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Le langage inclusif pour les nul·les Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je dis : langage inclusif

Il y a un peu plus d’un an, quand j’ai lancé re·wor·l·ding, j’ai défini ma mission ainsi : « encourager chacun·e à cultiver un regard critique sur les mots et à utiliser un langage précis et inclusif ». Dès le départ, j’ai utilisé le terme « langage inclusif » plutôt que le plus courant « écriture inclusive », notamment inspirée par l’experte incontestée Eliane Viennot dont je venais de lire « Le Langage inclusif : pourquoi, comment » (un incontournable pour qui veux comprendre les enjeux historiques et pratiques du langage inclusif en une centaine de pages). Depuis, au fil de mes lectures et rencontres, je suis tombée sur d’autres formulations comme rédaction épicène, langage démasculinisé, français inclusif ou encore écriture non-sexiste ou égalitaire. Pendant plusieurs mois, je me suis d’ailleurs interrogée : es-ce que « langage inclusif » était vraiment l’expression la plus appropriée ? Aujourd’hui, je suis convaincue que c’est celle qui me correspond le mieux et voilà pourquoi.

L’écriture inclusive, populaire mais limitante

Aujourd’hui, en France, il n’y a pas photo : l’expression qui est la plus communément adoptée est « écriture inclusive ». C’est elle qui fait régulièrement la une des journaux et c’est elle qui écrase toutes les autres formulations dans les recherches des internautes, comme on le voit dans ce graphique issu de Google Trends. Si l’expression « langage inclusif » émerge, elle reste 36 fois moins recherchée que « écriture inclusive » en France ces 12 derniers mois.


Néanmoins, le fait d’utiliser l’expression « écriture inclusive » pose deux problèmes, l’un sémantique l’autre politique.
Du point de vue du sens, parler d’écriture inclusive est très restrictif car cela implique une attention sur l’écrit uniquement. Dans l’ouvrage sus-mentionné, Eliane Viennot écrit :

Toutes les techniques et recommandations énumérées jusqu’ici [dire les métiers au féminin, ne pas utiliser le mot Homme dans un sens englobant ou utiliser l’énumération du masculin et du féminin, ndlr] sont valables pour l’oral comme pour l’écrit. Elles constituent l’essentiel du langage inclusif. Quelques autres sont propres à l’écriture, qui suppose un temps de réflexion plus long, et donc la mise en oeuvre de moyens adaptés à ce qu’on veut dire, mais aussi qui fatigue la main (les mains, à l’ordinateur), et donc donne envie de raccourcir les énoncés quand c’est possible.

Eliane Viennot, Le langage inclusif : pourquoi, comment

Eliane Viennot introduit alors les techniques comme le point médian et les néologismes, c’est-à-dire les manières d’abréger à l’écrit des mots que l’on pourrait développer à l’oral. Raphaël Haddad et Chloé Sebagh, dans la postface de ce même ouvrage, décrivent l’écriture inclusive comme un « levier d’acquisition du langage inclusif », c’est-à-dire un moyen pour les personnes d’acquérir des réflexes inclusifs à l’écrit qui influenceront ensuite leur pratique orale. Je comprends cette approche et j’ai moi-même entendu des personnes évoquer la plus grande facilité de s’exprimer en inclusif à l’écrit qu’à l’oral. Néanmoins je crois en une approche holistique qui permette à chacun·e d’avoir une expression inclusive à l’écrit comme à l’oral sans installer l’idée de progression de l’un à l’autre, et j’encourage pour se lancer une pratique plastique, c’est-à-dire qui s’adapte au contexte plus qu’au support. Mon analyse des freins à la pratique du langage inclusif m’a permis de réaliser que le contexte est souvent bien plus bloquant que les compétences (le problème n’est pas tant de savoir comment écrire ou parler en inclusif mais comment ce que je dis ou écris va être reçu par mon entourage). Or dans un sens, l’oral est encore plus un safe space (espace sûr) que l’écrit pour la pratique du langage inclusif car ce qui crispe les gens et peut susciter des réflexions désagréables, c’est avant tout le point médian, domaine réservé à l’écrit inclusif. En gros, à l’oral, on ne remarque pas nécessairement qu’une personne s’exprime en inclusif comme je l’ai très rapidement expérimenté moi-même.

C’est pourquoi, au-delà du problème sémantique autour de l’expression « écriture inclusive », je vois aussi un problème politique du fait de l’association quasi systématique dans l’opinion publique de l’écriture inclusive au point médian (qui n’en est, je le rappelle, qu’un seul des outils). Dans une étude (que j’ai co-dirigée) menée début 2022 par Mots-Clés et Google , 2500 personnes ont été sondées pour évaluer le niveau d’adhésion et de compréhension de l’écriture inclusive. Les chiffres ont clairement montré que si la majorité (58%) des internautes est défavorable à l’écriture inclusive, c’est en réalité le point médian et les néologismes qui sont rejetés (61% et 79% de défavorables), pas les autres conventions comme les termes englobants ou le féminin des noms de métiers (56% et 65% de favorables).

Les données montrent que certaines méthodes de l’écriture inclusive sont rejetées, mais que le principe d’utiliser des alternatives au masculin dit générique est approuvé.

Langage inclusif en France : observatoire de l’opinion et des interrogations, Thinkwithgoogle.fr

Au final, même si l’expression « écriture inclusive » est la plus répandue, elle offre une vision restrictive du champ des possibles pour s’exprimer de manière inclusive et contribue à se focaliser sur un des aspects les plus polémiques, le point médian, ne permettant pas de faire avancer sereinement le débat et donc la pratique.

Langage épicène ou dégenré : la neutralité fait-elle progresser l’égalité ?

A côté de l’écriture inclusive, un certain nombre d’expressions se construisent autour de l’idée de rendre la langue neutre : langage épicène, langage dégenré ou en anglais « gender neutral language ». Si dans le principe, l’idée de rendre le langage neutre est séduisante pour gommer les inégalités de genre et inclure réellement toutes les personnes, au-delà de la binarité de genre homme-femme (et c’est le sens des travaux d’Alpheratz sur le français inclusif qui sont passionnants), dans la pratique, la polémique suscitée par la simple introduction du néopronom iel dans la version en ligne du Dictionnaire le Robert laisse présager que ce n’est pas demain la veille qu’on va pouvoir avancer sereinement dans cette direction.
Aussi, dans l’état actuel des choses et considérant les stéréotypes de genre bien ancrés dans nos sociétés patriarcales, les mots épicènes sont pour moi un faux-ami de l’inclusion par le langage. Je l’ai montré récemment avec l’exemple des noms d’expositions consacrées à des femmes :

Mais comment rendre visibles les femmes dans le monde de l’art quand le mot « artiste » lui-même est en français moderne un mot épicène, c’est-à-dire qu’il « peut être employé au masculin et au féminin sans variation de forme » comme libraire ou élève qui désignent n’importe qui quel que soit son genre ? (…)

Les termes épicènes et englobants qui neutralisent dans une formulation non genrée cachent les femmes dans un ensemble là où, notamment dans les métiers où elles sont particulièrement sous-représentées, on voudrait rendre visible leur présence. (…)

Dans les cas où le mot qui convient est épicène, comme artiste ou photographe, l’explicitation du féminin est indispensable : en ajoutant le mot femme, donc, ou en jouant sur les déterminants pour faire exister le féminin (avec « un ou une » ou un·e à l’écrit). (…)

Quand le féminin peut se distinguer du masculin, je préfèrerai cette option car le féminin explicite sera toujours pour moi le meilleure gage de la visibilisation des femmes.

Par extension qualifier d’épicène un langage qui vise « à éviter toute discrimination sexiste par le langage ou l’écriture » (source wikipédia) ne me semble pas pertinent. Et toutes les expressions qui sous-tendent l’idée de neutraliser la langue pour gommer les stéréotypes passent à côté de la réalité de l’état des inégalités aujourd’hui : il ne s’agit pas simplement de représenter de manière égale les hommes et les femmes avec un neutre englobant mais de rendre encore plus visibles les femmes là où elle ne le sont pas en insistant sur leur présence (réelle ou potentielle) dans certains métiers par des formulations volontairement visibilisantes (pardonnez-moi la répétition), comme artistes femmes.

Inclusive, égalitaire, non sexiste : de la description à l’action

En ce sens, je ne parle pas non plus de langage égalitaire car même si je reconnais bien volontiers que le langage est un instrument au service de l’égalité de genre, ma tendance personnelle à toujours favoriser les formulations qui rendent visibles les femmes plutôt que les expressions neutres correspond plutôt à une volonté d’équité que d’égalité.

Ainsi, l’équité est la vertu qui permet d’appliquer la généralité de la loi à la singularité des situations concrètes et qui vise à instaurer une égalité de droit, en tenant compte des inégalités de fait.

Wikipedia

En tenant compte des inégalités de fait de la société et du langage, je choisis des formulations volontairement plus visibilisantes pour les femmes pour in fine instaurer l’égalité.

Cette idée d’être dans l’action positive est aussi au coeur de mon choix du mot inclusif qui, je le sais, peut également déplaire, comme l’explique Noémie Grunenwald dans son excellent livre Sur les bouts de la langue. Traduire en féminist/e :

Je n’aime pas dire écriture inclusive. Je préfère parler d’écriture dégenrée, démasculinisée ou féminisée. Le principe d’inclusion sous-entend qu’il existerait quelque part un propriétaire légitime de la langue qui, dans sa grande générosité, voudrait bien faire l’effort d’y intégrer les femmes en leur attribuant une petite place sur le côté. La réalité est tout autre : les femmes ont été exclues de la langue. Il s’agit donc plutôt de redresser un tort en démasculinisant une langue qui, en l’état, n’est pas du tout neutre.

Je ne crois pas non plus qu’il existe de grand propriétaire de la langue, car comme le rappellent Maria Candea et Laélia Veron, Le français est à nous ! et il n’est pas de loi de la langue décidée par l’Académie Française ou une quelconque institution qui soit plus forte que l’usage (en gros, ce sont les gens qui font la langue). En revanche, si j’ai appris quelque chose depuis ces quelques mois où je m’éduque et forme les autres au langage inclusif, c’est que quelque que soit le nom qu’on lui dit donne, il requiert de faire des efforts pour le mettre en pratique. Il requiert de passer à l’action pour sortir du mode automatique dans lequel l’enseignement du français depuis l’école nous a mis en imposant ce « masculin qui l’emporte(rait) sur le féminin ». Et les freins sont forts au premiers rang desquels la peur (de se tromper, de passer pour un·e militant·e dans un contexte professionnel, de déclencher des débats sans en maîtriser les arguments…), émotion puissante et paralysante.

