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Est-ce que ce monde est sérieux ? Le langage inclusif pour les nul·les

[vidéo] Démystifier le langage inclusif : 1h pour comprendre et se faire un avis

Le jeudi 20 mai 2021, les Ateliers Numériques de Google France ont organisé une journée spéciale dédiée au langage inclusif, en collaboration avec Women@Google, le groupe des Googlers (les employé·es de Google) qui s’engagent en faveur de l’égalité femmes-hommes.

Cette journée en ligne s’est articulée autour de 3 évènements : une table ronde et deux ateliers pratiques.

J’ai eu le grand plaisir d’animer la table ronde intitulée Démystifier le langage inclusif : 1h pour comprendre et se faire un avis dont vous pouvez regarder le replay en intégralité sur la chaîne YouTube des Ateliers Numériques Google :

https://www.youtube.com/watch?v=a6hlniVlArM


J’étais entourée d’invité·es et expert·es de choc :
Emilia Capitaine, cheffe de projets chez Mots-Clés, agence de communication et d’influence qui oeuvre pour la formation à l’écriture inclusive des institutions.
Pascal Gygax, psycholinguiste expérimental et psychologue cognitif, co-auteur de « Le Cerveau pense-t-il au masculin ? » qui retrace 40 ans de recherche scientifique sur l’impact de l’emploi du masculin générique sur nos représentations des femmes et des hommes.
Vinciane Mouronvalle Chareille, fondatrice de l’agence UniQ en son genre qui accompagne des entreprises et des individus pour mettre en oeuvre l’égalité des personnes notamment grâce à la pratique du langage ouvert.


Pendant cette table ronde, nous avons échangé sur la définition et les objectifs du langage inclusif (12:02), les résultats des études de psycholinguistique qui montrent la difficulté rencontrée par notre cerveau à imaginer le masculin comme vraiment générique (19:40), l’impact sur les jeunes enfants de tout dire au masculin notamment dans la projection dans les métiers (27:01), les 3 conventions recommandées pour s’exprimer de manière inclusive (30:04), la spécificité française de l’intensité du débat sur l’écriture inclusive et la question de l’accessibilité notamment pour les personnes dyslexiques (43:23), le point médian comme un des outils dont on peut tout à fait se passer (49:20), pourquoi se former (52:20), l’impact pour les entreprises et les institutions qui pratiquent le langage inclusif (56:30), des références pour aller plus loin (1:01:6)

Pédagogie, bienveillance et précision résument bien l’esprit de cette table ronde à revoir en replay sur la chaîne des Ateliers numériques Google.

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Est-ce que ce monde est sérieux ?

Les éoliennes, nouvel argument choc contre l’écriture inclusive

L’écriture inclusive* divise : l’idée de faire évoluer la langue française pour représenter plus justement les hommes et les femmes dans nos discours se heurte à des levées de boucliers aussi bien dans les rangs de la classe politique que dans les milieux académiques. Ces dernières semaines se sont encore multipliées les tribunes des opposant·es comme des partisan·es de l’écriture inclusive, et je reste frappée par l’absence de bienveillance et de mesure qu’on peut souvent y lire, principalement du côté des détracteurs et détractrices.

L’impossible bienveillance du débat sur l’écriture inclusive

On pourrait faire un bingo des arguments qu’on oppose à l’écriture inclusive (tiens, d’ailleurs je vais le faire).
Dans l’ordre décroissant de conviction (selon moi), on lit (liste non exhaustive) : c’est moche ; c’est une lubie de féministes qui feraient mieux de s’attaquer aux vrais problèmes de la société ; c’est compliqué, on n’y comprend rien avec ces points médians ; c’est illisible et imprononçable  ; ça ne sert à rien et surtout pas à réduire les inégalités entre femmes et hommes, d’ailleurs dans les pays où la langue n’est pas si genrée, le sexisme existe aussi, ha ; c’est excluant (notamment pour les personnes dyslexiques)

Parmi ces arguments, certains sont tout à fait légitimes, notamment ceux liés à l’accessibilité, et rassembler les preuves scientifiques, recueillir la parole des concerné·es, organiser des consultations publiques, mener des tests sont autant de pistes à creuser pour nourrir un débat sain.
Mais aujourd’hui, le débat médiatique autour de l’écriture inclusive ne l’est pas.
Le niveau de violence verbale, de cynisme et de mauvaise foi atteints dans certains articles et tribunes ne cesse jamais de me surprendre, et c’est ce sur quoi j’aimerais vous encourager à réfléchir.

Aujourd’hui, je veux donc rendre hommage à la créativité sans limite (coucou TopChef) des éditorialistes qui arrivent à renouveler l’argumentaire anti-écriture inclusive pour protéger la langue française de celles (et ceux mais surtout celles évidemment)  qui veulent sa mort au nom d’une idéologie “inclusiviste”, comme la nommait le linguiste Franck Neveu dans un entretien croisé avec Julie Neveux (qui y est, elle, favorable) paru dans Le Figaro le 30 mars.

Pour ou contre l'écriture inclusive, deux linguistes débattent

Vous me rétorquerez que le ton sarcastique que je prends n’est pas très compatible avec la bienveillance que je prône, et vous aurez raison. Je ne suis pas à l’abri d’une contradiction, j’avoue.

Eoliennes et magie, entre vindicte nationaliste et dénigrement par le ridicule

Le 13 avril dernier est paru une tribune dans Le Figaro signée Robert Redeker intitulée «D’un point de vue civilisationnel, l’écriture inclusive est comparable à la destruction des paysages».

Comme toujours, c’est avec un peu de fébrilité que je clique sur les articles qui traitent d’écriture inclusive, car en fonction de mon humeur, je peux exploser de rire ou de colère face au mieux à l’imprécision, au pire à l’obsolescence de certains arguments sempiternellement ressassés.
Dans le cas de cette tribune, je suis passée du rire aux larmes.

Certes, je pouvais m’attendre à ne pas être d’accord avec Robert Redeker, philosophe polémique connu notamment pour ses propos sur l’Islam. Mais je ne pouvais pas m’attendre à tomber en sidération devant la gravité de ses propos et la décorrélation totale entre les enjeux de l’écriture inclusive (dont on pourrait discuter des formes, je le reconnais volontiers) et ses répercussions annoncées.

Quelques exemples : 

“Après l’écriture inclusive, l’on ne pourra plus être français de la même façon qu’avant son despotisme.”

Je comprends, d’ailleurs comme le rappelait Eliane Viennot dans une autre tribune du Monde le 2 avril, la carte d’identité française est déjà inclusive (on y lit né(e) le) et interdire l’écriture inclusive dans les documents administratifs reviendrait à refaire les cartes d’identité des 67 millions de Françaises et Français. Un choc d’identité, c’est sûr.

“L’écriture inclusive est un séparatisme: il s’agit pour elle de séparer la langue française d’avec ce que fut la France jusqu’ici.”

L’utilisation de terme séparatisme me semble un peu poussée, mais s’il s’agit de se séparer de la France patriarcale “d’avant”, I’m in.

“L’écriture inclusive est, d’un point de vue civilisationnel, exactement la même chose que la destruction des paysages, cet autre héritage des siècles: les éoliennes rendent le paysage invisible, effaçant le passé de la nation. L’écriture inclusive est à la langue ce que les éoliennes sont au paysage.”

Là, je n’ai plus de mots, inclusifs ou non. Cette comparaison avec les éoliennes me laisserait presque pantoise si elle ne soulevait pas un petit paradoxe. Est-ce que la France tombe en déliquescence en tant que nation depuis l’apparition des éoliennes ? Ne devrait-on pas parler d’une autre forme, bien plus ancienne, de destruction des paysages par la déforestation ou l’urbanisation ? Ou alors dans ce cas, c’est la civilisation qui progresse et dans l’autre c’est la nation qui meurt de s’invisibiliser. D’ailleurs, c’est drôle de parler d’invisibilisation de la nation, car ce terme fait aussi partie du vocabulaire des pro-écriture inclusive : visibiliser les femmes invisibles dans le langage.

