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Est-ce que ce monde est sérieux ? Langage inclusif : modes d'emploi

Féminisation des grades et fonctions : quand les commandantes, préfètes et autres présidentes défient le sexisme linguistique

Pourquoi le féminin « boulangère » est-il si ordinaire alors que le mot « pompière » crispe tout le monde ? Pourquoi entendre le mot « substitute » à la radio nous fait bugger ? Pourquoi des députés refusent encore d’appeler une femme « Présidente » à l’Assemblée ?

Je me suis récemment posé ces questions au détour de divers contenus sur la féminisation des noms de métiers, grades et fonctions.
Ces contenus ont, comme on dit, surperformé sur les réseaux par rapport à ma propre moyenne, et l’un d’entre eux a même suscité une telle polémique (et son torrent de commentaires pour le moins désobligeants auxquels je m’habitue doucement) que j’ai cru devoir remettre en question ma propre intégrité professionnelle.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la féminisation des noms de métiers, grades et fonctions n’en finit pas de susciter de vives réactions. C’est pourtant une des conventions du langage inclusif les plus consensuelles (que 65% des internautes accueillent favorablement, d’après l’étude Google-Mots Clés que j’ai coordonnée il y a quelques années).
Une convention tellement banale et pratiquée couramment par la plupart des gens qu’on ne la considère souvent même pas comme du langage inclusif.

Ce qui m’a frappé en créant ces contenus, ça a été de percevoir une nuance qui m’avait échappé jusqu’à présent : l’importance spécifique de porter attention à la féminisation des grades, des fonctions et des titres, et pas seulement des noms de métiers, notamment dans l’imposition symbolique et politique de l’égalité de genre.

Dans cette analyse, je vous propose :

  • d’explorer la distinction entre un nom de métier, un grade, une fonction et un titre (ça paraît compliqué et inutile mais vous verrez, c’est révélateur) et les recommandations « officielles » en la matière
  • comprendre ce qui rend certains grades, fonctions ou titres plus difficiles à féminiser (ou en tout cas créent plus de résistance)
  • démontrer l’importance critique de la féminisation des grades, titres et fonctions comme outil de conquête du pouvoir politique

Féminiser les grades et fonctions, une évidence ou une complexification ?

Je dois vous avouer quelque chose : depuis près de 5 ans que je forme au langage inclusif, je parle de « féminisation des noms de métiers, grades et fonctions », mais jamais jusqu’au mois de juillet dernier je n’avais réellement creusé la distinction entre ces termes. J’avais bien compris qu’elle était floue pour la plupart des gens et je m’étais arrêtée là, puisque de toute façon ma position, c’est que tout terme désignant une femme se féminise. Pourtant, la distinction peut avoir son importance.

Quelle différence entre un métier, un grade, une fonction, un titre ?

Maîtresse de conférences, c’est un métier ? Non, c’est un grade.
Présidente, c’est un grade ? Non, c’est une fonction.
Pompière, c’est une fonction ? Non, c’est un métier.

Pas si évident, non ?

Pour simplifier :

  • un métier, c’est une occupation professionnelle rendue possible par l’obtention d’un diplôme ou l’acquisition d’un savoir-faire
  • un grade, c’est un rang dans une hiérarchie qu’on obtient en passant un concours ou en avançant dans sa carrière
  • une fonction, c’est une affectation temporaire obtenue par une nomination ou un mandat
  • un titre, c’est une reconnaissance honorifique, attribuée par une institution ou une autorité

Par exemple, dans le domaine du droit : juriste (métier), substitute (grade), juge aux affaires familiales (fonction), première présidente honoraire (titre).

Dans le domaine de l’enseignement supérieur : enseignante-chercheuse (métier), maître de conférences (grade), doyenne de faculté (fonction), docteur honoris causa (titre).

Évidemment, une personne peut donc cumuler ces 4 niveaux ; dans certaines organisations (comme les entreprises) grades et fonctions peuvent se confondre (par exemple, directeur / directrice peut être un grade lié à une promotion en même temps qu’une fonction attribuée pour un temps donné). Et puis parfois certains qualificatifs sont difficiles à classer : entrepreneuse, c’est pas franchement un métier (on n’a pas de diplôme en « entrepreneuriat », si ?), mais est-ce une fonction ou un titre auto-attribué ? Ou pire, un « statut » juridique ?

Bref, pourquoi faire simple ?

Je vous l’accorde, c’est beaucoup de nœuds au cerveau : alors pourquoi diable s’encombrer l’esprit avec cela ?

