Quand on pense langage inclusif, le premier objectif qui vient en tête, c’est de rendre plus visibles les femmes dans la langue : on parle féminisation des noms de métiers, déconstruction des stéréotypes de genre et égalité femmes-hommes.
Aujourd’hui, je voudrais vous proposer de regarder le langage inclusif par le prisme masculin. En quoi est-ce aussi bon pour les hommes d’avoir une attention particulière aux mots qu’on emploie pour les désigner ? Comment le langage inclusif peut-il aussi les rendre plus visibles à certains endroits où ils le sont moins ?
Car n’en déplaise à Frédéric Beigbeder, Alain Finkielkraut et les autres réfractaires aux pratiques inclusives dans la langue, les hommes peuvent également en bénéficier.
Et je veux vous le démontrer en 3 étapes :
- remettre en perpective la définition du langage inclusif au-delà de la notion du genre et de la féminisation
- identifier les cas dans lesquels le langage inclusif encourage la masculinisation de certains secteurs professionnels
- analyser des exemples de publicités qui démontrent l’intérêt du langage inclusif pour s’adresser à des audiences masculines
Le langage inclusif, ce n’est pas qu’un truc de meufs
Le langage pour inclure toutes les personnes discriminées
Le saviez-vous ? Dans la définition du langage inclusif que je donne en conférence ou en formation, vous ne trouverez ni l’expression écriture inclusive ni le mot femme. Pourquoi ?
Sur le premier point, j’ai fait une vidéo la semaine dernière pour expliquer pourquoi j’ai banni l’écriture inclusive de mon vocabulaire, vous allez voir elle est délicieuse (ainsi que la tarte aux pommes que vous me voyez y préparer).
L’absence du mot femme, quant à elle, s’explique par le fait que j’ai une vision plus large que la plupart des gens du langage inclusif qui pour moi comprend aussi l’attention à employer un vocabulaire précis concernant les handicaps, les origines ethno-raciales, les identités de genre, etc. En d’autre termes, ce n’est pas qu’une question de genre et je préfère parler de personnes discriminées de manière englobante.
Le langage inclusif consiste à prêter une attention particulière, à l’écrit comme à l’oral, aux mots qui désignent des personnes, en choisissant des tournures de phrases, un vocabulaire et des images qui ne perpétuent pas de stéréotypes et représentent équitablement les personnes discriminées.
Ma définition du langage inclusif (pas la seule et unique)
Et là, je vous vois arriver avec cette remarque très pertinente : mais attends, on va dire que les hommes sont discriminés maintenant ?
Les hommes peuvent-ils être discriminés par le langage ?
Attention, mon point ici n’est pas de faire du « sexisme anti-hommes » : de la même manière que le « racisme anti-blancs » n’existe pas (des hommes blancs peuvent individuellement subir des actes motivés par leur couleur de peau, mais d’un point de vue systémique, il n’a rien de comparable à ce que subissent les hommes racisés), les hommes bénéficient de manière systémique du privilège d’être un homme (ce privilège variant énormément quand on considère les autres dimensions de l’identité : un homme noir, un homme trans, un homme handicapé expérimentent très différemment le privilège d’être un homme).
Dans la plupart des cas, être un homme est une position bien plus confortable qu’être une femme.
Mais ici je ne résonne pas dans la plupart des cas mais dans les autres cas, plus minoritaires mais existants, où l’emploi du masculin dit générique ou du féminin de majorité peut avoir des conséquences négatives pour les hommes, et plus largement la société. Ce n’est pas dire que la féminisation (de la langue française, des métiers, des postes de pouvoir, vous choisissez – ou pas) n’est pas un sujet critique, mais reconnaître que dans certains cas, le langage inclusif peut être employé de manière constructive comme instrument de « masculinisation ».
Ok, on dirait un gros mot mais vous allez mieux comprendre avec ces exemples concrets.
Le langage inclusif pour « masculiniser certains métiers »
Le rapport entre langage et parité professionnelle
Ce matin, j’ai lu ce commentaire sous une vidéo où je parle de la difficulté perçue à employer le mot féminin agente : « je ne vois pas pourquoi il faudrait absolument tout féminiser ? ».
Il faut rappeler ici que l’enjeu, avec la féminisation des noms de métiers tout particulièrement, est de casser les stéréotypes de genre liés à ces métiers et de créer les conditions où les femmes se sentent concernées et en confiance pour se former et postuler à tous les types de postes.
Rappelons quelques faits, issus notamment des travaux de psycholinguistique consignés dans Et si on arrêtait de penser au masculin ? paru aux éditions Le Robert :
- une offre d’emploi rédigée en inclusif peut susciter jusqu’à 3 fois plus de candidatures de femmes qu’une offre rédigée au masculin dit générique
- les jeunes filles se projettent plus dans des métiers si ces derniers sont décrits dans des fiches-métiers adoptant une rédaction inclusive
Employer un langage inclusif, ce n’est donc pas une manière pour la RATP, la SNCF, Verisur, la Mairie de Paris et j’en passe, de se faire mousser sur l’égalité professionnelle. C’est un vrai levier pour augmenter concrètement la part des femmes dans les entreprises.
Mais la parité dans le monde professionnel marche dans les deux sens.
Santé, petite-enfance, entretien : où sont les hommes ?
La répartition genrée des métiers ne se fait pas qu’au détriment des femmes, en tout cas, en terme de volume, car en terme de valeur, les métiers les plus précaires et les moins valorisés sont quasi toujours les plus féminisés : il n’y a que 13% d’étudiants dans les cursus infirmiers, les métiers de l’aide à domicile sont à 97% féminisés, idem pour le métier d’assistante maternelle.
On a observé que :
- les professions perçues comme les plus mixtes attirent plus volontiers les jeunes
- mais quand une profession se féminise largement, les hommes la délaissent et elle se précarise
Paradoxalement, revaloriser des filières professionnelles très féminisées, ça passe aussi par équilibrer la part des hommes qui y travaillent : pas tant parce que ça ferait augmenter les salaires (ce qui n’est pas forcément le cas), mais parce qu’en encourageant les hommes à travailler dans la petite enfance, le service à la personne ou le ménage, on déconstruit l’association systématique soin = femmes.
Vous avez peut-être déjà entendu cette blague féministe : si l’endométriose était une maladie d’homme, ça fait longtemps qu’on aurait trouvé un médicament !
La logique ici est un peu la même : si beaucoup plus d’hommes étaient confrontés aux difficultés des métiers du soin, ils seraient plus nombreux à défendre de meilleures conditions de travail, et comprendre l’impératif de participer activement au care chez soi et dans la société.
C’est pourquoi je trouve géniale cette campagne de recrutement pour des « assistant·es maternel·les » où on signale clairement avec la ponctuation inclusive (ici un point médian) que ce métier se décline au féminin et au masculin.