Si je trouve cette tribune d’une très grande violence, et qu’en toute honnêteté sa lecture me fait peur et me met en colère, il existe des stratégies plus douces mais tout aussi peu bienveillantes pour dénigrer l’écriture inclusive, comme la ridiculisation (que j’explorais déjà dans la déconstruction de la blague d’Isabelle Huppert lors des César 2021). Cette fois, c’est Bernard Cerquiglini (par ailleurs auteur de Le Ministre est enceinte, un retour sur l’histoire de la querelle de la féminisation des noms de métiers dont j’ai beaucoup apprécié la lecture) qui s’en empare dans sa tribune parue dans le Monde le 19 avril intitulée : « L’écriture “inclusive”, empreinte d’une louable intention, est une fâcheuse erreur ».


Si le ton est bien moins véhément, et l’argumentation plus linguistique que philosophique, l’auteur réfute l’idée que le masculin employé dans un sens générique (comme quand on dit les Hollandais pour parler des habitant·es de la Hollande) puisse avoir le moindre impact sur les représentations que l’on se fait sur la place des femmes et des hommes, balayant les arguments de la psycholinguistique qui ont démontré que le masculin n’est pas si neutre que ça. Et même si ces arguments pourraient raisonnablement être discutés, l’argument d’autorité est mis en avant (c’est comme ça) et les tentatives de le contester considérées comme de vaines pensées magiques.

La catégorie du masculin en français a donc deux emplois distincts, que tout francophone maîtrise,
même inconsciemment : le masculin « genré », d’un côté, le masculin neutralisé (inclusif au pluriel,
générique au singulier), de l’autre. (…) Libre à chacun de blâmer cette généricité du masculin, comme on réprouve l’hiver, la loi de la gravité ou les pluriels en -aux (…) L’attention nécessaire portée à l’égale représentation, dans nos énoncés, des hommes et des femmes passe par l’utilisation, libre et réfléchie, des ressources de la langue et non par une ritualisation de formules magiques.

Face à ces tribunes d’opposant·es à l’écriture inclusive qui manient une véhémence grandiloquente (rappelez-vous déjà le « péril mortel » invoqué par l’Académie Française), la démesure (la fin de la nation Française, sérieusement ?) ou le dénigrement par le ridicule (on ne peut rien contre l’hiver, alors on ne peut rien comme le masculin dit générique), celles et ceux qui tentent de la promouvoir optent pour d’autres stratégies : le calme de l’explication (comme Julie Neveu dans l’entretien du Figaro cité plus haut), l’humour pinçant comme Eliane Viennot dans son édito sur les cartes d’identité, ou la bienveillante pédagogie, comme dans la récente tribune que cette dernière a co-signée avec Raphaël Haddad « L’écriture inclusive se retrouve réduite, à tort, au point médian ».
Ce déséquilibre est frappant.

Dans la « vraie vie », l’effort de bienveillance est indispensable

Ici, je rapporte des propos tenus dans l’espace médiatique où l’exagération et la démesure sont malheureusement de rigueur pour imposer un agenda, parfois politique.
Mais dans la vraie vie, dans le quotidien, en entreprise, avec ses proches, quelle posture adopter ?

Lorsque je forme des collègues sur le langage inclusif, je mets un point d’honneur à le faire avec bienveillance.
Mon premier objectif est d’encourager un regard critique sur les mots, non pas de forcer à l’adoption d’une pratique.
Quand je parle des 3 principes que je préconise, j’ajoute un quatrième principe de bienveillance envers soi-même : ce n’est pas du jour au lendemain qu’on va réussir à changer toutes ses habitudes linguistiques, et déconstruire des siècles de masculinisation de la langue est en engagement. Faire de son mieux et progresser dans sa pratique en se laissant du temps, c’est déjà très bien. Ce n’est pas grave s’il reste du masculin générique dans un texte, si on oublie de dire « bonjour à toutes et à tous » de temps en temps ou si on emploie un mot imprécis. L’injonction à la perfection, comme les femmes peuvent en témoigner, ne contribue pas au bien-être général.

Mais j’attends aussi de la bienveillance des personnes qui ne sont pas d’accords avec moi : cela passe par exemple par ne pas se moquer de moi quand je fais remarquer que je suis gênée qu’on ait écrit « Les hommes » au lieu de l’humanité dans un texte ou que le 8 mars n’est pas la « Journée de la Femme » mais « La journée internationale pour les droits des femmes ». Combien de fois ai-je entendu : « Oh, mais c’est pas si grave, c’est juste un mot ! »
Pour citer France Gall qui interprète Michel Berger : « C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup ». Avoir une posture ouverte, curieuse et donc bienveillante est la condition sine qua non d’un débat qui progresse, et a minima de relations amicales et professionnelles qui épanouissent.

On ne peut peut-être pas l’attendre de la part des éditorialistes fâché·es par l’écriture inclusive, mais on peut l’attendre des personnes que l’on côtoie au quotidien.

* Je précise que dans cet article je parle d’écriture plus que de langage inclusif car ces débats en plus d’être violents se focalisent souvent sur un seul élément, un des outils de l’inclusif qui est le point médian, le plus visible, le plus attaqué (et je rappelle qu’on peut très bien écrire de manière inclusive sans l’utiliser).


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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je dis : un·e collègue noir·e

Jusqu’à présent dans cette rubrique « Pourquoi dire et ne pas dire », je me suis concentrée sur des mots ou expressions que je ne recommande pas : pourquoi je ne dis pas putaclic ou leadership féminin, pourquoi je ne dis (presque) pas « bonjour à tous ». Mais je ne voudrais pas laisser penser que parler un langage inclusif, c’est simplement bannir des mots qu’on déconstruit. C’est aussi promouvoir des mots qu’on utilise peu alors qu’ils ont le mérite de nommer précisément (c’est pourquoi d’ailleurs j’aime parler de langage précis et inclusif). C’est le cas du mot noir quand il est utilisé pour décrire une personne.

Black, renoi, de couleur…mais pourquoi pas tout simplement noir ?

Pendant des années, j’ai moi-même employé ces mots pour qualifier des personnes noires : pourquoi ?
Parce que j’avais l’impression que dire « une femme noire » ou « un homme noir » avait une connotation péjorative ; qu’il était plus acceptable (mais pour qui ?) d’employer des formulations moins directes. En réalité, nommer, décrire la couleur de peau d’une personne par le mot anglais black ou le verlan renoi, c’était pour moi comme un euphémisme, comme quelque chose de plus doux.

Euphémisme : expression atténuée d’une notion dont l’expression directe aurait quelque chose de déplaisant, de choquant

Le Robert

Cette définition est très éclairante pour comprendre ce qui se passait pour moi quand j’employais black ou renoi. Je n’osais pas nommer précisément une réalité (être noir·e) que j’assimilais à quelque chose de déplaisant ou choquant. Choquant, parce que parler de personnes noires à des personnes blanches (la majorité de mon entourage) me donnait le sentiment d’être raciste. Déplaisant, parce que parler de personnes noires à des personnes noires me donnait le sentiment de les renvoyer à une condition que je jugeais difficile à vivre (être noir·e et subir toutes les discriminations que le racisme systémique de notre société impose). Le mot noir était donc pour moi tabou au sens propre de « ce sur quoi on fait silence, par crainte ou par pudeur ». Par crainte de passer pour raciste, par pudeur de ne pas froisser la dignité des personnes noires. En cela, je suis le produit de la culture républicaine française, comme le montrait Claire Levenson dans cet article (dont je vous recommande la lecture) paru sur Slate.fr en 2012, Pour une utilisation décomplexée du mot noir :

Alors, pourquoi évite-t-on de dire noir ? Tout part de bonnes intentions antiracistes. Dans la République française, désigner, catégoriser les gens par la couleur de leur peau ou leur religion est très mal vu. Un certain discours républicain maintient que désigner quelqu’un comme noir –même dans un contexte neutre– c’est risquer d’«essentialiser» son identité. C’est l’enfermer dans une communauté, diviser la société en clans.