Ne pas pratiquer le langage inclusif, même quand on est convaincu·e de son utilité, va bien plus loin que de simplement « ne pas connaître les règles à appliquer » : c’est une parcours de déconstruction et reconstruction qui demande engagement, confiance et entraînement.

Ici on est dans l’action, or l’inclusion c’est bien, comme la définit Le Robert, « l’action d’inclure ». Parler de langage inclusif, c’est donc pour moi avant tout parler d’un outil très concret que l’on met activement au service de l’égalité de genre et qui sert également les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) des entreprises et des institutions. D’ailleurs, dans mon entreprise, quand je parle des sujets DEI, je cite souvent cette phrase (dont j’ai du mal à trouver l’origine) : « diversity is a fact, inclusion is a act » (ou la variante « diversity is a fact, inclusion is a choice »). En gros, l’idée est que la diversité est un fait (il y a plus ou moins de diversité dans un groupe de personnes) mais que l’inclusion est une action, un choix. Un choix qui ne s’impose pas à toutes et à tous comme une évidence mais qui nécessite de faire des efforts substantiels pour se mettre en mouvement.

Enfin, inspirée par la conception anglo-saxonne du « inclusive language », je ne considère pas le langage inclusif uniquement comme une question de représentation des genres, mais comme un outil pour supprimer toutes les discriminations : sexistes, donc, mais aussi homophobes, transphobes, grossophobes, racistes, validistes… Et il ne s’agit pas d’adopter un langage non sexiste (ce qui est vrai mais formulé d’une manière négative peu engageante) mais activement féministe, anti-raciste, anti-validiste…
C’est pourquoi je m’interroge aussi sur des mots comme noir·e, normal·e ou transsexuel·le : je les déconstruis pour savoir précisément tous les sens qu’ils portent afin de choisir en conscience lesquels j’emploie. D’ailleurs, je parle de langage inclusif et précis, encore une fois en référence à un concept anglo-saxon que j’ai découvert dans mon entreprise, « precise language », et qui, dans le contexte d’une langue anglaise naturellement moins genrée que le français, insiste sur la précision du vocabulaire, sur l’évolution du langage et la nécessité de repenser régulièrement les termes que l’on emploie au prisme des évolutions sociétales qui s’y reflètent.

« Par exemple, alors que le terme de « minorité » est toujours utilisé aux Etats-Unis comme une manière de décrire une personne non blanche, beaucoup de personnes ne l’apprécient pas ; et dans certains cas, c’est factuellement faux. En remplaçant « minorité » par un terme plus précis comme « historiquement sous-représenté », vos mots sont plus justes et empouvoirant (empowering) pour les personnes de votre entreprise qui s’identifient comme en faisant partie. »

« Striving for a more inclusive workplace? Start by examining your language », Thinkwithgoogle.com

Dans une perspective états-unienne, le langage inclusif à la française, focalisé sur le genre, est une composante du langage précis qui s’attaque à toutes les discriminations. Je ne choisis pas et je prends les deux.

Choisir de parler de langage inclusif aujourd’hui, c’est à la fois la volonté de me placer dans un champ des possibles qui va au-delà de l’écriture, sortir d’une expression polémique qui ne permet pas un débat sain, me placer dans la perspective de l’action, de l’effort concret vers l’inclusion, en rendant volontairement les femmes plus visibles et en prêtant une attention particulière à la précision de mon vocabulaire pour lutter contre toutes les formes de discriminations.

Dernière précision : j’utilise l’outil langage inclusif au service du processus de communication, et je m’intéresse à la communication inclusive (ou non) des entreprises et des institutions, c’est-à-dire aux messages rendus publics par ces organisations et qui sont aussi potentiellement vecteurs de discriminations, comme la publicité. La communication inclusive est pour moi une extension du langage inclusif, mais le langage inclusif reste la base sans laquelle la communication ne le sera jamais.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : la Femme

Pour le 8 mars, Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, je vous propose deux contenus qui vous expliqueront en détail pourquoi je ne dis pas : « La Femme ». Car si les grandes conventions du langage inclusif recommandent de ne pas employer le mot « Homme » dans un sens englobant, j’y ajoute aussi de ne pas employer le mot Femme (avec ou sans majuscule de prestige) précédé de l’article « la » pour parler de la totalité des femmes : le déterminant devant le mot femme a aussi un sens déterminant. Explications en 2 formats.

Une vidéo de 3 minutes sur Instagram

Un article sur le site de l’ADN

A lire ici.

Article sur le site de l'ADN : Mettre la femme au pluriel, une autre lutte du 8 mars
Mettre la femme au pluriel, une autre lutte du 8 mars.
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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : rendre un projet sexy

Dans le monde professionnel, c’est une expression qu’on emploie très souvent :
« Est-ce que tu peux rendre tes slides plus sexy ? »
« Le produit est bien mais il faut qu’on le rende plus sexy ! »
« La marque est en perte de vitesse : il faut lui rendre son côté sexy. »
Sexy est ici employé comme synonyme de désirable (qui suscite le désir d’acheter) ou d’excitant (qui provoque une émotion forte au point qu’on ait envie d’acheter). Moi-même j’ai souvent employé cette expression par le passé tant il y a de services qui sont mal marketés (mis en valeur), de marques dont l’image n’est pas dans l’air du temps, ou de produits ou packagings qui sont tout simplement moches (attention jugement) et qui mériteraient d’être « rendus plus sexy ».
Or, depuis quelques temps, ce mot me gêne. Au-début, je ne comprenais pas exactement pourquoi, même si je me doutais bien que le malaise avait quelque chose à voir avec l’objectification sexuelle des femmes. Mais grâce à une conversation avec quelques collègues marketeuses comme moi, j’ai démêlé les fils de l’inconfort dans lequel me mettait ce mot.

Sexy ou la convocation d’un imaginaire publicitaire sexiste

En réalité la première raison est très simple.
Aujourd’hui, les marques sont poussées par les mouvements féministes, LGBTQIA+ et de visibilisation des personnes trans, racisées, en situation de handicap… à représenter une image de sexiness bien plus diverse et inclusive que par le passé. Même si c’est plus ou moins bien fait, comme le décrypte régulièrement Léa Niang dans sa newsletter Visibles sur la communication inclusive, on ne peut pas nier un mouvement positif parmi les professionnel·les du marketing et de la communication.
Cela dit, même si la mise en mouvement est actée, dans les faits le marketing sexiste (aussi appelé marketing fainéant) reste extrêmement prégnant dans notre société. Pépite sexiste le documente quasi quotidiennement et démontre bien comment, que vous le vouliez ou non, vous êtes exposé·es à une imagerie publicitaire qui utilise la sexiness des femmes (et même d’un certain type de femme, plutôt blanche, plutôt blonde, plutôt mince) pour vendre des produits. On n’est plus nécessairement sur le stéréotype de la pin-up qui a connu son apogée pendant la Seconde Guerre Mondiale et a vu se répandre l’utilisation de l’image sexualisée des femmes dans la pub, mais pas toujours très loin.


Récemment, j’ai vu passé ce même camion promouvant du carrelage de salle de bain porté par une femme dont la nudité n’est pas visible mais complètement suggérée. Pourquoi ce choix ? Parce que notre imaginaire publicitaire s’est forgé autour de l’idée que le corps d’une femme (surtout mais d’un homme aussi) et la nudité en particulier font vendre n’importe quoi car le corps d’une femme est sexy (désirable et excitant) et que cette sexiness corporelle va rejaillir sur le produit et in fine sur le consommateur ou la consommatrice en gravant au passage le souvenir publicitaire dans la tête des personnes exposées.
Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’une étude récente à démontré qu’en réalité mettre en scène une femme-objet ne fait pas vendre, et nuirait même à la marque, comme l’a rapporté Marlène Thomas dans la Newsletter L de Libération en novembre 2020.

Cassant une maxime très ancrée dans le marketing, une nouvelle étude de chercheuses italiennes des départements de psychologie sociale des universités de Padoue et de Trieste publiée fin septembre dans la revue Sex Roles démontre que «le sexe ne fait pas vendre».
Pour parvenir à cette conclusion, quatre enquêtes ont été menées. Femmes et hommes ont été confrontés à des publicités «sexualisées» et «neutres» sur divers produits comme une cuisine, de la bière, un matelas, de la mozzarella ou des lunettes. «Les femmes ont moins d’attrait et de moindres intentions d’achat pour des produits présentés avec des modèles féminins sexualisés que lorsque les publicités sont neutres. Et les hommes ne sont pas affectés par la sexualisation des publicités», notent les chercheuses. Des données du Geena Davis Institute on Gender in Media, cité dans ces recherches, indiquent pourtant que les femmes sont six fois plus représentées dans des vêtements ou des postures sexuelles suggestives que les hommes dans des pubs datant de 2006 à 2016

Newsletter L de Libération du 18 novembre 2020


De ce fait, dire en 2022 qu’on veut rendre un produit sexy, même si c’est avec la meilleure intention du monde, continue à mon sens à convoquer ce même imaginaire stéréotypé. Et même si on montre des corps et des beautés diverses, on continue à montrer des corps (de femmes surtout) pour vendre des produits qui n’ont pas grand chose à voir avec le corps, comme du carrelage (ce que Gerflor faisait déjà dans les années 80 avec des corps d’hommes et un humour dont je vous laisse seul·es juges).

Associer sexiness et performance publicitaire, c’est associer sexe et performance

C’est la deuxième raison qui me fait rejeter le mot sexy dans le cadre du discours professionnel : suivre l’objectif de rendre une marque ou un produit plus sexy, c’est avant tout vouloir améliorer sa performance commerciale.

Performance, nom féminin

1. Résultat obtenu dans une compétition.
Les performances d’un champion.

2. Rendement, résultat le meilleur.
Les performances d’une machine.

3. Œuvre artistique conçue comme un évènement, une action en train de se faire

Dictionnaire Le Robert

Utiliser la sexiness comme un facteur voire un indicateur de performance commerciale (certaines marques mesurent leur degré de sexiness, plus souvent appelée désirabilité, à travers des études) est problématique dans le sens où cela contribue à renforcer la connexion entre sexe et performance, sexe et compétition, sexe et rendement.

La sexiness est l’objectif à atteindre.
L’objectif à atteindre est la performance.
La sexiness est la performance.

