive que par le passé. Même si c’est plus ou moins bien fait, comme le décrypte régulièrement Léa Niang dans sa newsletter Visibles sur la communication inclusive, on ne peut pas nier un mouvement positif parmi les professionnel·les du marketing et de la communication.
Cela dit, même si la mise en mouvement est actée, dans les faits le marketing sexiste (aussi appelé marketing fainéant) reste extrêmement prégnant dans notre société. Pépite sexiste le documente quasi quotidiennement et démontre bien comment, que vous le vouliez ou non, vous êtes exposé·es à une imagerie publicitaire qui utilise la sexiness des femmes (et même d’un certain type de femme, plutôt blanche, plutôt blonde, plutôt mince) pour vendre des produits. On n’est plus nécessairement sur le stéréotype de la pin-up qui a connu son apogée pendant la Seconde Guerre Mondiale et a vu se répandre l’utilisation de l’image sexualisée des femmes dans la pub, mais pas toujours très loin.


Récemment, j’ai vu passé ce même camion promouvant du carrelage de salle de bain porté par une femme dont la nudité n’est pas visible mais complètement suggérée. Pourquoi ce choix ? Parce que notre imaginaire publicitaire s’est forgé autour de l’idée que le corps d’une femme (surtout mais d’un homme aussi) et la nudité en particulier font vendre n’importe quoi car le corps d’une femme est sexy (désirable et excitant) et que cette sexiness corporelle va rejaillir sur le produit et in fine sur le consommateur ou la consommatrice en gravant au passage le souvenir publicitaire dans la tête des personnes exposées.
Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’une étude récente à démontré qu’en réalité mettre en scène une femme-objet ne fait pas vendre, et nuirait même à la marque, comme l’a rapporté Marlène Thomas dans la Newsletter L de Libération en novembre 2020.

Cassant une maxime très ancrée dans le marketing, une nouvelle étude de chercheuses italiennes des départements de psychologie sociale des universités de Padoue et de Trieste publiée fin septembre dans la revue Sex Roles démontre que «le sexe ne fait pas vendre».
Pour parvenir à cette conclusion, quatre enquêtes ont été menées. Femmes et hommes ont été confrontés à des publicités «sexualisées» et «neutres» sur divers produits comme une cuisine, de la bière, un matelas, de la mozzarella ou des lunettes. «Les femmes ont moins d’attrait et de moindres intentions d’achat pour des produits présentés avec des modèles féminins sexualisés que lorsque les publicités sont neutres. Et les hommes ne sont pas affectés par la sexualisation des publicités», notent les chercheuses. Des données du Geena Davis Institute on Gender in Media, cité dans ces recherches, indiquent pourtant que les femmes sont six fois plus représentées dans des vêtements ou des postures sexuelles suggestives que les hommes dans des pubs datant de 2006 à 2016

Newsletter L de Libération du 18 novembre 2020


De ce fait, dire en 2022 qu’on veut rendre un produit sexy, même si c’est avec la meilleure intention du monde, continue à mon sens à convoquer ce même imaginaire stéréotypé. Et même si on montre des corps et des beautés diverses, on continue à montrer des corps (de femmes surtout) pour vendre des produits qui n’ont pas grand chose à voir avec le corps, comme du carrelage (ce que Gerflor faisait déjà dans les années 80 avec des corps d’hommes et un humour dont je vous laisse seul·es juges).

Associer sexiness et performance publicitaire, c’est associer sexe et performance

C’est la deuxième raison qui me fait rejeter le mot sexy dans le cadre du discours professionnel : suivre l’objectif de rendre une marque ou un produit plus sexy, c’est avant tout vouloir améliorer sa performance commerciale.

Performance, nom féminin

1. Résultat obtenu dans une compétition.
Les performances d’un champion.

2. Rendement, résultat le meilleur.
Les performances d’une machine.

3. Œuvre artistique conçue comme un évènement, une action en train de se faire

Dictionnaire Le Robert

Utiliser la sexiness comme un facteur voire un indicateur de performance commerciale (certaines marques mesurent leur degré de sexiness, plus souvent appelée désirabilité, à travers des études) est problématique dans le sens où cela contribue à renforcer la connexion entre sexe et performance, sexe et compétition, sexe et rendement.

La sexiness est l’objectif à atteindre.
L’objectif à atteindre est la performance.
La sexiness est la performance.