Ce qu’on ne nomme pas n’existe pas.

J’essaie d’être lucide sur moi-même. Je me souviens très bien qu’adolescente j’avais explosé de colère à table parce qu’un ami de mon père avait fait une remarque raciste. En cela, je pense que j’ai sincèrement des valeurs anti-racistes. Mais je sais aussi qu’à l’école, dans mes études, et dans ma vie professionnelle (en tout cas jusque récemment), je n’ai fréquenté que très peu de personnes noires. Je sais que j’ai intégré des biais inconscients racistes. J’ai conscience de mon privilège de personne blanche et je ne suis pas dupe du fait que le confort de ma vie actuelle doit beaucoup à des personnes racisées qui s’occupent de mes enfants ou de ma maison.

Je ne cherche pas à me culpabiliser (ou à vous culpabiliser) parce que je pense que la culpabilité est un sentiment toxique qui ne fait pas avancer ; mais je cherche à conscientiser ces biais, à les déconstruire et à m’éduquer pour adopter un comportement en adéquation avec mes valeurs. Et cela passe par reconnaître que ne pas dire noir au profit de black ou renoi contribue à perpétuer des biais inconscients racistes car ne pas nommer, c’est rendre invisible, et rendre impossible l’échange, le débat et la résolution des discriminations.

Dans le podcast de l’émission Le temps du débat de France Culture Existe-t-il une identité noire ? on entend notamment Jean-Pascal Zadi réalisateur du film Tout simplement noir dont le titre est un clair appel à utiliser un vocabulaire précis, ainsi que Maboula Soumahouro, maîtresse de conférence spécialisée dans les diasporas africaines aux Etats-Unis, parler de la pluralité des identités noires et de la nécessité de nommer précisément pour lutter vraiment contre le racisme.

On entendait d’ailleurs déjà Maboula Soumahouro dans le documentaire d’Amandine Gay, Ouvrir la voix, qui donne la parole à 24 femmes noires de France et de Belgique qui partagent leurs expériences autour de sujets comme la parentalité, la sexualité ou la religion.
Qu’est-ce que les personnes concernées ont à dire de l’utilisation du mot black ?

Oui mais j’ai un·e ami·e noir·e

Vous me rétorquerez peut-être : « mais j’ai un·e ami·e noir·e qui se qualifie de black, ce n’est donc pas raciste ! »

Certes, mais ce n’est pas là mon message : il ne s’agit pas d’imposer à qui que ce soit, surtout aux personnes concernées, un mot plutôt qu’un autre. Il ne s’agit pas non plus d’adopter une posture paternaliste (ça serait un comble) pour dire à une personne noire qu’elle fait preuve de racisme intériorisé quand elle se qualifie elle-même de black, de la même manière que je ne vais pas attaquer une femme qui parle de leadership féminin en l’accusant de faire preuve de sexisme intériorisé. On a d’ailleurs le droit de ne pas être d’accord avec cette analyse des mots et de leur signification.

Mais pour avoir un regard critique sur les mots, il faut vraiment avoir en tête deux éléments fondamentaux : le contexte et la situation de la personne qui s’exprime. En tant que femme blanche, et a fortiori dans un contexte professionnel, j’emploie le mot précis et je dis un·e collègue noir·e. Car ce que j’entends de la bouche des personnes concernées c’est que le mot noir n’est jamais problématique alors que les autres formulations comme black ou renoi peuvent être mal reçues par au moins certaines d’entre elles : alors je m’abstiens de les dire. Ainsi, je ne prends pas le risque de blesser qui que ce soit, et je ne contribue pas à renforcer, chez moi-même et chez les autres, le biais inconscient raciste selon lequel dire noir est tabou.

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Pourquoi dire et ne pas dire

Pourquoi je ne dis pas : un·e collègue hystérique

Le mot hystérique a déjà été longuement déconstruit et peut-être que pour certain·es d’entre vous, il paraîtra évident que c’est la dimension sexiste qui l’exclut d’un vocabulaire inclusif. C’est vrai, mais ça va plus loin que ça. Car le terme hystérique convoque aussi une forme de discrimination plus tardivement formalisée, la psychophobie. Et appliqué dans le monde du travail, il pousse aussi à nous interroger sur la place qu’on veut bien accorder (ou pas) aux émotions de toutes les personnes quel que soit leur genre.

Aux origines de l’hystérie, l’utérus

Un éclairage rapide sur l’origine étymologique d’hystérie nous renseigne sur la première dimension du mot : son sexisme. De nombreux ouvrages référencent ce terme pour le déconstruire. Dans L’Homme préhistorique est aussi une femme, l’autrice Marylène Patou Mathis résume bien la situation :

Durant des siècles, les femmes sont considérées non seulement comme des « éternelles malades » mais aussi qualifiées de flegmatiques ou d’hystériques. C’est à Hippocrate que l’on doit l’invention du mot hystérie, qu’il utilisa pour décrire une maladie affectant le corps entier due à la matrice, la « suffocation de la matrice » (qu’on dit en grec ustera, qui a donné utérus puis hystérie, ndlr). Dans l’Occident médiéval, l’hystérie était considérée comme une possession du corps féminin par le Diable. Au début du XIXe siècle, la plupart des médecins attribueront la maladie à une sorte d’engorgement de l’utérus ou à une surexcitation de la matrice. Les femmes, à cause de leurs émotions mal maîtrisées, seraient « plus enclines à être atteintes de maladies mentales ».

En gros, à travers l’histoire médicale et jusqu’à récemment, c’est le prétexte biologique (dont on ne connaissait pas grand chose à l’époque d’Hippocrate) qui a justifié cet état quasi perpétuel de maladie mentale chez les femmes (ou plutôt les personnes qui présentaient une forme biologique associée au genre féminin). C’est l’utérus et les désagréments qui l’accompagnent (les règles, le cycle reproductif et ses variations hormonales) qui créent ces humeurs changeantes et incontrôlables qu’on qualifie dans les cas les plus visibles d’hystérie.

C’est grâce à à cause de Freud que l’hystérie a connu un regain d’intérêt et que la théorisation de son origine et de son expression a été la plus poussée, invoquant, au-delà de la dimension biologique, des justifications sexuelles et érotiques et posant les bases de la psychanalyse freudienne.

Aujourd’hui, le terme hystérie n’est plus utilisé dans le contexte médical (sauf peut-être par les psychanalystes de filiation freudienne) et il a été supprimé des classifications officielles internationales des maladies.

Etre hystérique, l’insulte sexiste qui renvoie les femmes à leurs émotions incontrôlables.

Si les gens qui traitent d’hystérique ne le font plus tant en référence au (pseudo) diagnostic médical, la définition commune du terme se focalise sur la dimension émotionnelle et soudaine d’une crise quasi systématiquement associée à une femme, parfois à un groupe (une foule hystérique), un comportement (un rire hystérique) mais rarement à un homme individuellement.

Hystérie : Excitation violente, inattendue, spectaculaire et qui paraît exagérée.

CNRTL

Utiliser le mot hystérique est donc clairement sexiste à plus d’un titre : comme con·ne il stigmatise une partie du corps d’une femme (l’utérus) pour en faire un objet de mépris et il contribue à renforcer des stéréotypes de genre, notamment celui que les femmes ne savent pas contrôler leurs émotions.
A ce titre, il peut être rangé dans la même famille que les archétypes de la angry black woman (« la femme noire en colère », qui est en plus raciste) ou de la drama queen (on ne dira d’ailleurs pas drama king pour parler d’un homme, ici le féminin générique ne gêne personne). Exprimer ses émotions, encore pire sa colère, et si possible de manière soudaine et hors de proportions (encore faut-il savoir qui définit ces proportions), c’est bien « un truc de bonne femme ».

Hystérique, une insulte psychophobe.