Or, depuis des années les mouvements féministes, entre autres, s’attachent aussi à déconstruire cette image du sexe comme performance qui amène à tellement de situations de détresse chez tous les individus quel que soit leur genre. Le culte de la performance sexuelle qui pousse de nombreux hommes à prendre des médicaments pour booster leur capacité ou de nombreuses femmes à se forcer à avoir des rapports sexuels même si elles n’ont pas envie. Le culte de la performance sexuelle qui sacralise l’orgasme comme unique « destination » d’un rapport sexuel. Le culte de la performance sexuelle qui impose une certaine fréquence aux rapports sexuels dans les couples (et même en dehors) et nie la multiplicité des formes de désirs (ou d’absence de désir) qui existent pourtant bel et bien.

Associer sexiness et performance, c’est maintenir un lien en réalité néfaste et qui ne fait que nourrir des attentes irréalistes, comme les déconstruisent régulièrement Mashasexplique ou Je m’en bats le clito.

De la sexiness au sexe, y a-t-il une place pour ce sujet au travail ?

Dire que je ne veux plus employer sexy pour qualifier un produit ou une marque dans le cadre du travail, ce n’est pas chercher à rendre tabou le sujet du sexe et des sexualités. Ce n’est pas non plus dire que l’intime n’a aucune place à prendre dans le monde professionnel : je pense par exemple qu’on aurait raison de parler de certains sujets intimes comme les règles (et le SPM, syndrome pré-menstruel) ou l’endométriose dans le cadre des entreprises car dans un cas comme dans l’autre l’impact au travail est réel sur les personnes qui souffrent psychologiquement et physiquement. En parler n’aurait pas pour but de stigmatiser et mettre à l’écart mais de comprendre et adapter au sein de l’entreprise.

En matière de sexe et de sexualités (et dans les entreprises qui ne vendent pas des produits ou services directement liés au sexe), je ne vois pas cette relation entre « parler de sexe » et « bien-être au travail », mais j’anticipe surtout que ce sujet ramène son lot de jugement (souvent hétéronormé par ailleurs, c’est-à-dire pensé par le prisme des relations hétérosexuelles), de malaise et ne contribue finalement qu’à créer un climat propice aux remarques sexistes, homophobes, transphobes, grossophobes… voire au harcèlement.

Je ne dirai donc plus sexy pour qualifier des slides, un produit ou une marque de carrelage, mais je reconnais qu’en marketing le désir reste un puissant moteur. Je lui préfère à la limite désirable (plus neutre et plus ouvert, car le désir peut prendre des formes multiples, pas forcément sexuelles), enviable (un peu désuet et parfois connoté péjorativement, certes) ou même attrayant·e.
Liste non exhaustive à explorer pour trouver le mot inclusif qui remplacera sexy.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas (systématiquement) : Joyeux Noël

J’adore l’esprit de Noël : j’écoute Mariah Carey dès le 28 novembre, je fais moi-même ma couronne de porte, mon sapin de Noël est grand et décoré en rouge et doré. Il y a pas mal de mes origines allemandes là-dedans et la volonté, aussi, de créer des rituels familiaux qui viennent ponctuer chaque week-end de décembre. Même si Noël est une fête religieuse, je la célèbre sans aucune intention de religiosité n’étant moi-même pas croyante.
Cela dit, ma passion pour le langage m’a poussée à m’interroger sur l’expression qui vient ponctuer cette période de fin d’année et que je balançais auparavant fièrement et sans y penser, le coeur plein de bonnes intentions : Joyeux Noël. Car en réalité, cette expression n’est pas très inclusive. Pourquoi ?

Tout le monde ne fête pas Noël

Cela peut paraître évident, mais il est bon de le rappeler surtout dans un pays comme la France, un pays laïc mais de tradition catholique où la plupart des jours fériés sont liés à des fêtes religieuses catholiques, où la quasi totalité des édifices religieux sont des lieux de culte catholique et où il n’est pas rare de voir des croix au sommet des montagnes. En France, célébrer Noël sur un mode catholique, c’est-à-dire la naissance de Jésus le 25 décembre est le mode de penser par défaut. Si pour les les 48% de Français·es qui se déclarent lié·es à la religion catholique (ce qui est différent de pratiquant cette religion – c’est ici un rapport plus social que religieux), il y a peut-être une portée religieuse à cette célébration, la dimension commerciale de Noël en fait aujourd’hui un évènement plus culturel que cultuel que de nombreuses personnes non religieuses célèbrent (comme moi). Difficile d’y résister quand à partir de mi-novembre, que l’on soit croyant·e ou non, on est exposé·e de manière constante à l’ambiance de Noël et ses messages.

Mais le catholicisme est loin d’être la seule religion présente en France : s’il est interdit par la loi française de recenser les personnes sur la base de leur religion, l’Observatoire de la laïcité a publié en 2019 un sondage montrant qu’au moins 8% des personnes vivant en France se sentaient liées à une religion ne célébrant pas Noël (et ce chiffre sous-estime certainement la réalité).
Les orthodoxes peuvent célébrer Noël mais certain·es le fêtent en janvier car leur calendrier n’est pas le même, la religion juive ne fête pas Noël mais Hanukkah au mois de décembre (et pas le 25), et les personnes musulmanes n’ont pas d’équivalent de Noël.

La Commission européenne l’a rappelé dans son guide pour une communication inclusive destiné à donner à ses fonctionnaires des recommandations (et non des obligations, contrairement à ce que les polémistes ont voulu faire croire) pour s’adresser à toutes les Européennes et tous les Européens en tenant compte de leurs diversités, y compris la diversité de culte : partir du principe que tout le monde est chrétien en Europe (et a fortiori en France) est tout simplement faux. Il ne s’agit pas de renier les traditions et l’héritage catholique de la France ou d’empêcher qui que soit de fêter Noël mais simplement de reconnaître qu’il y a d’autres pratiques, d’autres cultes.

Evitez de partir du principe que tout le monde est chrétien. Tout le monde ne célèbre pas les fêtes chrétiennes et toutes les fêtes chrétiennes ne sont pas célébrées le même jour. Soyez sensibles au fait que les gens ont différentes traditions religieuses et différents calendriers.

European Commission Guidelines for Inclusive Communication


J’en discutais avec une collègue l’autre jour qui est musulmane et qui me disais précisément ne pas tant être gênée par l’expression « Joyeux Noël » en soi mais plutôt par le fait qu’une partie de son entourage, notamment professionnel, partait du principe qu’elle le célébrait forcément, ce qui témoigne d’un manque d’ouverture et de connaissance de sa propre culture à elle.

Noël n’est pas toujours un moment joyeux

Au-delà de l’inclusion du point de vue religieux, qui peut paraître assez évidente, il y a une autre dimension dans l’expression « Joyeux Noël » qui me gêne aussi : l’injonction à la joie.

Noël renvoie à un imaginaire de fête familiale, où tout le monde se retrouve autour d’un sapin et d’un bon repas, où l’on échange des cadeaux et où, en gros, on passe un bon moment ensemble.
C’est oublier que ce « Joyeux Noël » peut être un trigger (déclencheur) négatif pour les personnes qui se sentent mal de ne pas rentrer dans cette image parfaite du Noël familial (les célibataires, les personnes isolées, les personnes âgées…) et cela peut provoquer ou renforcer une souffrance qui va impacter la santé mentale des individus.
De même, être pauvre et ne pas pouvoir couvrir ses enfants de cadeaux, ou même simplement leur offrir le jouet désiré, c’est une souffrance pour de nombreux parents en situation de précarité. Vous me direz que, comme le Grinch le découvre dans Comment le Grinch a volé Noël, Noël est dans le coeur avant tout. Certes, c’est une jolie histoire, mais je ne crois pas qu’elle soit très opérante pour comprendre la vie des personnes qui vivent dans la précarité.
Enfin, dans les environnements précaires comme dans les privilégiés, Noël n’a pas la même saveur en fonction de son genre : la charge mentale repose en grande partie sur les femmes qui planifient des jours (voire des semaines) à l’avance les cadeaux à acheter, qui emballent, qui font les courses, qui préparent les repas, qui s’assurent que les conversations ne dérapent pas à table, qui rangent les papiers cadeaux qui traînent, qui font le SAV des jouets cassés, et j’en passe. Causette en a fait un article édifiant l’année dernière : La charge (monu)mentale de Noël.

Mais alors on dit quoi ?

Ici, pour moi, il y a deux clés : le contexte et l’intention.
Le contexte, c’est assez simple : si vous connaissez suffisamment bien une personne pour savoir qu’elle fête Noël, vous avez la réponse à la première question.
Si vous n’êtes pas sûr·e, vous pouvez opter pour des formulations moins marquées comme « bonnes fêtes » (même si cela part du principe qu’il y a quand même une célébration) ou « bonne fin d’année » (qui marche à tous les coups). « Mais je suis juive et je m’en fiche qu’on me dise Joyeux Noël ! » est un argument qu’on peut entendre : et je le comprends ! Dans ce cas, good for you ! Mais pour s’exprimer de manière inclusive, on choisit souvent l’option du dénominateur commun le plus partagé afin de s’assurer que personne ne se sente exclu car penser par défaut pour les groupes minorisés fonctionne toujours aussi pour les groupes dominants : il n’y a aucun risque à dire « bonne fin d’année » pour personne, il y a un risque à dire « Joyeux Noël » même pour quelques un·es, je choisis donc la première option, qui ne coûte pas plus chère.

L’intention, c’est le plus important pour moi : dit-on « Joyeux Noël » comme un automatisme dépourvu d’intention, comme n’importe quel bonjour ou au revoir ? Ou bien le dit-on en conscience, avec le vrai souhait de transmettre un message à son interlocuteur ou son interlocutrice ? A la réflexion, m’interroger sur ce « Joyeux Noël » m’a permis de comprendre que j’avais envie d’y mettre plus qu’un simple message de courtoisie : à ma collègue qui part pleine d’anxiété à l’idée de toutes les choses à organiser, je veux aussi dire mon empathie, à la caissière qui va travailler et n’aura pas de vacances pour se reposer, je veux aussi dire ma gratitude. A la première, un « Bonnes fêtes et prends bien soin de toi surtout », à la seconde « Bonnes fêtes et merci infiniment ». Cela n’a pas besoin d’être long ou compliqué mais juste sincère, authentique et dit avec intention.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je dis : autrice, entrepreneuse et mairesse

Une des règles les plus simples du langage inclusif est d’employer le féminin des noms de métiers quand on parle de personnes qui s’identifient comme des femmes.
On dit donc très simplement la directrice, l’institutrice, la boulangère, l’avocate… Pourtant pour certains métiers, notamment ceux perçus comme étant les plus prestigieux, le féminin des mots continue à avoir plus de mal à s’imposer. C’est par exemple le cas des mots « autrice », « entrepreneuse » ou « mairesse ».
Alors que je lisais récemment un livre appartenant à mon fils de 8 ans, j’ai de nouveau été frappée par la fréquence à laquelle on nomme mal certains métiers quand ils sont exercés par des femmes.