Or, depuis des années les mouvements féministes, entre autres, s’attachent aussi à déconstruire cette image du sexe comme performance qui amène à tellement de situations de détresse chez tous les individus quel que soit leur genre. Le culte de la performance sexuelle qui pousse de nombreux hommes à prendre des médicaments pour booster leur capacité ou de nombreuses femmes à se forcer à avoir des rapports sexuels même si elles n’ont pas envie. Le culte de la performance sexuelle qui sacralise l’orgasme comme unique « destination » d’un rapport sexuel. Le culte de la performance sexuelle qui impose une certaine fréquence aux rapports sexuels dans les couples (et même en dehors) et nie la multiplicité des formes de désirs (ou d’absence de désir) qui existent pourtant bel et bien.

Associer sexiness et performance, c’est maintenir un lien en réalité néfaste et qui ne fait que nourrir des attentes irréalistes, comme les déconstruisent régulièrement Mashasexplique ou Je m’en bats le clito.

De la sexiness au sexe, y a-t-il une place pour ce sujet au travail ?

Dire que je ne veux plus employer sexy pour qualifier un produit ou une marque dans le cadre du travail, ce n’est pas chercher à rendre tabou le sujet du sexe et des sexualités. Ce n’est pas non plus dire que l’intime n’a aucune place à prendre dans le monde professionnel : je pense par exemple qu’on aurait raison de parler de certains sujets intimes comme les règles (et le SPM, syndrome pré-menstruel) ou l’endométriose dans le cadre des entreprises car dans un cas comme dans l’autre l’impact au travail est réel sur les personnes qui souffrent psychologiquement et physiquement. En parler n’aurait pas pour but de stigmatiser et mettre à l’écart mais de comprendre et adapter au sein de l’entreprise.

En matière de sexe et de sexualités (et dans les entreprises qui ne vendent pas des produits ou services directement liés au sexe), je ne vois pas cette impact entre « parler de sexe » et « bien-être au travail », mais j’anticipe surtout que ce sujet ramène son lot de jugement (souvent hétéronormé par ailleurs, c’est-à-dire pensé par le prisme des relations hétérosexuelles), de malaise et ne contribue finalement qu’à créer un climat propice aux remarques sexistes, homophobes, transphobes, grossophobes… voire au harcèlement.

Je ne dirai donc plus sexy pour qualifier des slides, un produit ou une marque de carrelage, mais je reconnais qu’en marketing le désir reste un puissant moteur. Je lui préfère à la limite désirable (plus neutre et plus ouvert, car le désir peut prendre des formes multiples, pas forcément sexuelles), enviable (un peu désuet et parfois connoté péjorativement, certes) ou même attrayant·e.
Liste non exhaustive à explorer pour trouver le mot inclusif qui remplacera sexy.

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Le langage inclusif pour les nul·les

3 freins à la pratique du langage inclusif

En 2021, j’ai formé au langage inclusif environ 300 personnes dans mon entreprise (qui en compte environ un millier dans ses bureaux parisiens), et c’est un accomplissement dont je suis très fière. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de partager le contenu de cette formation (dans une version condensée et bien moins interactive) lors d’une journée spéciale organisée par les Ateliers numériques de Google que vous pouvez revoir sur YouTube.

Cependant, même si le taux de satisfaction de la formation était très élevé (avec une note de 4,7/5), j’ai observé dans mes interactions avec les personnes formées que finalement peu d’entre elles avaient développé une pratique systématique du langage inclusif et que l’écrasante majorité ne le pratiquait que très peu voire pas du tout. Il faut noter l’exception du service marketing de mon entreprise qui s’est emparé du sujet comme d’un objectif d’équipe et dont je détaille les actions dans l’article Le marketing inclusif passe aussi par le langage sur Thinkwithgoogle.fr.

Il semblait donc que j’étais confrontée à un paradoxe : alors que les feedbacks de cette formation montraient que les personnes ressortaient convaincues de la nécessité d’un langage plus inclusif, cette conviction ne se transformait pas (ou peu) en pratique.
Deux questions se posaient alors à moi : comment objectiver cette intuition pour s’assurer que ces observations représentaient la réalité ? Et si c’était bien le cas, comment mieux accompagner le passage de la conviction à la pratique ?

90% des personnes formées ont une pratique au moins occasionnelle du langage inclusif

A la fin de 2021, j’ai donc proposé à toutes les personnes formées de répondre à un rapide questionnaire et de participer à une session d’échanges et de retours d’expérience.