Autre exemple avec cet article sponsorisé issu de mon feed Google Now pour WeCasa.
- certes la première ligne dit « femme de ménage »
- mais la seconde précise bien « Femmes et hommes de ménage notés et sélectionnés à Paris »
- avec un joli accord de proximité et un visuel représentant un homme

Il ne s’agit pas ici d’invisibiliser les femmes ultra majoritaires dans ces métiers : on est loin du risque de les faire disparaître. Mais de donner à voir la possibilité de ce métier au masculin.
Le langage inclusif pour cibler les audiences masculines
La psycholinguistique l’a démontré : les femmes ont tendance à se sentir plus concernées par des publicités qui s’adressent à elles en utilisant le genre grammatical féminin.
Mais est-ce les hommes se sentiraient donc concernés par toutes les publicités, généralement rédigées au masculin dit générique ?
Ce n’est pas forcément évident quand on parle de produits ou de services dont le positionnement marketing est orienté « pour les femmes ».
Voici 3 exemples qui démontrent comment utiliser des formulations inclusives (avec des points médians mais ça peut être le cas avec des doublets, comme dans l’exemple WeCasa ci-dessus) permet de signaler concrètement qu’on s’adresse aussi bien à des femmes qu’à des hommes.
Ici, pour le service de paiement en ligne en plusieurs fois Klarna, très positionné mode-beauté-maison (sur fond rose bien sûr), mais destiné à tout le monde.