Un livre jeunesse publié par Bayard, « Les dragons de Nalsara »
où on dit de Marie-Hélène Delval qu’elle en est « l’auteur » (alors qu’elle est bien aussi décrite comme « traductrice »)

Si je comprends qu’employer un langage inclusif 100% du temps à l’écrit comme à l’oral puisse paraître difficile et contraignant à certaines personnes car cela requiert de transformer profondément des habitudes ancrées depuis l’enfance, il est plus difficile pour moi de faire preuve de bienveillance envers les entreprises des métiers de l’écrit et de la parole (comme les maisons d’édition, la presse et les médias de manière générale) sur une règle qui ne devrait pas poser de problème particulier : dire les métiers au féminin.

La querelle de la féminisation des noms de métiers

Il est important de faire un petit retour historique sur l’apparition (et la disparition) de certains noms de métier au féminin.
Comme l’explique Eliane Viennot dans Non le masculin ne l’emporte pas sur le féminin, en langue française, on a toujours disposé de mots au féminin et au masculin pour parler de quasiment tous les métiers. Il est par exemple important de déconstruire cette idée qu’au Moyen-Âge, les femmes n’avaient aucun pouvoir car elle avaient en réalité accès à de nombreux métiers qu’on a dit plus tard « réservés aux hommes ».

Sophie Cassagnes-Brouquet décrit dans ses ouvrages la vie des femmes à cette époque avec beaucoup plus de nuances que les idées communément admises et on y on découvre qu’on les appelait déjà abbesse, mairesse, chevaleresse ou encore autrice, philosophesse, poétesse…

C’est à partir du 17e siècle avec la vague de masculinisation du français que ces mots ont commencé à perdre du terrain notamment avec un évènement marquant, la suppression du mot « autrice » (entre autres mots féminins décrivant des fonctions de prestige) du premier Dictionnaire de l’Académie Française. Les siècles qui ont suivi ont contribué à renforcer la volonté d’invisibiliser les femmes exerçant ces métiers en supprimant les mots pour les décrire correctement, et en introduisant l’idée de la « femme de », encore longtemps inscrite dans les dictionnaires les plus communs : une boulangère est une femme de boulanger comme une ambassadrice une femme d’ambassadeur. Il est aujourd’hui désuet d’employer ces féminins dans ce sens, mais cette vision des « femmes de » continue à habiter l’esprit notamment des générations les plus âgées.

Dans les années 1980 en France a eu lieu la querelle de la féminisation des noms de métiers, insufflée par l’arrivée de femmes à des hautes fonctions gouvernementales. Un bras de fer s’est installé en France pour savoir si l’Académie allait autoriser qu’on dise Madame La Ministre ou La présidente.

A ce sujet, je recommande le livre de Bernard Cerquiglini (malheureusement pas un adepte du langage inclusif de manière général), La Ministre est enceinte, qui revient sur ces années de querelle de féminisation des noms de métiers. C’est tristement drôle et instructif.

Pour faire court, après des années de discussions politiques et de circulaires ministérielles, l’Académie Française à fini par se plier à l’usage qui avait évidemment fini par pencher pour la version la plus évidente et la plus censée : dire La Ministre quand on parle d’une femme.

Les faux féminins, les faux amis de la féminisation des mots

Mais pour certains mots, la féminisation prend des chemins de traverse : c’est par exemple le cas de (certains) mots qui finissent en -teur ou en -eur.
Au Québec, qui a dès les années 1970 entrepris de (re)féminiser les noms de métiers, la stratégie adoptée à été celle d’ajouter un « e » au mot masculin, comme dans « auteure », « entrepreneure » ou « professeure ». Si la démarche était louable et a permis d’accélérer grandement l’adoption de mots féminins, elle présente deux inconvénients :

1. elle est en opposition avec les règles habituelles de la langue française et contribue à rendre plus complexe encore la compréhension et l’adoption d’un langage inclusif unifié. Demandez à un enfant de 3 ans de vous donner le féminin de « professeur », il ou elle vous dira certainement « professeuse », car la règle qu’un mot en -eur se féminise en -euse est souvent déjà assimilée à cet âge. Idem pour les mots en -teur qui se terminent en -trice au féminin, comme agricultrice… ou autrice.

2. le « e » ajouté ici pour féminiser les mots est ce qu’on appelle un « e » muet, qui ne se prononce pas et donc ne s’entend pas. Or on ne veut pas que les femmes soient muettes mais audibles. En effet, dans un contexte où il est essentiel de rendre visible la présence des femmes dans tous les métiers, et surtout ceux où elles sont sous-représentées, il est aussi important de rendre cette présence audible. Si à l’écrit, vous lisez le « e » d’entrepreneure, à l’oral, vous ne l’entendrez pas. Et il faut entendre que des femmes sont autrices ou entrepreneuses car les mots ont un impact sur notre représentation du monde.

L’usage est en train d’ancrer « autrice » et « entrepreneuse »

Vous l’aurez compris, je dis autrice, entrepreneuse ou mairesse car ce sont les formes les plus évidentes du point de vue des conventions régulières de la langue française, des formes (au moins pour autrice ou mairesse) qui sont attestées depuis des siècles, et des formes qui rendent présentes, visibles, audibles les femmes qui exercent ces fonctions.
Mais la dernière raison, et certainement la plus encourageante qui me conforte dans l’idée que ce sont les bons mots, est tout simplement leur adoption de plus en plus large par les gens.
Quand on écoute des linguistes, on comprend vite que les règles de grammaire et d’orthographe sont des conventions qui évoluent avec le temps et que les institutions créatrices de normes (comme l’Académie, les dictionnaires, les livres de grammaire) ne les définissent pas toujours avec l’accessibilité et la simplicité en tête. Mais on comprend surtout que ce qui fait la langue, c’est l’usage, c’est-à-dire comment les locuteurs et les locutrices s’emparent de cette langue et la font évoluer.

Un des indices de l’usage peut être trouvé dans les recherches faites sur Internet, notamment sur le moteur de recherche Google. On peut suivre cet usage grâce à l’outil Google Trends qui permet de suivre l’évolution de l’intérêt pour un mot ou un thème dans le temps.
Et quand on compare les recherches faites autour d’auteure vs autrice ou entrepreneure vs entrepreneuse, on voit clairement que l’usage est en train de basculer (voire a basculé) du côté des féminins « autrice » et « entrepreneuse ».

Si on regarde la tendance depuis 2004, le mot « auteure » qui dominait les recherches est clairement en train de se faire rattraper par « autrice », avec une croissance forte de l’intérêt pour ce mot depuis 2017, année qui a marqué le début des débats (et polémiques) en France sur l’écriture inclusive.

Et sur les 12 derniers mois, on voit même que le nombre de recherches sur le mot « autrice » a dépassé celui sur le mot « auteure » (le volume moyen de requêtes comparé se voit bien dans l’histogramme « moyenne » à gauche ici), porté notamment par les interrogations des internautes qui se demandent s’il faut dire « auteure ou autrice ».

On observe exactement la même dynamique sur le mot « entrepreneuse » qui lui a largement dépassé sur les 12 derniers mois le mot « entrepreneure » en nombre de recherches, notamment grâce à la recherche « auto entrepreneuse ».

Les maux de la résistance

Je suis ravie de voir que ces mots, ces féminins qu’on entend et qui sont justes, gagnent du terrain, et qu’a minima, ils suscitent des interrogations qui témoignent d’un processus de déconstruction du masculin dit générique (dire le masculin pour signifier les deux genres grammaticaux, comme dans « les directeurs » pour dire « les directeurs et directrices »).
Néanmoins, de nombreuses personnes n’ont pas encore pris conscience de l’importance d’utiliser les mots au féminin pour parler des métiers. Et d’autres refusent bonnement et simplement de dire « autrice » ou « entrepreneuse », y compris bon nombre de femmes.
Les motifs de résistance sont en général triple : un argument esthétique (« c’est moche ») qui traduit en réalité surtout un jugement personnel lié au manque d’habitude d’entendre ou lire ces mots ; dire le mot « autrice » serait ridicule et ridiculiserait donc les femmes qui exercent cette profession.
Un argument sémantique : les mots au féminin ont souvent des connotations péjoratives ou sexuelles (comme « entraineuse » ou « maîtresse ») qu’il nous appartient collectivement de déconstruire.
Un argument plus politique est souvent mis en avant par des femmes qui ont peiné (et on les comprend) à parvenir à des positions de pouvoir ou à exercer ces fonctions habituellement occupées par des hommes : garder le mot au masculin, c’est une manière d’imposer sa légitimité dans des arènes souvent masculines.

Comme le constatent les chercheurs, il s’avère que les premières femmes ayant accédé aux métiers traditionnellement masculins ont eu davantage tendance à conserver les noms de métier masculins : directeur financier, avocat, chercheur… « Les pionnières peuvent se sentir ‘intruses’ et donc privilégier la forme masculine, explique Claudie Baudino. Il est d’autant plus facile de mettre le métier au féminin que la profession elle-même se féminise. »

Les Echos, Entrepreneuse ou entrepreneure : de l’importance du féminin

Je ne cherche pas ici à faire la critique du sexisme intériorisé des femmes (et des hommes) qui refusent d’employer les mots « autrice » ou « entrepreneuse ». Chacun·e reste libre de l’emploi de son vocabulaire.
En revanche je suis convaincue que peu de personnes ont été exposées au contexte historique, politique et même linguistique qui a fait s’imposer les mots masculins au détriment des mots féminins, mais surtout des femmes. Et je suis convaincue que peu de personnes réalisent l’impact que l’emploi de ces mots peut avoir, alors qu’il est attesté par de nombreuses études scientifiques.
Pourtant, de grandes entreprises commencent à comprendre l’importance de dire les métiers au féminin, que cela soit pour des fonctions dites prestigieuses ou non. S’appuyant sur les études de psycholinguistique qui ont montré que les femmes postulent moins à des offres d’emploi quand le métier est décrit uniquement au masculin, la SNCF est passé à l’écriture inclusive pour ses propres offres afin de recruter plus de femmes dans des métiers où elles sont sous-représentées, comme conductrice de train.