10% des personnes formées environ ont répondu au questionnaire : près de 90% des répondant·es déclarent avoir une pratique au moins occasionnelle d’une forme ou une autre de langage inclusif. Cela peut être simplement dire « bonjour à toutes et à tous » ou féminiser les noms des métiers. Je trouve ce chiffre très élevé et il me réjouit, mais je veux le prendre avec précaution car il est fort probable qu’il y a un biais positif du fait que les personnes qui ont pris le temps de répondre sont très certainement les personnes les plus intéressées (voire impliquées) sur la question du langage inclusif.

En revanche, j’ai retiré de l’analyse combinée des données quantitatives du questionnaire et des données qualitatives de la session d’échanges des enseignements autrement plus pertinents et actionnables.

Frein #1 : la systématisation

« Je le fais de temps en temps mais j’ai du mal à le faire tout le temps » démontre à quel point il est difficile de déconstruire des automatismes ancrés depuis notre enfance et que la pratique du langage inclusif implique une grande conscience de soi (et de ce qu’on dit) pour sortir du mode « pilote automatique » dans lequel on est quand on s’exprime. Cela implique de réfléchir à quelque chose à quoi on a perdu l’habitude de réfléchir.

« Certains automatismes comme « hey guys » restent en tête malgré une volonté d’être inclusif. Cela est probablement causé par un manque de langage inclusif dans le contenu audio-visuel que je consomme. »

Je trouve très pertinent ce constat qu’il existe un lien entre notre manière de nous exprimer et les styles d’expressions auxquels nous sommes exposé·es en lien avec le langage inclusif. Et c’est pourquoi il est fondamentale pour moi d’influencer autant que possible les entités créatrices de discours public, visible, comme les marques (qui font de la publicité), les médias (qui manient un langage à forte valeur prescriptive) et le monde du divertissement au sens large (édition, séries, cinéma…).

Frein #2 : la spontanéité

« C’est plus facile à l’écrit qu’à l’oral » est le deuxième constat qui a émergé. Pour les personnes qui ont la conscience des automatismes décrits ci-dessous vient la question de la compétence.

« J’ai le sentiment de plafonner aux applications « faciles » du quotidien, j’aimerais bien réussir à aller plus loin en repensant parfois complètement la façon de formuler des phrases pour qu’elles soient par nature inclusive (plutôt que de doubler à chaque fois un mot par exemple). »

Ce qui est en jeu ici est à la croisée de la connaissance des 3 grandes conventions du langage inclusif (en tout cas celles que je pratique) et du sentiment que s’exprimer de manière inclusive prend plus de temps et demande un effort, parfois considérable. Je ne peux pas nier que cet effort existe et qu’il prend du temps, temps dont on ne dispose pas toujours quand on est sous la pression d’une deadline ou qu’on répond rapidement sur un chat. Cela dit, il y a une manière simple de réduire le sentiment d’effort : l’entraînement. Et même s’il peut paraître évident que pour parler de manière inclusive comme pour apprendre une langue étrangère on doit s’entraîner, encore faut-il identifier quelles sont les formes et modalités d’entraînement qui sont adaptées à chaque individu, en fonction de son contexte, de son temps disponible, de son objectif. En mode stage intensif à la Wall Street English et/ou en mode gamification comme le propose l’application DuoLingo ?

Frein #3 : une forme d’insécurité linguistique

« Personne d’autre ne l’utilise dans mon entourage » est le troisième mais certainement le plus fort des 3 freins identifiés, qui rentre en résonance avec de nombreux témoignages : pratiquer un langage inclusif crée la peur du jugement et de l’isolement.

« J’appartiens à une minorité ethnique très stigmatisée dans les médias en ce moment et je fais très attention à ça et donc pour l’instant je n’utilise pas le langage inclusif dans mes écrits. Je commence juste à utiliser « bonjour à toutes et à tous » à l’oral. »

Le langage inclusif est perçu, je cite, comme un « acte militant » qu’on ne peut employer que quand on s’adresse à une « audience éduquée » sous peine de passer pour celle ou celui qui « donne des leçons », voire d’être accusé « d’hypocrisie » si on est un homme.
L’isolement est donc craint pour soi en tant que locuteur ou locutrice mais aussi pour les personnes à qui on s’adresse en créant un écart entre les sachant·es et les autres, les militant·es et les autres. Cette forme de mise à l’écart peut se rapprocher du phénomène d’othering où l’on met l’accent sur ce qui nous sépare plutôt que ce qui nous rapproche (par opposition au concept de bridging).
On a aussi peur de devoir se justifier, de rentrer dans un débat dont on craint de ne pas maîtriser tous les arguments et de ressortir ridiculisé·e parce qu’on n’a pas réussi à répondre à toutes les objections (dont vous pouvez retrouver quelques exemples et 10 punchlines pour y répondre ici).
La mention de l’origine ethnique ou du genre masculin du locuteur montre aussi la dimension intersectionnelle de la difficulté à pratiquer le langage inclusif.