Traiter d’hystérique, c’est donc insulter en stigmatisant un état mental, considéré comme hors du commun voire pathologique. Quand on dit « t’es complètement hystérique » le sous-entendu est fréquemment « tu devrais te faire soigner ». Or stigmatiser sur la base d’une maladie mentale, ça s’appelle la psychophobie et la pratiquer n’est pas compatible avec un langage inclusif.

La psychophobie, ou le sanisme (en anglais mentalism ou sanism), est une forme de discrimination et d’oppression à l’encontre de personnes qui ont ou sont censées avoir un trouble psychique ou une autre condition mentale stigmatisée. Les victimes en sont les personnes catégorisées comme souffrant de troubles psychiques.

Wikipedia

Ce terme est apparu dans les année 70, et même si aujourd’hui son usage se répand, il me semble qu’il y a encore beaucoup de travail d’éducation à faire pour que chacun·e se rende compte de la portée discriminante des insultes de type fou, folle, taré·e ou même crétin·e (dont j’ai récemment appris l’origine sur le compte Instagram C’est quoi cette insulte que je vous recommande de suivre).
Paye ta psychophobie est un autre compte qui éduque par le partage de témoignages et de ressources sur l’étendue de la psychophobie dans la société.
Puisqu’aujourd’hui, et encore plus dans le contexte actuel de crise sanitaire, on met tant l’accent sur la santé mentale, il paraît évident de remettre en question ces mots. De la même manière qu’il ne viendrait pas à l’esprit de se moquer de quelqu’un·e qui a un bras cassé ou souffre d’un cancer en raison de sa maladie, pourquoi serait-il plus légitime de se moquer d’une personne qui souffre de schizophrénie ou de dépression ?

Les émotions doivent avoir leur place au travail, comme partout.

Une des raisons pour lesquelles j’ai titré cet article « Pourquoi je ne dis pas : un·e collègue hystérique » est la prégnance dans le monde du travail de l’idée que les émotions n’y ont pas leur place. Une femme me rapportait récemment qu’elle n’avait pas été embauchée à un poste pour plusieurs raisons parmi lesquelles le fait qu’elle présentait, je cite, une « surcharge émotionnelle » et que sa voix semblait « fragile ». Il y avait (heureusement) une raison plus solide à son non recrutement mais je ne peux que m’interroger : la même remarque aurait-elle été faite par ce recruteur à un homme ?
Les discriminations sexistes dans le monde du travail s’expriment à de multiples niveaux, notamment à cause des préjugés et parfois réalités liés à des grossesses potentielles vues comme des freins à la productivité ; mais elles se doublent aussi, entre autres, de discriminations plus insidieuses sur la perception de la mauvaise gestion des émotions des femmes au premier rang desquelles colère et stress. On parle souvent de leadership féminin (expression que je désapprouve pour les raisons développées ici) pour mettre en avant un management plus empathique et bienveillant. C’est donc qu’on peut apprécier chez les femmes la prétendue douceur qu’elles manieraient plus. Mais quand on se déplace sur le spectre des émotions de la douceur à la colère (qui va souvent de pair avec la revendication de justice), alors ce n’est plus si souhaitable. N’y aurait-il pas là un paradoxe ? Si, et c’est le même paradoxe qui s’exprime dans l’incapacité des gens à mettre sur un plan d’égalité l’affirmation et la capacité de décision des hommes et des femmes quand on parle du leadership des uns (les hommes) et de l’agressivité des autres (les femmes), retranscrite dans le terme anglais bossy (autoritaire) qui désigne plus souvent les femmes (voir la campagne Ban bossy).
Dans son ouvrage le Coût de la virilité, Lucile Peytavin se lance dans une difficile mais nécessaire tentative d’estimer combien coûte à l’Etat chaque année les conséquence d’une éducation des garçons et donc des hommes prônant la virilité, dont la non expression des émotions fait partie. Elle calcule combien d’argent coutent les frais de justice, frais médicaux et l’impact sur la vie humaine (des femmes et des hommes) des comportements dits asociaux en très grande majorité perpétués par des hommes (violences, sexuelles ou non, comportements à risque sur la route, etc.) en raison de cette éducation à la virilité. Elle parvient au résultat de 95 millards d’euros par an.

En entreprise, dans nos relations professionnelles, l’impératif au camouflage des émotions et donc la stigmatisation des personnes qui les expriment qu’on traite de collègues hystériques conduit à des cultures toxiques, dont le burn out est un des symptômes les plus visibles.
Je peux déjà vous entendre rétorquer que l’hystérie dénote une expression exagérée des émotions et que celle-ci n’a pas sa place dans l’entreprise où les relations doivent rester cordiales. Ce n’est pas pour rien si on parle de « relation strictement professionnelle » pour parler d’une relation dénuée d’émotions fortes (amoureuse ou amicale). Mais la prochaine fois que vous vous trouverez dans une situation où vous auriez envie de dire d’une collègue qu’elle est hystérique, je vous encourage à vous demander si c’est l’expression de l’émotion qui est exagérée (elle insulte et se roule par terre) ou si c’est l’émotion elle-même que vous trouvez déplacée (comme la colère). Et si on est dans le second cas, et que la colère est légitime, comment faire si on ne peut pas l’exprimer ?
Et si c’était un homme qui avait exprimé la même émotion, quelle serait votre réaction ?

Et si on parlait justement de la santé mentale des femmes ?

Dans les années 70 et 80 certaines féministes ont voulu se réapproprier le terme hystérie en l’assimilant à la manifestation physique de la résistance à l’oppression patriarcale. Est-ce que cette idée est absurde ?
Pas forcément quand on observe les chiffres de la santé mentale par genre qui montrent une claire disparité : les femmes consultent plus pour des troubles psychiques, prennent plus de psychotropes, souffrent plus de certaines maladies mentales.
Je vous recommande l’écoute de cet épisode du podcast Quoi de Meuf ? pour mieux comprendre ce qui de la nature mais surtout de la culture explique ces disparités. Quelques indices : le poids des injonctions sur le corps des femmes, la charge mentale, la manière dont le système de santé traite les femmes, les attentes autour de la maternité, etc…

Pour conclure, je dirais donc que si les fondements biologiques de l’hystérie sont clairement nuls et non avenus, il reste vrai que l’on prend mal en compte et en charge la santé mentale des femmes.
Les femmes sont sociabilisées en tant que femme à plus exprimer leurs émotions et cela se retourne contre elles dans toutes les sphères de la vie, et notamment au travail. Utiliser le terme hystérique pour parler d’une femme, d’une collègue, d’une foule, d’un rire contribue à renforcer ce stéréotype de genre mais également à stigmatiser la santé mentale, quel que soit le genre (c’est pourquoi je ne l’emploierais pas non plus pour parler d’un homme).

Sexiste, psychophobe et toxique, je n’emploie donc pas le terme hystérique.

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Le langage inclusif pour les nul·les

J’ai testé 3 mois de langage inclusif : les résultats

L’heure du premier bilan a sonné : voilà environ 3 mois que je pratique le langage inclusif au quotidien, dans le cadre professionnel et personnel. Qu’est-ce que ça a changé pour moi ? Est-ce que j’ai pu mesurer un impact ? J’arrête ou je continue ? Réponses.

Le cadre de l’expérimentation

En réalité, cela fait bien plus longtemps que je m’exprime de manière inclusive mais je retiens cette échéance de 3 mois car elle correspond au moment où j’ai ancré dans ma pratique les 3 règles simples du langage inclusif. Auparavant, j’improvisais un peu, utilisant le point final ou médian sans trop faire attention, dans des formulations que je ne recommande plus aujourd’hui (comme consommateur·ice), bref le cadre de ma pratique était assez peu rigoureux.