Voilà pourquoi je dis, pour tous les mots où le féminin peut se distinguer à l’oral du masculin, autrice, entrepreneuse, mairesse, directrice, professeuse, chercheuse, artisane, forgeronne…


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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : l’Homme

Parmi les conventions pour s’exprimer de manière inclusive, la plus simple est certainement celle-ci : ne pas dire « l’homme » (ou l’Homme) pour désigner l’humanité. Pourtant, l’idée largement répandue selon laquelle le mot « homme » contient le mot « femme » quand on parle par exemple de « l’homme préhistorique » ou de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ne résiste pas vraiment à un examen consciencieux du contexte historique et politique dans lequel le mot « homme » a pris ce sens englobant d’humanité.

Eliane Viennot, professeuse émérite de littérature qui a consacré plusieurs ouvrages devenus des références au sujet de la masculinisation de la langue française, vient de publier un petit opus qui fait le point sur ce sujet, avec ce titre parfaitement provocateur, En finir avec l’homme, chronique d’une imposture, paru aux Editions iXe.

La principale idée de l’ouvrage est la suivante : le mot « homme » a depuis son origine et pendant des siècles désigné les individus masculins uniquement sans ambiguïté. Mais différents évènement ont contribué à lui donner progressivement un sens englobant, en même temps que l’omniprésence du mot « homme » faisait disparaître les femmes en tant que sujets politiques, renforçant leur statut d’objet. Parler de l’homme en ce sens, c’est ne plus parler des femmes.

Des siècles sans ambiguïté : un homme n’est pas une femme

Une des raisons fréquemment mises en avant pour justifier l’emploi « d’homme » dans un sens englobant d’humanité est étymologique : l’origine du mot « homme » en français est la déclinaison hominem du mot latin homo qui lui-même signifie « individu appartenant à l’espèce humaine » (quel que soit son sexe, donc) et qui a aussi donné le pronom indéfini « on ». Le mot homme contiendrait donc en lui cette double représentation et cette définition est aujourd’hui largement admise dans les dictionnaires.

Premier étonnement pour la lectrice contemporaine que je suis : la langue française est loin d’avoir d’emblée donné au mot « homme » le sens englobant d’humanité, mais l’a bien utilisé en premier lieu pour désigner uniquement l’humain de sexe masculin. Avec la création de l’Université de Paris vers 1300 va s’ouvrir une première phase de formalisation de la langue française, et à cette époque le mot « homme » n’est pas considéré comme un équivalent du mot homo du point de vue du sens (c’est-à-dire qu’homme n’est pas synonyme d’être humain) :

« Homo signifie homme et femme, et nul mot de français n’a d’équivalent ; et pour ce, cette (…) proposition est fausse : femme est homme »

Nicole d’Oresme, vers 1360

Dans les siècles qui suivirent, cette absence totale d’ambiguïté se retrouve dans tous les ouvrages des philosophes de l’époque, de Montaigne à La Boétie, où le mot « homme » signifie bien le mâle, les femmes n’étant jamais incluses dans ce mot (et donc très peu le sujet des-dits ouvrages). On a tendance à lire avec notre vision actuelle du mot « homme » les textes des Lumières comme Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau, au titre qu’on a envie de croire inclusif. Mais Eliane Viennot démontre que là encore, le mot « homme » est en réalité bien pris dans le sens d’être humain mâle, et que c’est de l’inégalité entre les individus masculins qu’on parle, pas des autres car la place des femmes est alors déjà définie : dans l’espace domestique, pas dans l’espace politique.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 se situe dans cette même veine, qui exclut dans son titre comme dans son contenu les femmes, les enfants et une partie des hommes d’ailleurs. Dans cette déclaration, le masculin employé à travers le texte n’est pas un masculin générique qui représenterait tous les individus, mais bien un masculin spécifique, écrit par des hommes pour des hommes.

Malgré les protestations de certain·es partisan·es d’une égalité de droits entre les sexes (comme Olympe de Gouge ou Condorcet), ce texte et tous les textes constitutionnels ou législatifs qui vont suivre vont continuer à parler des droits et devoirs des individus masculins, et eux seulement, ne mentionnant le mot « femmes » que très rarement pour réaffirmer leur exclusion des droits et ce jusqu’en 1946.

Bible et Académie Française aux origines du glissement de sens

Eliane Viennot décrit comment les premiers traducteurs de la Bible du latin au français ont ouvert la brèche à ce glissement de sens en traduisant hominem en « homme » alors qu’il aurait du être traduit dans ce contexte par « humain » pour respecter le sens originel du texte. Si le mot homme a été choisi au lieu d’un autre, c’était plus par choix politique (inscrire l’assujettissement des femmes aux hommes dans les préceptes de la Bible) que par pertinence de sens.

C’est dans le premier Dictionnaire de l’Académie Française paru en 1694 que pour la première fois est proposée une définition du mot « homme » qui englobe aussi les femmes :

Homme : animal raisonnable. En ce sens, il comprend toute l’espèce humaine, et se dit de tous les deux sexes.

Dictionnaire de l’Académie Française, 1694

C’est dans cette même édition du Dictionnaire que sont aussi supprimés les mots désignant le féminin de certains métiers comme « autrice », « philosophesse », « peintresse », « traductrice », l’Académie invitant à utiliser le masculin de ces mots pour désigner les femmes qui (oseraient) pratiquer ces métiers. C’est un des éléments déclencheurs de ce qu’on appelle la masculinisation de la langue française.

20e siècle : résistance française à l’inclusion des femmes & majuscule

Malgré l’obtention du droit de vote pour les femmes en 1944 et la mention explicite dans la Constitution de la IVe République en 1946 de la garantie de droits égaux pour les hommes et les femmes, le 20e siècle ne sera pourtant pas celui d’un retour au sens originel du mot « homme » comme individu masculin.

D’abord, en 1948, alors que la plupart des pays du monde adoptent la traduction inclusive human rights (droits humains) dans la Déclaration universelle des droits, grâce notamment aux efforts d’Eleanor Roosevelt, la France conserve, elle, l’expression « droits de l’homme ».
La Constitution de la Ve République efface ensuite la mention ajoutée précédemment de la garantie des droits aux femmes.
Et les décennies qui vont suivre vont voir se succéder les tentatives de maintien du sens englobant du mot « homme », avec le renforcement d’une innovation apparue plus tôt dans le siècle : la majuscule. « L’homme » désignerait donc le mâle et « l’Homme » le genre humain, en référence à la manière dont les scientifiques distinguent genre et espèce, comme par exemple dans Homo erectus.
Même si elle n’est officialisée qu’en 1990 par son entrée dans le Dictionnaire de l’Académie Française, cette majuscule de prestige qui aiderait à distinguer deux sens du mot homme / Homme a rencontré en franc succès dès son inception dans les années 1930 : en 1938, le musée d’Ethnographie du Palais du Trocadéro devient « Musée de L’Homme » ; en 1959, on appelle en français « Cours de justice des droits de l’Homme » la cour européenne ailleurs appelée « des droits humains », etc.

C’est donc en faisant fi de tous les changements intervenus depuis soixante-dix ans, dans la terminologie comme dans la société et la vie politique, que les hommes au pouvoir en France ont maintenu une formule désormais à double sens.

Eliane Viennot
Dans un musée familial des bords de Loire, on explique comment l’Homme et sa majuscule ont inventé les bateaux.

Mais pourquoi c’est important ?

Comme le rappelle Pascal Gygax dans Le cerveau pense-t-il au masculin ? 40 ans d’études de psycholinguistique ont prouvé que les mots forgent nos représentations : les femmes postulent moins à des emplois dont les annonces sont rédigées au masculin et les plus jeunes filles se projettent moins dans les métiers décrits au masculin. Les femmes se sentent moins représentées et concernées par le masculin dit « générique ».
Parler d’homme (ou d’Homme pour les adeptes de la majuscule) pour désigner l’humanité contribue non seulement à ne pas représenter les femmes, à ne pas s’adresser à elles mais surtout à ne pas penser leur place dans la société.
Des alternatives existent pour remplacer ce mot en français (humain, genre humain, personne humaine) et de plus en plus d’associations ou groupes ayant le mot « homme » dans leur nom le changent pour une version plus inclusive, comme La Ligue des droits de l’Homme belge devenue La ligue des droits humains en 2018.
Mais dans encore trop de musées, de livres scolaires, d’universités, on parle de « l’homme ».

Manuel d’histoire de CE2 toujours utilisé en 2021
Et comment d’autres essaient de réparer les dégâts en déconstruisant une préhistoire sexiste

Enfin, en plus d’invisibiliser les femmes ce mot contribue à une vision du genre où les personnes non-binaires ou intersexes sont absentes.
Pourquoi ne pas faire simple, et surtout faire juste, c’est-à-dire conforme à l’évidence et la simplicité du sens mais aussi à ce qui est bon pour l’égalité de représentation de toutes et tous ?
Si comme le disent certain·es anti-féministes, on devait se concentrer d’avantage sur ce qui nous rassemble que ce qui nous différencie, alors commençons par là : nous sommes toutes et tous des êtres humains.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis (presque) pas : normal·e

Il y a quelques mots qui déclenchent en moi une alerte mentale dès que je les lis ou les entends : parmi ces mots, « féminin » (comme je l’explique dans Pourquoi je ne dis pas : leadership féminin) ou encore « normal ». Vous m’entendrez très rarement le dire et vous verrez certainement mes sourcils se froncer si vous le dites en face de moi.

Normal, quand la norme contamine l’ordinaire

La raison de mon rejet du mot « normal » est double : la première est un peu snob, je l’avoue, est consiste à penser qu’utiliser le mot « normal » est souvent un genre de faiblesse de la pensée, une façon simpliste de qualifier quelqu’un ou quelque chose, sans précision ni réflexion sur ce qu’on cherche vraiment à dire.
Exemples : « C’est une chaise tout ce qu’il y a de plus normal ! « , « Ses résultats à l’école ? Tout à fait normaux » , « C’est l’horaire normal de passage du bus à cet arrêt ».
Ici, si on voulait s’exprimer précisément, on pourrait dire une chaise ordinaire (qui n’a rien de spécial), des résultats moyens (dans la moyenne mathématique de la classe) ou un horaire habituel (qui se produit fréquemment).
Vous me direz que tous ces mots sont des synonymes de « normal » et que je me prends bien la tête.