Finalement, ce qui se joue ici peut tout à fait s’apparenter à une forme d‘insécurité linguistique.

L’insécurité linguistique peut être définie brièvement comme l’inconfort ressenti par une personne au cours d’un échange verbal, le plus souvent en situation de communication formelle, c’est-à-dire assujettie à une norme linguistique précise, correspondant à l’usage dominant. Cette notion commence à entrer dans l’usage commun car elle peut toucher tout un chacun se trouvant dans une situation de communication formelle où il est appelé à surveiller sa manière de parler.

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Je vois un parallèle évident avec l’idée de surveiller sa manière de parler, d’avoir peur du jugement des autres si on ne s’exprime de la manière majoritaire, ainsi que dans l’inconfort lié au sentiment de ne pas maîtriser les conventions du langage inclusif et de « faire n’importe quoi ».

Comment sortir de cette insécurité linguistique ? Des pistes ont été évoquées par les répondant·es : s’appuyer sur sa position de leader dans une organisation ou un groupe pour inspirer l’expression générale ; créer, surtout dans le monde de l’entreprise, un cadre rassurant et protecteur pour les personnes qui veulent s’exprimer de manière inclusive (comme c’est le cas dans mon entreprise avec les guidelines des équipes marketing) ; surtout renforcer sa confiance en soi pour gérer l’inconfort et faire preuve de bienveillance envers soi-même et les autres pour minimiser le sentiment de mise à l’écart (othering) et créer des liens (bridging).

Comprendre ces freins permet maintenant de s’attarder à la deuxième question sur laquelle je réfléchis actuellement : comment mieux accompagner le passage de la conviction à la pratique ?
Une de mes pistes de réflexion est de m’inspirer des outils du coaching, une pratique bienveillante et sans jugement qui vise à rendre autonomes les individus à la poursuite d’un objectif (ici, ancrer la pratique du langage inclusif) en identifiant freins mais surtout ressources par le questionnement ouvert et la prise de conscience. Tout un programme, non ?

Nous verrons où me mèneront ces explorations mais je retiens en tout cas que ne pas pratiquer le langage inclusif, même quand on est convaincu·e de son utilité, va bien plus loin que de simplement « ne pas connaître les règles à appliquer » : c’est une parcours de déconstruction et reconstruction qui demande engagement, confiance et entraînement.

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10 livres sur le langue inclusif et précis

Aujourd’hui, je vous propose une rétrospective de 10 livres que j’ai lus et aimés en 2021 sur le thème du langage inclusif et précis.

« Le langage inclusif : Pourquoi, comment ? » d’Eliane Viennot, avec une postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh, Editions Ixe, 140 pages, 15 euros

« En finir avec l’homme, chronique d’une imposture » d’Eliane Viennot, Editions Ixe, 114 pages, 6,50 euros

« Le cerveau pense-t-il au masculin : cerveau, langage et représentations sexistes » de Pascal Gygax, Sandrine Zufferey et Ute Gabriel, Le Robert, 172 pages, 18 euros

« Qui veut la peau du français ? » de Christophe Benzitoun, Le Robert, 282 pages, 22 euros

« Le français est à nous : petit manuel d’émancipation linguistique » de Maria Candea et Laélia Veron, La Découverte Poche, 224 pages, 10,50 euros

« La Ministre est enceinte ou la grande querelle de la féminisation des noms » de Bernard Cerquiglini, Points, 232 pages, 7,10 euros

« Genre, langue et politique : le langage non sexiste en débats », Cahiers du Genre aux éditions l’Harmattan, 294 pages, 24,50 euros

« Dictionnaire critique du sexisme linguistique », ouvrage collectif, Editions Somme Toute, 260 pages, 22 euros

« Manifeste pour un vin inclusif », de Sandrine Goeyvaerts, Editions Nouriturfu, 90 pages, 10 euros

« Sur les bouts de la langue : Traduire en féministe/s », de Noémie Grunenwald, Editions de la Contre Allée, 186 pages, 19 euros

Bonne lecture !