Je fais en sorte de m’exprimer de manière inclusive le plus souvent possible, avec mes collègues, mes ami·es, ma famille, et notamment les membres de mon foyer qui comporte 3 enfants. Je parle inclusif et j’écris inclusif, notamment au travail où je produis quantités d’emails et de présentations sous formes de slides (ou diapositives). Je commente à l’oral ces mêmes présentations dans des rendez-vous client·es en petit comité ou dans de grandes assemblées. Bref, j’ai beaucoup d’opportunités de m’exprimer, et je dois certainement être au-dessus des 15 000 mots qu’on dit en moyenne chaque jour. A minima, j’ai donc prononcé plus de 1 350 000 mots en 3 mois, une base statistique assez forte pour tirer des premières conclusions.

1. C’est facile et ça améliore mon style

Première chose : ce n’est pas du tout difficile. Evidemment, je sais que j’ai un engagement supérieur à la moyenne dans le fait d’avoir une pratique rigoureuse, mais j’ai vraiment le sentiment que j’ai très rapidement acquis les automatismes qui me font adopter de manière spontanée la double flexion (énumération « auteur et autrice », par exemple) et bannir de mon vocabulaire les formulations comme « bonjour à tous ».

Si pendant les premières semaines, je me suis rendue compte que je cherchais parfois pendant plusieurs secondes comment remplacer une formulation par une autre pour alléger une phrase que je trouvais trop lourde (à force d’énumérer des masculins et des féminins par exemple), ces temps ne dépassaient jamais 30 secondes et ont fini par naturellement se réduire au fur et à mesure que je me suis habituée non pas à rendre inclusif des textes qui ne l’étaient pas (comme une traduction), mais à écrire avec une intention d’inclusivité (comme une rédaction).
Par exemple, quand je parle de tendances de consommation, je dis souvent consommateurs et consommatrices. J’ai fini par remplacer ces énumérations longues par d’autres formulations plus simples mais aussi souvent plus impactantes, plus punchy.
Au lieu de dire « Les consommateurs et consommatrices de Produit Machin sont aussi très intéressé·es par le Produit Truc », j’utilise le verbe à l’infinitif, des formules passives ou le pronom impersonnel « on ».
« Consommer le Produit Machin va souvent de pair avec consommer le Produit Truc »
« On a plus tendance à consommer le Produit Truc si on consomme le Produit Machin »
« Le Produit Truc est plus consommé par celles et ceux qui consomment le Produit Machin »

Cette gymnastique d’expression montre aussi qu’il n’y a jamais une seule manière de rendre un texte inclusif, ce qui est aussi un très bon booster de créativité. Ça force à sortir un peu de ces formulations toutes faites, à les diversifier, et en cela je trouve que ça améliore finalement la qualité des contenus. Au lieu d’alourdir mon expression le langage inclusif l’allège en me forçant à réfléchir à mes choix lexicaux et syntaxiques.

Enfin, je réalise que j’ai finalement assez peu recours au point médian : dans cet article de plus de 1500 mots, je ne l’ai par exemple utilisé que 4 fois (en excluant la mention du nom re·wor·l·ding). C’est peu.

2. Ça exacerbe mon regard critique

Effet que je ne qualifierais pas de pervers mais parfois fatigant : impossible de ne pas remarquer quand une autre personne s’exprime de manière non inclusive. Chaque « bonjour à tous » est comme une piqûre qui me tend une petite fraction de seconde. Evidemment, je ne suis pas la police du langage, donc je m’abstiens de « corriger » ces personnes ou de systématiquement faire un commentaire, même bienveillant, sinon je passerais mon temps à le faire. C’est une bon exercice de pratique du détachement, au fond.

En revanche, me promener dans la rue ou surfer sur Internet et être exposée à de la publicité est une source maintenant infinie de repérage de langage non inclusif. J’ai commencé à capturer ces publicités et à interpeler sur les réseaux sociaux les marques et entreprises qui pourraient faire plus d’efforts. Je ne dis pas que cela va transformer radicalement la communication publicitaire, mais c’est une forme d’activisme concrète qui est à la portée de tout le monde. Je suggère des formulations inclusives (#réécritureinclusive) notamment dans cette story à la une sur le compte Instagram de re·wor·l·ding, ce qui me fait aussi un bon exercice pratique, comme un entraînement.

3. Ça crée des effets de mimétisme

Au-delà des effets que cette pratique a sur moi, l’impact le plus évident que j’ai observé est le mimétisme de mon entourage professionnel et personnel.

Comme je systématise le fait de bien marquer le féminin en plus du masculin, certaines personnes ont commencé à m’imiter. A l’écrit, j’ai vu fleurir des points médians (ou des tentatives de ponctuation inclusive) dans les emails ou les messages de mes collègues. A l’oral, j’ai remarqué qu’une personne avec qui j’échangeais au sein d’un groupe a, au fur et à mesure de la conversation, délaissé le masculin (pensé comme générique) au profit de l’énumération. En fonction des contextes et des personnes, je me permets parfois de faire remarquer qu’on parle aussi des consommatrices, des auditrices ou des lectrices, et ça a souvent l’effet de rallier la personne avec qui je parle à l’inclusif, au moins le temps de notre échange.

Mais le phénomène de mimétisme le plus flagrant s’est produit sur mon fils cadet qui a presque 5 ans (en moyenne section de maternelle). Evidemment, nous parlons beaucoup d’égalité femmes-hommes à la maison, d’autant plus que j’ai 3 garçons. Ils ont déjà entendu maintes fois parler de patriarcat, de sexisme et les histoires que nous lisons (que je ne choisis pas toujours) sont souvent le support d’exercices de déconstruction (les princesses mariées par leur père, it’s not ok). La semaine dernière, mon conjoint lisait justement l’histoire du soir qui commençait par « Chers lecteurs », et mon fils de l’interrompre et de dire « et chères lectrices » ! 3 jours plus tard, discussion TopChef où je parle des candidats, et lui de me reprendre et ajouter « et des candidates ». Evidemment je fonds d’amour dans ces moments, mais surtout je réalise à quel point parler aux enfants de manière inclusive (déjà sur un plan égalité femmes-hommes) contribue à créer ces automatismes de représentations dans leurs jeunes cerveaux. Et c’est tellement encourageant !

4. Ça passe inaperçu

Les Académiciens ont hurlé au « péril mortel » quand est arrivée dans le débat public l’écriture inclusive, comme le rappelle cet extrait de leur déclaration :

Devant cette aberration « inclusive », la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures.

Le site de l’Académie Française

Alors évidemment, ce n’est pas à moi toute seule que je risque de tuer la langue française, mais je constate simplement que la pratique d’un langage inclusif n’a conduit à strictement aucune marque d’incompréhension, de rejet ou de résistance. Et si de tels jugements ont été pensés par mon entourage, personne n’a jugé bon de m’en faire le commentaire, de me demander des explications ou de suggérer de faire différemment.

Certes, je travaille dans un environnement très bienveillant et j’éduque beaucoup au langage inclusif autour de moi. Je ne prétends pas que mon expérience est représentative.
Mais il y a aussi une autre explication : les gens ne s’en rendent tout simplement pas compte. Parce que dans les formes que je pratique, il n’y a pas de mots nouveaux (pour le moment), que mon usage du point médian est raisonné, et qu’en réalité il n’y a rien de choquant à parler des hommes et des femmes quand on s’exprime.
Vous me direz qu’alors, si les gens ne le remarquent même pas, ça ne sert peut-être à rien. Mais aujourd’hui, la grande majorité des discours continue à se faire au masculin dit générique et cela laisse des traces sur les représentations que l’on se fait de la place des hommes et des femmes dans la société, comme le montre les arguments scientifiques de la psycholinguistique.

Le bilan de ces 3 premiers mois est donc très concluant : même s’il n’engage que moi et mon expérience, dans un contexte donné, je pense qu’il peut inciter celles et ceux qui seraient réticents à franchir le pas. Car l’impact sur soi-même comme sur les autres est concret. Pas toujours mesurable, et parfois juste anecdotique, mais bien présent.
Les clés du succès ? S’appuyer sur les 3 règles du langage inclusif pour passer de l’improvisation à une pratique stable ; faire preuve de bienveillance envers soi-même et ne pas se mettre une pression folle, on fait de son mieux ; faire preuve de bienveillance avec les autres et ne pas leur mettre une pression folle, on espère que le temps viendra pour ces personnes un jour (et on y travaille).