Certes, mais la deuxième raison est plus fondamentale et tient à la définition du mot « normal » :

1. Qui est conforme à la norme, à l’état le plus fréquent, habituel; qui est dépourvu de tout caractère exceptionnel
2.  Qui est conforme à la norme, ne présente pas d’anomalie, d’altération.
3. Qui représente une norme (loi, coutume, règle sociale)

L’adj. normal, qui exprime au départ un concept quantitatif de grande fréquence est contaminé par norme: concept qualitatif de règle, de modèle : ,,la notion de «normal» est (…) fondamentalement ambiguë: elle oscille entre le concept statistique de «type moyen» et le concept normatif de «type idéal» (Julia 1964).

Dictionnaire CNRTL


Parler de contamination ici signifie que quand j’entends « normal », j’entends « normé/normatif » plus que « fréquent », et je me demande de quelle norme on me parle et qui la définit, surtout quand ce mot s’applique à des personnes, à des relations ou des comportements : « normal » renvoie alors à l’idée de norme sociale et donc en creux celle d’une injonction à la respecter.

Cette norme se traduit aussi en norme médicale (où l’anormal est alors pathologique) qui peut conduire à des comportements psychophobes (c’est-à-dire qui discriminent sur le critère de la santé mentale) ou à des dénis purs et simples de la souffrance (« Il est bien normal d’avoir mal quand on a ses règles, Madame »). Le mot neuroatypique est d’ailleurs un terme que je trouve particulièrement pertinent car il permet bien de souligner une différence (un écartement de la norme dans le sens de « comportement le plus fréquent ») de manière moins péjorative : vous préférez louer un appartement atypique ou anormal, vous ?

« Normal, pas normé », really ?

Quand j’ai vu la dernière campagne de la marque de prêt-à-porter masculin, Célio, intitulée « be normal », associée à des visuels montrant des hommes faisant leurs courses ou avec un bébé dans les bras, le scepticisme m’a gagné. Plus qu’une campagne, c’est d’ailleurs tout son positionnement de marque que revoit Célio (les gens qui font du marketing diraient une plateforme de marque) avec une idée centrale :

Faites partie de la team be normal (fièrement normal dans leur traduction française, ndlr), des hommes honnêtes avec eux-mêmes, qui vont à l’essentiel car ils sont biens dans leurs baskets, ou leur chemise, leur jean, leur caleçon… Ce qui leur plaît, tant que ça va avec leur vie, la vraie.

Celio.com

Honnêtement, je travaille dans le marketing et la communication depuis assez longtemps pour comprendre l’intention de la marque, et je n’ai aucune raison de penser qu’elle soit malhonnête. Je peux aussi apprécier la tentative de Célio de distinguer leur normalité d’une injonction :

Normaux, pas normés.
Celio est pour tous les hommes, pour tous les physiques, pour les hommes de la rue.

Cependant, je ne peux que rester mal à l’aise face à ce qui reste formulé comme une injonction à ce qui serait une nouvelle forme de normalité cool, décontractée, pas prise de tête (« be normal », c’est quand même de l’impératif). C’est un peu comme si Célio avait voulu prendre le contrepied de la tendance mode normcore apparue au début des années 2010 où l’on cherchait à se rendre « indistinguable de la norme » par un style vestimentaire sans aspérité ni singularité pour se libérer du regard des autres (« finding liberation in being nothing special« , source Wikipedia).

On a passé l’âge d’essayer de vivre la vie des autres. On a passé l’âge de chercher à ressembler à des célébrités. Surtout quand on voit le nombre de carrières qui finissent à la rubrique faits divers.

Alors on pourrait dire que Célio cherche ici justement à faire réfléchir de manière un peu provocatrice à la notion de norme, notamment toutes celles qui entourent les masculinités aujourd’hui. Et à promouvoir une « nouvelle norme » plus facile à vivre, moins oppressive. Pourquoi pas ? Je vous laisse en juger. Moi, je reste gênée par ce « normal » trop contaminé d’injonctions à respecter, par ce normal d’hommes aux corps minces, grands et valides (on voit un homme en fauteuil dans la pub vidéo mais de l’aveu même de Celio, « be normal », c’est « be un peu enveloppé », pas trop quand même).

Normal, un mot alerte, pas un mot interdit.

Ici, mon objectif est avant tout d’encourager à faire preuve d’esprit critique quand on emploie ou entend employer le mot « normal », pas du tout de dire qu’il est à bannir parce que toutes les normes seraient discutables. Même si aujourd’hui de nombreuses normes sociales se déconstruisent grâce aux luttes féministes entre autres, certaines normes sont nécessaires : par exemple, je ne vais pas monter au créneau si vous dîtes qu’il est anormal de rouler à 180 sur l’autoroute (le code la route est une norme que je respecte). Mais je reconnais aussi que ce n’est pas parce que quelque chose est inscrit dans la loi que c’est juste (souvenez-vous quand les femmes ne pouvaient pas ouvrir un compte en banque sans l’accord d’un homme, c’était normal dans le sens de légal, mais pas juste pour autant).

Si vous décidez de dire ou d’écrire « normal », interrogez-vous simplement un instant : n’y a-t-il pas un mot moins ambigu que « normal » pour décrire précisément ce que vous cherchez à dire. Par exemple ordinaire, fréquent, commun, banal, traditionnel…
Et si vous remplacez le mot « normal » par « socialement acceptable », est-ce votre phrase prend un autre sens ? Par exemple, parler d’un « couple normal » peut paraître anodin, mais diriez-vous d’un couple qu’il est « socialement acceptable » au risque de faire passer tous les autres couples pour marginaux ?

A titre personnel, je suis très à l’aise d’écrire les phrases suivantes : « Il n’est pas normal de considérer qu’un enfant de 12 ans peut donner son consentement à un rapport sexuel » ou « Il est anormal que dans un pays riche des gens dorment sur les trottoirs ». Mais je le fais en conscience et avec l’intention délibérée de porter un jugement moral sur la situation que je décris. Normal est un mot à la portée politique potentiellement très forte, à manier avec précaution et intention.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : un·e collègue transsexuel·le

Quand j’ai commencé à penser à cet article, je me suis dit que ça allait être un sujet complexe parce que j’avais le sentiment qu’il y avait tellement à dire sur la manière de parler des transidentités qu’un article n’y suffirait pas.
Mon premier engagement militant a pourtant été au sein d’une association étudiante LGBT (à l’époque, on ne mentionnait pas les QIA+), je connais personnellement des personnes trans, je me considère comme étant plutôt éduquée sur le sujet.

Je pense que cette semi-paralysie face au vocabulaire des transidentités était représentatif de ce que peuvent ressentir de nombreuses personnes cisgenres, c’est-à-dire dont le genre assigné à la naissance correspond au genre vécu, ou en termes encore plus simples qui vivent en harmonie avec le genre qui a été proclamé lors de leur naissance : cela paraît tellement éloigné de notre réalité que c’est forcément difficile à comprendre et qu’on ne sait pas comment en parler.

Alors qu’en fait, ça peut être simple si on sait par où commencer.

Etape 1 : écouter, lire et regarder les concerné·es·x*

En tant que personne cisgenre, l’expérience d’une personne trans m’est totalement étrangère si je ne fais pas l’effort de comprendre. Ne pas faire cet effort conduit à perpétuer le sentiment de différence et d’éloignement. Alors pour comprendre, j’ai écouté, lu, regardé et voici 3 références grâces auxquelles je me suis éduquée.

1. Comprendre la transition

Océan est un comédien et humoriste trans qui a documenté la première année de sa transition pour France TV Slash dans une série de 10 vidéos d’une dizaine de minutes (disponible en intégralité sur YouTube).

Je recommande cette série courte et rythmée, dont chaque épisode aborde un thème (le coming out trans, les démarches de changement d’état civil, l’impact sur la carrière…) et montre avec franchise et transparence, presque sans commentaire, les difficultés mais aussi les joies, les réactions d’incompréhension mais aussi d’amour.

2. Comprendre les oppressions

Lexie, connue sur les réseaux sociaux comme Agressively trans, est une militante trans qui partage sur Instagram une multitude de contenus pour s’éduquer au sujet des transidentités. Elle a publié cette année Une histoire de genres : Guide pour comprendre et défendre les transidentités dont je recommande la lecture à chaque allié·e.

Ce livre est vraiment un trésor pour celles et ceux qui souhaitent, comme son titre l’indique, comprendre et défendre les transidentités. Lexie décrit de manière très accessible et bienveillante mais aussi avec précision les différentes dimensions des transidentités : le poids du contexte culturel occidental dans la marginalisation des personnes trans, le cadre légal qui leur est imposé, les nuances dans les différentes manière de vivre une transition (médicale ou non), et surtout elle prodigue des conseils pour agir en allié·e.

3. Comprendre les nuances

Natalie Wynn aka Contrapoints est une créatrice YouTube trans qui se définit comme « ex-philosopher » et qui produit des vidéos longues qui sont de véritables bijoux (en anglais) : dans une mise en scène léchée à l’esprit baroque, elle décortique des sujets comme les masculinités ou la cancel culture. Elle est pédagogique, drôle et parvient à un équilibre parfait entre nuance, précision et radicalité.
Elle a consacré plusieurs vidéos à décrypter les différentes conceptions du genre (ou de négation du concept de genre) qui agitent les conversations autour des transidentités. Parmi ces vidéos : « Transtrenders » (où elle démonte les arguments de celles et ceux qui parle des transidentités comme d’un effet de mode), Pronouns (sur la question de l’usage du bon pronom he/she/they pour les personnes trans), Gender Critical ou JK Rowling (où elle décrypte les arguments de certaines féministes – appelées TERF pour trans exclusionary radical feminists – qui souhaitent exclure les femmes trans de leurs luttes car elles ne seraient pas des femmes).


Etape 2 : retenir quelques mots de vocabulaire

Le deuxième chapitre du livre de Lexie s’intitule Avoir les bons mots : l’importance du vocabulaire. Lexie y rappelle que les mots peuvent être une arme de bienveillance comme de violence massive. Elle explique la raison pour laquelle le terme transsexuel est à bannir :

Le terme transsexuel, pourtant relativement familier, est à prohiber pour plusieurs raisons (…) En raison de l’association du terme à une maladie mentale, la communauté trans en France rejette aujourd’hui très largement ce sens. Une autre raison est l’ensemble des stigmates, préjugés et stéréotypes accolés aux personnes transgenres par ce mot, telle une hypersexualité supposée, la fétichisation, l’instabilité psychologique, etc. Enfin le terme manque de pertinence puisque sur le plan strictement médical, il définit une personne ayant effectué une opération génitale. De nombreuses personnes transgenres ne le font pas et ne souhaitent pas le faire.