La féminisation des grades et fonctions : recommandation officielle dans l’administration française depuis…1986

Tout simplement parce circule cette idée étrange, formulée différemment en fonction des personnes qui la revendiquent, selon laquelle la féminisation ne s’appliquerait qu’aux noms de métiers, mais pas aux grades, fonctions, titres qui seraient, eux, toujours « neutres » (comprendre, masculins).

C’est un argument souvent avancé par les femmes que j’ai interrogées qui refusent intentionnellement de féminiser leur nom de métier, grade, fonction et j’en passe.

« Président, c’est une fonction, donc c’est neutre, et je ne féminise pas ».

Sauf que rien ne légitime (plus) cette conception qui n’est basée sur aucun fondement linguistique mais plutôt ancrée dans plusieurs siècles de « masculin neutre » qui « l’emporterait sur le féminin ».

Et même pire : cette idée va à l’encontre des recommandations officielles au sein de l’administration française qui recommande depuis les travaux de la commission de féminisation initiée par Yvette Roudy en 1984 de féminiser métiers, grades, fonctions. Laurent Fabius a été le premier Premier Ministre à signer une circulaire en ce sens en 1986, suivi par Lionel Jospin qui en remet une couche en 1998 et Edouard Philippe qui clarifie le sujet en 2017, dans un contexte où l’écriture inclusive commence à faire débat.

L’accession des femmes, de plus en plus nombreuses à des fonctions de plus en plus diverses, est une réalité qui doit trouver sa traduction dans le vocabulaire
Pour adapter la langue à cette évolution sociale, Mme Yvette Roudy, ministre des droits de la femme, a mis en place, en 1984, une commission de terminologie chargée de la féminisation des noms de métier et de fonction, présidée par Mme Benoîte Groult. (…)

Je vous demande de veiller à l’utilisation de ces termes:

  • dans les décrets, arrêtés, circulaires, instructions et directives
    ministériels; dans les correspondances et documents qui émanent des administrations, services ou établissements publics de l’Etat ;
  • dans les textes des marchés et contrats auxquels l’Etat ou les
    établissements publics de l’Etat sont parties; dans les ouvrages d’enseignement, de formation ou de recherché
    utilisés dans les établissements, institutions ou organismes dépendant de l’Etat, placés sous son autorité, ou soumis à son contrôle, ou bénéficiant de son concours financier
Circulaire du 11 mars 1988 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre


Censées être appliquées par les divers services de l’Etat, ces circulaires (qui n’ont pas valeur de loi mais sont en théorie à respecter par les fonctionnaires et agent·es de l’État) ont ensuite inspiré d’autres textes spécifiques à certains domaines comme l’amendement au projet de Loi de programmation militaire 2024-2030 sur la féminisation des grades.

J’ai déjà expliqué que « légiférer la langue » est un sujet complexe (notamment sur la question de la ponctuation inclusive), mais sur la féminisation des noms de métiers, grades, fonctions, on ne manque de référentiels favorables, persistants et officiels pour la légitimer.

Prestige, pouvoir et position : quand la féminisation des grades et fonctions dépasse la difficulté orthographique

Qu’est-ce qui rend certains mots plus difficiles à féminiser que d’autres ?

En gros, il y a trois freins principaux :

  • un usage inhabituel qui choque l’oreille et suscite des interrogations sur la légitimité orthographique (pompière, ça se dit, ça ?)
  • une connotation péjorative associée au mot féminin que son équivalent masculin n’a pas (une entraîneuse désignait une proxénète et ce sens est resté gravé dans les imaginaires)
  • la conviction que le « masculin est neutre » qui renforce les biais sexistes inconscients (ou une misogynie assumée) et associe plus volontiers un mot masculin au prestige et à l’autorité

Pompière ou procureuse : le match entre cohérence morphologique et usage

Il y a un test très simple à mener quand on veut féminiser un nom : demander à un ou une enfant de 5 ans. En général, très spontanément, l’enfant va dire d’une femme qu’elle est médecine ou pompière . Parfois, ça donne lieu à des mignonneries comme « peintreuse » parce que les enfants intègrent que les mots qui dérivent d’un verbe se terminent souvent en -euse.
D’une certaine manière les enfants exagèrent ce qu’on appelle la cohérence morphologique, c’est-à-dire les règles régulières de formation des mots (féminins ou masculins d’ailleurs), qui, pour le plus grand bonheur des élèves, du corps enseignant et des parents, comporte une palanquée d’exceptions.