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Le langage inclusif pour les nul·les

Faut-il inventer de nouveaux mots plus inclusifs ?

Comme le dit fréquemment Eliane Viennot, le français n’a pas besoin d’être féminisé pour être moins sexiste (notamment sur les noms de métiers) et la langue est très bien équipée pour former à partir d’une même racine des mots masculins et féminins. Ce sont les gens qui doivent faire un usage moins sexiste de la langue. Cependant, si l’objectif d’un langage inclusif est de faire en sorte que toutes les personnes soient représentées dans le discours oral ou écrit, alors comment faire pour inclure les personnes qui se définissent comme non-binaires ?

La non-binarité est un concept utilisé en sciences sociales pour désigner la catégorisation des personnes, dites non-binaires ou genderqueer, dont l’identité de genre ne s’inscrit pas dans la norme binaire, c’est-à-dire qui ne se ressentent ni homme, ni femme, mais entre les deux, un mélange des deux, ou aucun des deux.

Wikipédia

Le défi du français, une langue grammaticalement genrée

Toutes les langues ne traitent pas les genres de la même manière. Certaines sont agenres (comme le finnois, le turc, le chinois) et seuls les noms et adjectifs spécifient le genre des personnes ; d’autres sont naturellement genrées (comme l’anglais) et le genre s’exprime essentiellement par les pronoms ; d’autres enfin (comme le français, l’allemand, l’espagnol) sont grammaticalement genrées et le genre est omniprésent comme catégorie grammaticale.

Le français est donc une langue où le genre grammatical est particulièrement important. Or, si aujourd’hui les deux genres exclusivement utilisés sont le masculin et le féminin, le genre neutre qui a existé dans une version très ancienne du français a quant à lui disparu (ou quasiment).

Quel que soit le choix que l’on fait pour écrire de manière plus inclusive et les principes que l’on suit, s’en tenir aux deux genres de la langue française exclut donc nécessairement les 6% de personnes qui ne se définissent pas de façon binaire (13% chez les 18-30 ans, sources YouGov et Opinionway pour 20 minutes, 2018).

Il est intéressant de noter que même des langues où le genre est moins fort mais tout de même présent comme l’anglais ont normalisé des usages neutres pour les pronoms personnels : en anglais, they et en suédois hen (le suédois a même un genre commun, qui désigne le masculin et le féminin pour les personnes, n’est-ce pas génial). Mais pourquoi ne le ferions-nous pas en français ?

Inventer des mots nouveaux, le propre d’une langue vivante

Le saviez-vous ? Il existe en France depuis des décennies une Commission d’enrichissement de la langue française chargée de doter la langue des mots nécessaires à nommer les nouvelles réalités dans les domaines scientifiques et techniques et qui a inventé près de 8500 mots. A chaque édition, les dictionnaires s’enrichissent de nouveaux mots qui font l’objet d’articles vantant la vitalité du français, comme celui-ci dans Le Monde où Bernard Cerquiglini (auteur du très instructif Le Ministre est enceinte sur la féminisation des noms de métiers et fonctions) apporte la définition suivante :

« Qu’est-ce qu’un mot nouveau ? C’est un mot dont on pense qu’il va vivre, qui n’est pas un effet de mode, qui est dans l’usage oral et écrit »

Bernard Cerquiglini

Inventer de nouveaux mots est donc une pratique courante : qu’est-ce qui nous empêcherait d‘inventer des mots neutres qui seraient donc, eux, totalement inclusifs ?

C’est une des pistes que suggèrent les travaux de certain·es linguistes comme Alpheratz, découvert·e dans le podcast Mécréantes, et qui explique très bien pourquoi on aurait intérêt à s’outiller d’un genre neutre.

Le genre neutre en grammaire française permet de s’exprimer dans une langue non sexiste, et d’éviter de reproduire une vision androcentrique, binaire et discriminante du monde. Cette discrimination faisant partie de notre éducation dès l’enfance, nous ne la remettons pas en cause, jusqu’au jour où nous nous retrouvons en situation d’échec aux prises avec notre langue, que l’on découvre incapable de nommer et communiquer une pensée qui ne soit pas sexiste. C’est alors que nous réfléchissons sur les mots, et à de meilleurs moyens de nous dire et de dire le monde.

Alpheratz se définit comme écrivan et cherchaire, termes neutres créés à partir de la même racine (radical) que écrivain et chercheuse complétée d’un suffixe neutre en -an (comme dans vegan) ou -aire (comme dans libraire ou bibliothécaire). Alpheratz propose aussi l’utilisation du néopronom neutre al et ses dérivés (plus de détails ici).
Ce pronom nouveau est une alternative à d’autres néopronoms inclusifs comme iel ou iels apparus il a quelques années pour parler des personnes non-binaires mais qui reste une fusion du masculin et du féminin, donc une sorte de perpétuation de la binarité. On répertorie aussi ael, olu, ul, ol et leurs variantes.
Une autre piste consiste à ajouter un x, lettre représentant la non-binarité, à des mots existants comme dans touxtes (pour tous, toutes et les personnes non-binaires) ou dans certaines formes de graphies incluant le point médian comme agriculteur·rice·x.

Des formes multiples pour un objectif commun


Pour se rendre compte de la variété des possibilités offertes, il suffit de faire un tour sur enclusif.fr, le premier dictionnaire collaboratif pour écriture inclusive.
Pour chaque entrée, le dictionnaire suggère différentes possibilités, y compris une version non-binaire.

Si la construction et l’usage de nouveaux mots, notamment pour parler différemment des assignations de genre, a commencé dans les milieux militants, elle se répand progressivement et c’est l’usage qui finira (pour un temps) par ancrer certains de ces mots dans le français. Dans tous les cas, je trouve sain, enthousiasmant et nécessaire que le processus de déconstruction de la langue française comme vecteur de maintien des stéréotypes de genres (entre autres) s’accompagne d’un processus de construction. Et c’est d’ailleurs pourquoi j’aime tant le mot reworlding.

Nées dans une époque tout infusée de déconstruction philosophique et de bouleversement civilisationnel avec le passage au numérique, les jeunes générations inaugurent à présent une ère de construction

Alpheratz

Comment intégrer ces mots à sa pratique du langage inclusif ?

Maintenant, il tient à chaque individu de faire des choix de vocabulaire (les mots), de graphie (la manière dont on écrit ces mots) et de syntaxe (la manière dont on organise et accorde les mots dans une phrase) en fonction de ses objectifs et de son contexte.

Je ne peux que partager ce qui guide à ce jour ma pratique, et ce sans jugement, car je rappelle qu’un principe essentiel pour moi est de faire de son mieux, d’avoir conscience qu’on va faire des erreurs (et je pense qu’il y en a certainement dans cet article) et d’être prêt·e à les reconnaître et évoluer.

Comme un de mes principaux objectifs est d’encourager la pratique d’un langage inclusif dans le monde professionnel, je fais le choix tout d’abord des pratiques qui entraînent le moins de résistance (l’énumération binaire, les formulations épicènes, le point médian dans un usage raisonné…comme je l’explique ici). Je n’utilise que très peu les mots nouveaux cités ici que je réserve à des conversations que je peux avoir avec des personnes déjà convaincues, voire militantes.

Une autre raison est mon interrogation autour de l’accessibilité et la lisibilité des mots (que je développe dans Les textes écrits de manière inclusive sont-ils vraiment illisibles ?) et comme, dans une perspective d’éducation, je souhaite être comprise par le plus grand nombre j’attends que les usages imposent certains de ces termes et j’évite les formulations à la graphie complexifiée comme agriculteur·rice·x·s.
J’ai conscience que c’est paradoxale car je suis moi aussi vectrice d’usage, et je revendique le pouvoir des mots sans donc le mettre à profit de l’inclusion complète des personnes non-binaires. Et cette position évoluera certainement.
Mais pour l’instant, c’est là qu’en est mon parcours de déconstruction.