Lexie, Une histoire de genres

Lexie liste dans ce chapitre d’autres mots à ne pas utiliser comme travesti, travelo ou hermaphrodite. Elle explique aussi certains termes propres aux transidentités et mentionne la question cruciale des pronoms. Comme évoqué dans l’article Faut-il inventer de nouveaux mots pour être vraiment inclusif, les pronoms personnels il et elle ne suffisent pas à définir les personnes non-binaires et des alternatives existent qu’un·e allié·e se doit de respecter.

Ce post Instagram de Lexie, Petit lexique de base, est la meilleure source pour celles et ceux qui ont envie de s’exprimer de la manière la plus précise et inclusive possible.


Si transgenre est donc sans conteste à substituer à transsexuel, une 3e voie encore plus simple est de simplement dire trans.
C’est par exemple le choix d’Emmanuel Beaubatie, sociologue et auteur de Transfuges de sexe :

Le mot « transsexuel », utilisé par les médecins dans les années 50, désigne les individus qui ont recours à des modifications corporelles. A l’inverse, celui de « transgenre » a été introduit par les personnes trans dans les année 70 pour se distinguer de celles et ceux qui avaient recours à la médicalisation. Donc pour éviter toute confusion et connotation, j’utilise le terme trans, ce qui me permet d’inclure un maximum de parcours différents dans ma recherche. Il faut bien comprendre que toutes les personnes trans ne s’identifient pas comme homme ou femme et qu’elles n’ont pas toutes recours à des modifications corporelles et à un changement d’état civil

Interview de l’auteur dans Society du 20 mai 2021.

Etape 3 : en parler (ou pas) au travail

Dans le cadre du mois des fiertés, j’ai suivi dans mon entreprise une session d’échange intitulée « How to start an LGBTQ+ conversation ? » (comment entamer une discussion LGBTQ+ ?). On y a parlé de la nécessité de se voir prêt·e à être « clumsy with good intent », c’est-à-dire maladroit·e avec une bonne intention.

Aujourd’hui, je retiens 3 attitudes pour parler des transidentités au travail :
– d’abord, ai-je vraiment besoin d’en parler ? Savoir si la collègue assise en face de moi est une femme trans ou pas, est-ce que cela fait une différence ? Non, ça ne devrait pas.
– si j’ai besoin d’en parler, par exemple pour savoir comment m’adresser à cette personne dont le prénom est neutre, je peux commencer par lui annoncer quel pronom (il/elle ou un néopronom) je souhaite qu’on utilise pour moi avant de lui poser la question simplement, sans circonvolution. Je suis prête à ce que cela crée un moment de gêne, par exemple si cette personne n’est pas trans, mais je peux aussi l’utiliser pour entamer une discussion sur le genre, et mettre en avant le fait que le pronom ne devrait être évident ni pour les personnes trans ni pour les personnes cis, ce qui contribuera à long terme à banaliser cette question.
– je garde ma curiosité pour moi : je n’ai pas à poser de question sur la transition ou tout autre détail intime de la vie d’un·e collègue. Si cette personne devient un·e ami·e, je saurai reconnaître les contextes propices à en parler, mais ça n’est certainement pas la cantine ou une salle de réunion.

Faire l’effort de comprendre, dire simplement trans, et être prêt·e à faire des erreurs et à les corriger, c’est pour moi la plus simple manière d’être allié·e des personnes trans, au travail et dans la vie de tous les jours


* dans cet article, j’utilise la lettre x pour représenter les personnes non-binaires ; j’ai expliqué ici pourquoi je n’utilise généralement pas ce x, mais il me semblait que dans le contexte d’un article qui parle de transidentités, il était indispensable de bien représenter la diversité sur le spectre du genre, c’est-à-dire d’inclure les personnes non-binaires.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je dis : un·e collègue noir·e

Jusqu’à présent dans cette rubrique « Pourquoi dire et ne pas dire », je me suis concentrée sur des mots ou expressions que je ne recommande pas : pourquoi je ne dis pas putaclic ou leadership féminin, pourquoi je ne dis (presque) pas « bonjour à tous ». Mais je ne voudrais pas laisser penser que parler un langage inclusif, c’est simplement bannir des mots qu’on déconstruit. C’est aussi promouvoir des mots qu’on utilise peu alors qu’ils ont le mérite de nommer précisément (c’est pourquoi d’ailleurs j’aime parler de langage précis et inclusif). C’est le cas du mot noir quand il est utilisé pour décrire une personne.

Black, renoi, de couleur…mais pourquoi pas tout simplement noir ?

Pendant des années, j’ai moi-même employé ces mots pour qualifier des personnes noires : pourquoi ?
Parce que j’avais l’impression que dire « une femme noire » ou « un homme noir » avait une connotation péjorative ; qu’il était plus acceptable (mais pour qui ?) d’employer des formulations moins directes. En réalité, nommer, décrire la couleur de peau d’une personne par le mot anglais black ou le verlan renoi, c’était pour moi comme un euphémisme, comme quelque chose de plus doux.

Euphémisme : expression atténuée d’une notion dont l’expression directe aurait quelque chose de déplaisant, de choquant

Le Robert

Cette définition est très éclairante pour comprendre ce qui se passait pour moi quand j’employais black ou renoi. Je n’osais pas nommer précisément une réalité (être noir·e) que j’assimilais à quelque chose de déplaisant ou choquant. Choquant, parce que parler de personnes noires à des personnes blanches (la majorité de mon entourage) me donnait le sentiment d’être raciste. Déplaisant, parce que parler de personnes noires à des personnes noires me donnait le sentiment de les renvoyer à une condition que je jugeais difficile à vivre (être noir·e et subir toutes les discriminations que le racisme systémique de notre société impose). Le mot noir était donc pour moi tabou au sens propre de « ce sur quoi on fait silence, par crainte ou par pudeur ». Par crainte de passer pour raciste, par pudeur de ne pas froisser la dignité des personnes noires. En cela, je suis le produit de la culture républicaine française, comme le montrait Claire Levenson dans cet article (dont je vous recommande la lecture) paru sur Slate.fr en 2012, Pour une utilisation décomplexée du mot noir :

Alors, pourquoi évite-t-on de dire noir ? Tout part de bonnes intentions antiracistes. Dans la République française, désigner, catégoriser les gens par la couleur de leur peau ou leur religion est très mal vu. Un certain discours républicain maintient que désigner quelqu’un comme noir –même dans un contexte neutre– c’est risquer d’«essentialiser» son identité. C’est l’enfermer dans une communauté, diviser la société en clans.

Ce qu’on ne nomme pas n’existe pas.

J’essaie d’être lucide sur moi-même. Je me souviens très bien qu’adolescente j’avais explosé de colère à table parce qu’un ami de mon père avait fait une remarque raciste. En cela, je pense que j’ai sincèrement des valeurs anti-racistes. Mais je sais aussi qu’à l’école, dans mes études, et dans ma vie professionnelle (en tout cas jusque récemment), je n’ai fréquenté que très peu de personnes noires. Je sais que j’ai intégré des biais inconscients racistes. J’ai conscience de mon privilège de personne blanche et je ne suis pas dupe du fait que le confort de ma vie actuelle doit beaucoup à des personnes racisées qui s’occupent de mes enfants ou de ma maison.

Je ne cherche pas à me culpabiliser (ou à vous culpabiliser) parce que je pense que la culpabilité est un sentiment toxique qui ne fait pas avancer ; mais je cherche à conscientiser ces biais, à les déconstruire et à m’éduquer pour adopter un comportement en adéquation avec mes valeurs. Et cela passe par reconnaître que ne pas dire noir au profit de black ou renoi contribue à perpétuer des biais inconscients racistes car ne pas nommer, c’est rendre invisible, et rendre impossible l’échange, le débat et la résolution des discriminations.

Dans le podcast de l’émission Le temps du débat de France Culture Existe-t-il une identité noire ? on entend notamment Jean-Pascal Zadi réalisateur du film Tout simplement noir dont le titre est un clair appel à utiliser un vocabulaire précis, ainsi que Maboula Soumahouro, maîtresse de conférence spécialisée dans les diasporas africaines aux Etats-Unis, parler de la pluralité des identités noires et de la nécessité de nommer précisément pour lutter vraiment contre le racisme.

On entendait d’ailleurs déjà Maboula Soumahouro dans le documentaire d’Amandine Gay, Ouvrir la voix, qui donne la parole à 24 femmes noires de France et de Belgique qui partagent leurs expériences autour de sujets comme la parentalité, la sexualité ou la religion.
Qu’est-ce que les personnes concernées ont à dire de l’utilisation du mot black ?

Oui mais j’ai un·e ami·e noir·e

Vous me rétorquerez peut-être : « mais j’ai un·e ami·e noir·e qui se qualifie de black, ce n’est donc pas raciste ! »

Certes, mais ce n’est pas là mon message : il ne s’agit pas d’imposer à qui que ce soit, surtout aux personnes concernées, un mot plutôt qu’un autre. Il ne s’agit pas non plus d’adopter une posture paternaliste (ça serait un comble) pour dire à une personne noire qu’elle fait preuve de racisme intériorisé quand elle se qualifie elle-même de black, de la même manière que je ne vais pas attaquer une femme qui parle de leadership féminin en l’accusant de faire preuve de sexisme intériorisé. On a d’ailleurs le droit de ne pas être d’accord avec cette analyse des mots et de leur signification.

Mais pour avoir un regard critique sur les mots, il faut vraiment avoir en tête deux éléments fondamentaux : le contexte et la situation de la personne qui s’exprime. En tant que femme blanche, et a fortiori dans un contexte professionnel, j’emploie le mot précis et je dis un·e collègue noir·e. Car ce que j’entends de la bouche des personnes concernées c’est que le mot noir n’est jamais problématique alors que les autres formulations comme black ou renoi peuvent être mal reçues par au moins certaines d’entre elles : alors je m’abstiens de les dire. Ainsi, je ne prends pas le risque de blesser qui que ce soit, et je ne contribue pas à renforcer, chez moi-même et chez les autres, le biais inconscient raciste selon lequel dire noir est tabou.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : un·e collègue hystérique

Le mot hystérique a déjà été longuement déconstruit et peut-être que pour certain·es d’entre vous, il paraîtra évident que c’est la dimension sexiste qui l’exclut d’un vocabulaire inclusif. C’est vrai, mais ça va plus loin que ça. Car le terme hystérique convoque aussi une forme de discrimination plus tardivement formalisée, la psychophobie. Et appliqué dans le monde du travail, il pousse aussi à nous interroger sur la place qu’on veut bien accorder (ou pas) aux émotions de toutes les personnes quel que soit leur genre.