Sauf que face à une féminisation inhabituelle, comme pompière, très peu usitée puisque très peu de femmes exercent ce métier (7% des sapeurs-pompiers professionnels, mais tout de même 22% des volontaires), on va souvent plaider l’exception ou « le masculin neutre » au mépris de la plus simple expression de la féminisation (ici, ajout d’un -e final).

Et pour ne rien simplifier, on a eu tendance, depuis les années 1970, à préférer la création de « faux féminins », importés du Québec, comme entrepreneure ou professeure, qui ont le double désavantage de ne pas marquer de distinction audible (on n’entend pas le féminin à l’oral) et de créer de nouvelles exceptions à la cohérence morphologique qui veut qu’un mot qui se termine en -eur et qui dérive d’un verbe se féminise en -euse. Une entrepreneuse, une professeuse.

Personnellement, je recommande toujours de féminiser de la manière la plus régulière possible, mais je reconnais surtout que in fine, c’est l’usage qui tranche : si personne ne dit procureuse, y compris les premières concernées, ça ne sert à rien d’insister. Parce que l’idée n’est pas non plus de passer des heures à justifier pourquoi on féminise d’une certaine manière plutôt que d’une autre, on a le droit de choisir un autre combat (même si celui là est tout à fait légitime et utile, évidemment).

Aucun jugement sur les femmes qui préfèrent donc ne pas féminiser. Mais, il y a quand même une opportunité manquée ici de lutter contre les biais sexistes, encore plus marquante quand on s’intéresse au double standard linguistique des noms.

Féminins entachés : une opportunité de retourner le stigmate sexiste

De nombreux travaux de linguistique se sont intéressés à l’étude de la féminisation des noms d’agent (ou d’agente!) qui regroupe, en gros, les mots désignant une personne qui réalise une action, un métier, un grade, une fonction… On peut citer ceux d’Anne Dister et Marie-Louise Moreau, autrices de Féminiser ? Vraiment pas sorcier ! (2009) ou de Sophie Piron qui a étudié le parcours de noms féminins dans les dictionnaires sur plusieurs siècles.

Elles démontrent que les noms d’agent féminins peuvent avoir différentes valeurs, notamment des valeurs négatives illustrant un double standard linguistique :

  • féminin discriminant : le mot féminin est moins prestigieux (un couturier, c’est Christian Dior, une couturière, c’est notre grand-mère).
  • féminin entaché : a une connotation péjorative ou sexualisante (entraîneuse, maîtresse) ou est suspect du fait de son homonymie avec un objet (cafetière, chauffeuse, etc – notez que ça ne gêne personne pour avocat)
  • féminin conjugal : désigne « la femme de » plutôt que la personne qui exerce le métier ou la fonction (les fameuses « soirées de l’ambassadrice »)

Aujourd’hui, j’observe un vrai décalage générationnel à ce sujet : en formation, une femme qui devait avoir plus de 45 ans a mentionné l’idée de féminin conjugal et une de ses collègues dans la vingtaine a écarquillé les yeux. Elle n’avait jamais pensé à ça tant cet usage est devenu désuet. Et ce n’est pas arrivé qu’une fois.

On pourrait donc penser que les usages et perceptions évoluent favorablement : mais il reste encore beaucoup de travail pour éduquer les masses, comme le montre cet extrait d’une émission de TV ou une avocate dit qu’on peut l’appeler « maîtresse » (fait rarissime) : le sexisme paternaliste de l’animateur en dit long.

Ma conviction, c’est que la seule manière de s’en sortir, c’est de banaliser l’usage de ces mots pour les décharger progressivement de leur connotation négative. Assumer ces mots, si on le peut, et a fortiori quand on est soi-même dans une position de pouvoir ou d’influence. Comme l’ont fait les rappeuses US qui ont commencé à se réapproprier les insultes bitch ou pussy, pour retourner le stigmate sexiste qui y est associé.

L’importance critique de féminiser titres, grades et fonctions : reprendre le pouvoir aussi par le terrain du symbolique

Féminiser le nom de son métier, ça peut être simple mais ça peut aussi être compliqué, comme mon enquête l’a démontré. Mais la plupart du temps c’est un choix personnel, individuel.

Mais féminiser un grade, une fonction ou un titre présente une complexité supplémentaire : c’est un mot qui nous est attribué, qu’on ne peut pas toujours choisir.