Si je suis donc convaincue que le français a besoin d’un vocabulaire complètement dégenré pour être totalement inclusif, je suis aussi consciente du contexte actuel et de la grande résistance qu’on connaît surtout en France autour du langage inclusif. Je choisis donc en fonction des contextes, des personnes à qui je m’adresse, et des mes objectifs (éduquer, provoquer ou expliciter mon engagement militant) les formes de langage qui me semblent les plus appropriées.

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Est-ce que ce monde est sérieux ?

3 podcasts à écouter sur l’écriture inclusive

Avoir une perspective historique et psychologique, comprendre les grandes règles du langage inclusif, et même rigoler un peu, c’est possible avec ces 3 podcasts que je recommande.

Mécréantes : Le masculin l’emporte sur le féminin

Pourquoi j’aime : dans cet épisode du génial podcast Mécréantes on entend Alpheratz, qui se définit comme écrivan et cherchaire en linguistique et étudie le genre neutre en français, une perspective plutôt rare dans le « débat » autour du langage inclusif qui tourne beaucoup autour du féminin et du masculin, en omettant le neutre qui permettrait de représenter aussi les personnes trans et non-binaires.

Parler comme jamais : Ecriture inclusive, pourquoi tant de haine ?

Pourquoi j’aime : c’est par cet épisode que j’ai découvert le super podcast Parler comme jamais produit par Binge Audio qui s’intéresse à de nombreux aspects de la langue française, et ici l’écriture inclusive. Laélia Véron y reçoit la linguiste Julie Abbou et le psycholinguiste Pascal Gygax qui m’a fait repenser la règle d’ordre alphabétique dans la double flexion (énumération de type « auteur et autrice »). Vous saurez pourquoi en écoutant.

Du poil sous les bras : Eliane Viennot experte en langage inclusif

Pourquoi j’aime : parce que je pourrais écouter Eliane Viennot pendant des heures. Non seulement c’est l’experte incontournable en la matière, mais je la trouve en plus tellement drôle. L’écouter exiger le démantèlement de l’Académie Française en pointant leur inutilité et leur incompétence, c’est du petit lait pour mes oreilles.

Bonne écoute !

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Pourquoi dire et ne pas dire

Faut-il remplacer con·ne par couillon·ne ?

Peut-on insulter en pratiquant un langage inclusif ?
N’y allons pas par quatre chemins : oui, mais ça va demander de faire quelques efforts, et non des moindres.

Insulter, c’est :

Proférer des paroles, avoir un comportement (interprétables comme) offensant quelqu’un par une attitude de dédain, de défi, de mépris. 

CNRTL

Je peux penser à de nombreuses manières de montrer du dédain ou du mépris par l’insulte, que je profère allègrement, mais toujours loin des oreilles de ma progéniture.
L’insulte n’est pas seulement un mode d’expression, c’est aussi un moyen de soulagement, et on a par exemple montré qu’il est plus facile de résister à la douleur quand on profère des insultes que quand on s’en abstient.
Dans la pop culture, les films, séries, livres regorgent du cliché de la femme accouchant qui insulte la terre entière : ce portait ne véhicule donc pas uniquement le stéréotype de la femme hystérique, submergée par ses émotions et sa douleur, ici bien légitimes (et nous reviendrons sur le terme hystérique dans un prochain article), mais décrit une véritable technique pour essayer de les gérer au mieux.

Mais revenons au sujet du jour : « quelle conne », « connard de merde », « connasse » ont toujours été dans mon top 10. Mais aujourd’hui, j’essaie de changer et des les supprimer de mon vocabulaire. Pourquoi ?

Est-ce que ça vous viendrait à l’idée de traiter une personne de vulve ?

C’est pourtant ce que l’on fait quand on emploie le mot con ou conne comme une insulte. Car le mot con, à l’origine, désigne la vulve, c’est-à-dire la partie externe de l’appareil génital féminin. Et donc en réalité, à chaque fois qu’on traite quelqu’un·e de con·ne ou d’un de ses dérivés comme connasse ou connard, c’est par assimilation de la vulve à quelque chose de dégradant, méprisable, dédaignable. Même si cette insulte est très ancienne et que la plupart des gens qui la profèrent ont oublié ou n’ont même jamais su d’où elle vient, dans notre perspective de déconstruction des expressions sexistes, celle-ci est en bonne place.
Car traiter de con·ne, c’est donc vouloir offenser ou blesser en assimilant le corps d’une femme (par une de ses parties les plus distinctives) à quelque chose de méprisable. On va ici au-delà du sexisme (la discrimination par le sexe) pour rentrer en territoire clairement misogyne (le mépris des femmes).

D’ailleurs, je ne résiste pas à citer de nouveau un Académicien qui s’est beaucoup fait entendre sur la question de la féminisation des noms de métiers, et qui a eu cette sortie dont je vous laisse apprécier le niveau de misogynie de compétition.

Dans les vingt ou vingt-cinq dernières années, j’ai vu naître, devançant la commission, un petit nombre de féminins auxquels on ne pensait pas et dont on ne peut plus se passer. Ainsi, l’admirable substantif “conne”.

George Dumézil, Académicien, 1984

Mais alors, couillon·ne, c’est mieux ?

Remplacer l’un par l’autre ne me satisfait pas pour trois raisons : la première est que le sens n’est pas tout à fait le même. Là où con parle de bêtise, de stupidité, de sottise, bref de connerie, couillon porte une autre dimension, liée elle à l’assimilation des couilles au courage, car on sait bien que le coeur de la témérité se loge dans les bourses d’un homme. On ajoute donc à la dimension de bêtise celle de lâcheté. Le sens n’est pas le même, le remplacement de l’un par l’autre n’en a donc pas vraiment.

Ensuite, je trouve qu’il y a une certaine forme de mignonnerie à couillon, comme si on parlait d’une petite couille, qu’on peut dire avec une forme de tendresse. Dire « mais quelle con·ne » et « mais quelle couillon·ne », ça ne renvoie pas la même force insultante à mon oreille (et il en sera peut-être différemment pour vous).

Enfin, et c’est sans doute l’argument le plus important : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’autrui te fasse à toi-même. Si je souhaite éviter l’usage du mot con·ne parce que je cherche à déconstruire cette expression en réalité misogyne, ça ne devrait pas être pour encourager à stigmatiser un organe masculin en le tournant en ridicule.

En alternative à con·ne ou couillon·ne, je vais personnellement tenter d’utiliser d’avantage bouffon·ne, raclure de merde ou de bidet (qui a l’avantage d’être épicène, c’est-à-dire non marqué en genre) ou même crétin·e que je trouve joliment désuet (correction : la crétinerie ayant été assimilée à une maladie, utiliser ce mot comme une insulte est validiste, je le retire donc de ma liste) . Quelques idées idées supplémentaires pour vous sur le génial compte Instagram C’est quoi cette insulte ?

Et si on se réappropriait le mot con·ne ?

Si le sujet des insultes vous intéresse, je devriez aimer la courte série Netflix The History of swear words dans laquelle j’ai appris le fun fact scientifique mentionné plus haut sur le pouvoir analgésique des insultes.
Si tous les épisodes ne se valent pas, je recommande tout de même ceux dédiés aux mots pussy (chatte) et bitch (chienne, salope), car on y aborde une notion intéressante : celle de la réappropriation ou récupération des insultes (reclaiming, en anglais) par les femmes qui s’appellent bitch ou pussy entre elles pour reprendre le pouvoir sur ces mots en théorie dégradants. Le contexte et surtout la situation de la personne qui emploie ces termes sont alors déterminants : un homme appelant une femme bitch est a priori toujours insultant, une femme appelant une autre femme bitch peut être de la réappropriation, notamment pratiquée par des chanteuses comme Cardi B ou Nicki Minaj.