Treatwell, un service de prise de rendez-vous en ligne dans le secteur de la beauté où on peut aussi réserver coiffure, épilation ou massage pour hommes (pour info, la beauté pour hommes représente 15% du marché total de la beauté et croit deux fois plus vite que les autres catégories).

Là, pour la fonctionnalité « partage de course » de Über qui s’adresse évidemment aux femmes qui ont peur de rentrer chez elles seules le soir, mais aussi aux hommes (on pense notamment aux hommes queer, gay ou trans, qui sont plus susceptibles que les hommes cisgenres d’être agressés dans la rue).

Dans ces exemples, utiliser un langage inclusif (surtout dans ses formes les plus remarquables qui utilisent la ponctuation), ce n’est pas seulement dire aux femmes : « youhou, on vous parle », mais aussi aux hommes, qui pourraient se distancie spontanément de produits sur fond rose promouvant l’épilation.
Oui, le langage inclusif peut faire du bien aux hommes
L’autre jour, je suis tombée sur LinkedIn sur un post de Kaouthar Trojette qui mettait en avant le commentaire d’un homme qui se plaignait de « la féminisation à outrance » du français, totalement aligné avec celui que je recevait sous ma vidéo mentionné un peu plus haut :
Du moment que les métiers sont aussi accessibles aux femmes qu’aux hommes, quelle est l’importance que leurs intitulés soient masculins ou féminins. D’ailleurs il existe aussi des noms de métiers féminins qui sont aussi exercés par des hommes (sage-femme, hôtesse d’accueil, caissière). Alors stop à la féminisation de la langue française à outrance.
Je ne sais pas trop dans quelle région ou milieu vit ce monsieur, mais les mots au masculin existent : un caissier, un hôte d’accueil, un sage-femme (oui parce qu’ici la femme est la personne qui accouche, pas celle qui aide à accoucher, je vous expliquerai une prochaine fois). Et j’imagine mal un homme dire « je suis caissière ». Ça paraît logique, non ?
Face à des hommes comme ce monsieur qui ont l’air de se sentir menacés par la « féminisation à outrance » de notre langage (oserais-je dire de la société), il me paraît donc judicieux de rééquilibrer un peu les arguments en faveur du langage inclusif : (re)féminiser la langue française est crucial mais penser spécifiquement la place de certains mots au masculin, surtout dans les métiers du soin (au sens large), est aussi pertinent.
J’ai créé une matrice des options du langage inclusif, Evoli, qui place chaque outil du langage inclusif sur l’axe de l’impact (sur les représentations mentales) et de l’effet produit (adhésion ou résistance).

Elle met en lumière 4 objectifs différents : égaliser, visibiliser, neutraliser, réinventer. Ces objectifs ne sont pas classés hiérarchiquement. Ils se valent tous et on peut en changer en fonction du contexte de communication dans lequel on se trouve.
Souvent, on va choisir de neutraliser en choisissant des formulations non genrées (« la police municipale recrute » plutôt que « on recrute des policiers »), des mots épicènes (les cinéastes plutôt que les réalisateurs) ou des termes englobants (le corps enseignant plutôt que les professeurs). Et ça fonctionne très bien.
Mais neutraliser n’est pas visibiliser ni égaliser. Et parfois on a aussi besoin de donner à voir le féminin ET le masculin, pour le bien des deux.
À vous de trouver le bon équilibre.