Dans l’armée, même si aujourd’hui l’échelle des grades militaires est en théorie entièrement féminisée, dans la pratique, l’application de la féminisation est très hétérogène et de nombreuses militaires elles-mêmes ne revendiquent pas cette féminisation, par méconnaissance des recommandations officielles ou pour toutes les raisons précédemment citées. Alors que l’armée française est la 4e armée du monde la plus féminisée, on a du mal à dire lieutenante, sergente, colonelle ou même officière. Il suffit d’écouter les commentaires du défilé du 14 juillet pour le constater.

Ici, la question de la féminisation n’est pas seulement un enjeu d’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, mais aussi un enjeu d’accès au pouvoir.

Politique, justice, armée : les bastions du sexisme linguistique ?

On en a encore eu un exemple très récemment en Italie : un député a refusé d’appeler la Présidente de l’Assemblée Nationale « Signora Presidente » (Madame la Présidente) mais l’a tout bonnement appelée « Signor Presidente » (Monsieur le Président), malgré son rappel à l’ordre. Conforté par la volonté de la présidente italienne elle-même, Giorgia Meloni, de ne pas féminiser sa fonction, il en a fait une esclandre qui était, à n’en pas douter, destinée à rappeler à la présidente que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Et pas seulement dans le vocabulaire.

On le sait depuis les travaux d’Eliane Viennot sur l’histoire de la masculinisation de la langue française : la langue française était finalement bien moins sexiste au Moyen-Âge, avant la création de l’Académie Française et son entreprise de supprimer de notre vocabulaire, à travers son dictionnaire, les noms de métier féminin. Et pas n’importe lesquels : surtout les plus prestigieux. Adieu philosophesse, libraresse, autrice et j’en passe.

Tout l’histoire de la langue nous l’a démontré : les règles orthographiques ou grammaticales ne sont pas neutres et ce « masculin qui l’emporte » traduisait aussi une conception de la place des femmes dans la société, pas seulement dans la langue.

« Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »

Nicolas Beauzée, Grammaire générale, 1767

Refuser obstinément dans le champ linguistique la féminisation des titres et fonctions, a fortiori dans un lieu symbolique du pouvoir politique comme l’Assemblée Nationale, c’est aussi réaffirmer l’infériorité hiérarchique des femmes dans le champ politique. En France, il y a quelques années, un député avait fait la même chose, arguant cette fois que la « présidente était la femme du président », et citant l’Académie Française en référence. Au mépris des circulaires Fabius, Jospin, Philippe, de la cohérence morphologique du français, et du simple respect de la présidente en question.

Pourquoi la « querelle de la féminisation » est loin d’être finie et comment la gagner

C’est ainsi qu’a été nommée la période d’une vingtaine d’année pendant laquelle l’Académie française s’est battue contre les recommandations de féminisation de la commission d’Yvette Roudy de 1984, jusqu’à lâcher l’affaire en 2019, acceptant enfin une pratique déjà rentrée dans l’usage depuis longtemps : on pouvait dire Madame La Ministre (Bernard Cerquiglini y a consacré un livre pathétiquement drôle, Le ministre est enceinte).

Cette décision de l’Académie a pu être perçue comme le signe de la victoire et la fin d’un chapitre : mais on voit aujourd’hui dans les nombreuses résistances persistantes à une simple règle de féminisation qu’il y a encore du pain sur la planche avant que la féminisation soit totalement consensuelle et appliquée avec confiance et sérénité dans toutes les sphères, privées et publiques.

Concrètement, on peut faire quoi ?

  • faire appliquer les recommandations officielles de féminisations, notamment dans les services et administrations : vous avez le droit d’insister pour féminiser votre grade ou fonction sur votre carte de visite, ou d’écrire à l’administration ou à des entreprises si vous recevez un courrier mal féminisé (ou « pire », mentionnant Mademoiselle).
  • éduquer à l’impact du langage inclusif et de la féminisation des noms, notamment sur l’orientation des jeunes femmes, l’égalité professionnelle et les représentations genrés des métiers (grades et fonctions), en répétant les données scientifiques qui le démontrent par A +B de puis 50 ans
  • encourager toutes les femmes à féminiser leurs noms de métier, grade, fonction, notamment celles en position de pouvoir. et d’influence

La féminisation des noms n’est pas anecdotique. Le maintient d’un « masculin dit générique » ou « masculin neutre » n’est pas une règle grammaticale arbitraire mais un des rouages d’un système qui, parfois intentionnellement, parfois inconsciemment, promeut une hiérarchie des genres ou le masculin domine.

Remettre en question tout ce système passe aussi par remettre en question cette règle et accorder aux femmes la même place dans la langue que celle qu’elles devraient avoir dans la société.