Aux origines de l’hystérie, l’utérus

Un éclairage rapide sur l’origine étymologique d’hystérie nous renseigne sur la première dimension du mot : son sexisme. De nombreux ouvrages référencent ce terme pour le déconstruire. Dans L’Homme préhistorique est aussi une femme, l’autrice Marylène Patou Mathis résume bien la situation :

Durant des siècles, les femmes sont considérées non seulement comme des « éternelles malades » mais aussi qualifiées de flegmatiques ou d’hystériques. C’est à Hippocrate que l’on doit l’invention du mot hystérie, qu’il utilisa pour décrire une maladie affectant le corps entier due à la matrice, la « suffocation de la matrice » (qu’on dit en grec ustera, qui a donné utérus puis hystérie, ndlr). Dans l’Occident médiéval, l’hystérie était considérée comme une possession du corps féminin par le Diable. Au début du XIXe siècle, la plupart des médecins attribueront la maladie à une sorte d’engorgement de l’utérus ou à une surexcitation de la matrice. Les femmes, à cause de leurs émotions mal maîtrisées, seraient « plus enclines à être atteintes de maladies mentales ».

En gros, à travers l’histoire médicale et jusqu’à récemment, c’est le prétexte biologique (dont on ne connaissait pas grand chose à l’époque d’Hippocrate) qui a justifié cet état quasi perpétuel de maladie mentale chez les femmes (ou plutôt les personnes qui présentaient une forme biologique associée au genre féminin). C’est l’utérus et les désagréments qui l’accompagnent (les règles, le cycle reproductif et ses variations hormonales) qui créent ces humeurs changeantes et incontrôlables qu’on qualifie dans les cas les plus visibles d’hystérie.

C’est grâce à à cause de Freud que l’hystérie a connu un regain d’intérêt et que la théorisation de son origine et de son expression a été la plus poussée, invoquant, au-delà de la dimension biologique, des justifications sexuelles et érotiques et posant les bases de la psychanalyse freudienne.

Aujourd’hui, le terme hystérie n’est plus utilisé dans le contexte médical (sauf peut-être par les psychanalystes de filiation freudienne) et il a été supprimé des classifications officielles internationales des maladies.

Etre hystérique, l’insulte sexiste qui renvoie les femmes à leurs émotions incontrôlables.

Si les gens qui traitent d’hystérique ne le font plus tant en référence au (pseudo) diagnostic médical, la définition commune du terme se focalise sur la dimension émotionnelle et soudaine d’une crise quasi systématiquement associée à une femme, parfois à un groupe (une foule hystérique), un comportement (un rire hystérique) mais rarement à un homme individuellement.

Hystérie : Excitation violente, inattendue, spectaculaire et qui paraît exagérée.

CNRTL

Utiliser le mot hystérique est donc clairement sexiste à plus d’un titre : comme con·ne il stigmatise une partie du corps d’une femme (l’utérus) pour en faire un objet de mépris et il contribue à renforcer des stéréotypes de genre, notamment celui que les femmes ne savent pas contrôler leurs émotions.
A ce titre, il peut être rangé dans la même famille que les archétypes de la angry black woman (« la femme noire en colère », qui est en plus raciste) ou de la drama queen (on ne dira d’ailleurs pas drama king pour parler d’un homme, ici le féminin générique ne gêne personne). Exprimer ses émotions, encore pire sa colère, et si possible de manière soudaine et hors de proportions (encore faut-il savoir qui définit ces proportions), c’est bien « un truc de bonne femme ».

Hystérique, une insulte psychophobe.

Traiter d’hystérique, c’est donc insulter en stigmatisant un état mental, considéré comme hors du commun voire pathologique. Quand on dit « t’es complètement hystérique » le sous-entendu est fréquemment « tu devrais te faire soigner ». Or stigmatiser sur la base d’une maladie mentale, ça s’appelle la psychophobie et la pratiquer n’est pas compatible avec un langage inclusif.

La psychophobie, ou le sanisme (en anglais mentalism ou sanism), est une forme de discrimination et d’oppression à l’encontre de personnes qui ont ou sont censées avoir un trouble psychique ou une autre condition mentale stigmatisée. Les victimes en sont les personnes catégorisées comme souffrant de troubles psychiques.

Wikipedia

Ce terme est apparu dans les année 70, et même si aujourd’hui son usage se répand, il me semble qu’il y a encore beaucoup de travail d’éducation à faire pour que chacun·e se rende compte de la portée discriminante des insultes de type fou, folle, taré·e ou même crétin·e (dont j’ai récemment appris l’origine sur le compte Instagram C’est quoi cette insulte que je vous recommande de suivre).
Paye ta psychophobie est un autre compte qui éduque par le partage de témoignages et de ressources sur l’étendue de la psychophobie dans la société.
Puisqu’aujourd’hui, et encore plus dans le contexte actuel de crise sanitaire, on met tant l’accent sur la santé mentale, il paraît évident de remettre en question ces mots. De la même manière qu’il ne viendrait pas à l’esprit de se moquer de quelqu’un·e qui a un bras cassé ou souffre d’un cancer en raison de sa maladie, pourquoi serait-il plus légitime de se moquer d’une personne qui souffre de schizophrénie ou de dépression ?

Les émotions doivent avoir leur place au travail, comme partout.

Une des raisons pour lesquelles j’ai titré cet article « Pourquoi je ne dis pas : un·e collègue hystérique » est la prégnance dans le monde du travail de l’idée que les émotions n’y ont pas leur place. Une femme me rapportait récemment qu’elle n’avait pas été embauchée à un poste pour plusieurs raisons parmi lesquelles le fait qu’elle présentait, je cite, une « surcharge émotionnelle » et que sa voix semblait « fragile ». Il y avait (heureusement) une raison plus solide à son non recrutement mais je ne peux que m’interroger : la même remarque aurait-elle été faite par ce recruteur à un homme ?
Les discriminations sexistes dans le monde du travail s’expriment à de multiples niveaux, notamment à cause des préjugés et parfois réalités liés à des grossesses potentielles vues comme des freins à la productivité ; mais elles se doublent aussi, entre autres, de discriminations plus insidieuses sur la perception de la mauvaise gestion des émotions des femmes au premier rang desquelles colère et stress. On parle souvent de leadership féminin (expression que je désapprouve pour les raisons développées ici) pour mettre en avant un management plus empathique et bienveillant. C’est donc qu’on peut apprécier chez les femmes la prétendue douceur qu’elles manieraient plus. Mais quand on se déplace sur le spectre des émotions de la douceur à la colère (qui va souvent de pair avec la revendication de justice), alors ce n’est plus si souhaitable. N’y aurait-il pas là un paradoxe ? Si, et c’est le même paradoxe qui s’exprime dans l’incapacité des gens à mettre sur un plan d’égalité l’affirmation et la capacité de décision des hommes et des femmes quand on parle du leadership des uns (les hommes) et de l’agressivité des autres (les femmes), retranscrite dans le terme anglais bossy (autoritaire) qui désigne plus souvent les femmes (voir la campagne Ban bossy).
Dans son ouvrage le Coût de la virilité, Lucile Peytavin se lance dans une difficile mais nécessaire tentative d’estimer combien coûte à l’Etat chaque année les conséquence d’une éducation des garçons et donc des hommes prônant la virilité, dont la non expression des émotions fait partie. Elle calcule combien d’argent coutent les frais de justice, frais médicaux et l’impact sur la vie humaine (des femmes et des hommes) des comportements dits asociaux en très grande majorité perpétués par des hommes (violences, sexuelles ou non, comportements à risque sur la route, etc.) en raison de cette éducation à la virilité. Elle parvient au résultat de 95 millards d’euros par an.

En entreprise, dans nos relations professionnelles, l’impératif au camouflage des émotions et donc la stigmatisation des personnes qui les expriment qu’on traite de collègues hystériques conduit à des cultures toxiques, dont le burn out est un des symptômes les plus visibles.
Je peux déjà vous entendre rétorquer que l’hystérie dénote une expression exagérée des émotions et que celle-ci n’a pas sa place dans l’entreprise où les relations doivent rester cordiales. Ce n’est pas pour rien si on parle de « relation strictement professionnelle » pour parler d’une relation dénuée d’émotions fortes (amoureuse ou amicale). Mais la prochaine fois que vous vous trouverez dans une situation où vous auriez envie de dire d’une collègue qu’elle est hystérique, je vous encourage à vous demander si c’est l’expression de l’émotion qui est exagérée (elle insulte et se roule par terre) ou si c’est l’émotion elle-même que vous trouvez déplacée (comme la colère). Et si on est dans le second cas, et que la colère est légitime, comment faire si on ne peut pas l’exprimer ?
Et si c’était un homme qui avait exprimé la même émotion, quelle serait votre réaction ?

Et si on parlait justement de la santé mentale des femmes ?

Dans les années 70 et 80 certaines féministes ont voulu se réapproprier le terme hystérie en l’assimilant à la manifestation physique de la résistance à l’oppression patriarcale. Est-ce que cette idée est absurde ?
Pas forcément quand on observe les chiffres de la santé mentale par genre qui montrent une claire disparité : les femmes consultent plus pour des troubles psychiques, prennent plus de psychotropes, souffrent plus de certaines maladies mentales.
Je vous recommande l’écoute de cet épisode du podcast Quoi de Meuf ? pour mieux comprendre ce qui de la nature mais surtout de la culture explique ces disparités. Quelques indices : le poids des injonctions sur le corps des femmes, la charge mentale, la manière dont le système de santé traite les femmes, les attentes autour de la maternité, etc…

Pour conclure, je dirais donc que si les fondements biologiques de l’hystérie sont clairement nuls et non avenus, il reste vrai que l’on prend mal en compte et en charge la santé mentale des femmes.
Les femmes sont sociabilisées en tant que femme à plus exprimer leurs émotions et cela se retourne contre elles dans toutes les sphères de la vie, et notamment au travail. Utiliser le terme hystérique pour parler d’une femme, d’une collègue, d’une foule, d’un rire contribue à renforcer ce stéréotype de genre mais également à stigmatiser la santé mentale, quel que soit le genre (c’est pourquoi je ne l’emploierais pas non plus pour parler d’un homme).

Sexiste, psychophobe et toxique, je n’emploie donc pas le terme hystérique.