Est-ce que con·ne pourrait être objet de réappropriation ? J’en doute, car contrairement à bitch ou pussy dont les significations originelles restent présentes à l’esprit et dans les mots, l’association con/vulve est très éloignée dans l’esprit de la plupart des gens, de la même manière que dire merde ne fait plus vraiment penser à des excréments. La banalité du mot con·ne et son caractère relativement inoffensif (par rapport à pute par exemple, déjà discuté ici) n’en font pas un bon candidat car il n’est même plus suffisamment offensant pour mériter d’être récupéré.

Voilà pourquoi je vais tenter de m’abstenir autant que possible de dire con ou conne. Et je vous le dis, c’est pas gagné.

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Le langage inclusif pour les nul·les

Les textes écrits de manière inclusive sont-ils illisibles ?

C’est un des arguments les plus souvent mis en avant pour disqualifier l’usage d’un langage inclusif : il conduirait à écrire des textes illisibles. Mais ça veut dire quoi au juste, un texte illisible ? Illisible par qui ? Et le langage inclusif l’est-il tant que ça ?

Celles et ceux qui veulent rendre l’écriture inclusive hors-la-loi.

L’écriture inclusive (qui est, encore une fois, un volet seulement du langage inclusif) a commencé à sérieusement faire débat en 2017 quand Hatier a mis sur le marché un manuel scolaire avec quelques points médians. Avant cela, on a débattu grandement de la féminisation des noms de métiers, et après cela, on a restreint l’intégralité du débat à l’utilisation de signes comme le point médian (ou point milieu) et les différentes tentatives de rendre des mots plus inclusifs en modifiant leur graphie (la façon dont ils sont écrits).

Récemment, des actions en justice ont été intentées par diverses personnalités politiques pour rendre hors-la-loi l’écriture inclusive, comme celle de Patrick Reboul mécontent du nouveau règlement intérieur de la ville de Périgueux, ou de François Jolivet, député qui a déposé une proposition de loi pour l’interdire dans les documents administratifs.
Je vous recommande cette vidéo de Linguisticae avec la juriste AngleDroit pour tout comprendre de cette proposition.

Cette semaine encore un groupe de député·es a déposé une nouvelle proposition de loi visant même à pénaliser l’usage de l’écriture inclusive, allant jusqu’à instaurer des amendes de 5000 euros aux enseignant·es qui la pratiqueraient. Parmi les arguments mis en avant, la dimension excluante de l’écriture inclusive qui serait donc illisible (je vous recommande par ailleurs la lecture de la proposition qui est un excellent condensé de tous les arguments classiques contre l’écriture inclusive).

Je trouve particulièrement intéressant de s’attarder sur cette question car derrière des approximations qui témoignent de la méconnaissance encore très répandue dans le monde politique autour de la question du langage inclusif, elle met en lumière un vrai enjeu : celui de l’accessibilité de l’écriture inclusive.

Et si on retirait un instant le point médian de la discussion ?

Comme le précise Marie-Loison Leruste, maîtresse de conférences en sociologie à l’université Sorbonne Paris Nord :

Le problème ne porte pas sur l’écriture inclusive, mais plutôt sur l’égalité femmes-hommes.

Marie-Loison Leruste, Article du Nouvel Observateur, 19 février 2021

L’objectif est d’avoir une meilleure représentation des femmes et des hommes dans les textes administratifs, les formulaires, les lois, et donc in fine dans la société car le langage forge nos représentations (et au passage on exclut déjà de ce débat les personnes non-binaires qui ne se reconnaissent ni dans un genre ni dans l’autre).

Pour remplir cet objectif on a différentes possibilités, et on recommande 3 principes simples :
1. utiliser la version féminine des noms de métiers quand on parle des femmes
2. Utiliser les déclinaisons féminines et masculines, que ce soit par l’énumération par ordre alphabétique, le recours aux termes épicènes ou l’usage raisonné du point médian.
3. ne pas dire Les hommes ou l’Homme pour parler de l’Humanité, ni La Femme pour parler des femmes de manière générique.

Aujourd’hui, c’est le point 2 qui cristallise les crispations car la modification de la graphie des mots par des signes de ponctuation (point médian, final, italique, majuscule…) est considérée comme illisible.
A juste titre, on rappelle que « nul n’est censé ignorer la loi » (repris ici dans sa version non inclusive originelle) et que pour cela, la loi doit être écrite d’une manière qui soit compréhensible par tous et toutes.
Mais le langage inclusif entrave-t-il vraiment ce principe ?

Tout d’abord, il faut rappeler un élément fondamental : rien ne contraint à avoir recours au point médian pour écrire un texte de manière inclusive.
Le point médian est simplement une manière de créer une abréviation pour éviter d’écrire deux mots : « chirurgien·ne » à la place de « chirurgien et chirurgienne ». On peut donc à l’inverse choisir de développer l’énumération plutôt que de l’abréger.
Et on peut également avoir recours à des mots épicènes (non marqués en genre) : comme le personnel soignant, la clientèle, les Internautes…

Réduire le langage inclusif à l’écriture inclusive, et l’écriture inclusive au point médian, et ensuite vouloir l’interdire d’un bloc, c’est un peu comme refuser d’entrer dans un restaurant sous prétexte qu’il y a un plat qu’on n’aime pas à la carte.

Et si on arrêtait de confondre accessibilité et lisibilité

Imaginons que l’on choisisse d’utiliser le point médian dans un texte administratif : cela le rend-il moins lisible ?

La question se pose tout à fait légitimement pour les personnes dyslexiques par exemple ou celles et ceux qui ont des difficultés de lecture, comme les 7% de personnes illettrées de la population Française.
On ne parle plus seulement de lisibilité (la facilité de compréhension d’un texte) mais aussi d’accessibilité (la possibilité même donnée à chacun·e de comprendre ce texte). C’est donc un enjeu fondamental d’équité entre les usager·es d’un service public et il semblerait complètement paradoxal de promouvoir une forme d’écriture qui exclurait une partie des personnes.

La réalité c’est que pour le moment les données manquent pour mesurer l’impact de l’écriture inclusive sur la lisibilité et les associations représentant les personnes dyslexiques ne s’accordent pas encore. En août 2020, la FFDys (Fédérarion Française des dys) a émis un avis reconnaissant l’importance de pratiquer un langage inclusif et recommandant de privilégier les principes 1 et 3 évoqués ci-dessus, en décalant l’enseignement du 2e principe jusqu’à ce que les élèves ne soient plus des lecteurs et lectrices précaires. Il est aussi important de garder en tête qu’il y a une grande variété de dyslexies, et il est difficile de généraliser une règle qui s’appliquerait parfaitement à tout le monde.

Je précise aussi que des solutions techniques se développent rapidement pour offrir à toutes les personnes en difficulté de lecture des outils comme des lecteurs d’écrans (qui lisent le contenu d’une page web pour les personnes aveugles par exemple) et qui peuvent tout à fait être programmés pour comprendre les points médians. En 2018 s’est tenu un Hackaton Ecriture Inclusive et de nombreuses pistes intéressantes ont émergé pour rendre l’écriture inclusive aussi accessible que possible grâce aux outils numériques.

Enfin, si l’accessibilité des textes de loi est devenue un objectif reconnu par Le Conseil constitutionnel dans sa décision du 16 décembre 1999, on y a ajouté un objectif d’intelligibilité : assurer la lisibilité et écrire les dispositions de loi de manière suffisamment précise et sans formules équivoques (qui ne sont pas claires). Or je trouve qu’il y a une contradiction ici : les lois et les textes administratifs sont difficiles à comprendre pour la plupart des citoyen·nes qui n’ont pas de formation juridique. Ecrire ces mêmes textes de manière inclusive (ce qui pourrait tout à fait se faire sans le point médian, vous l’aurez compris), peut éventuellement les rendre plus longs, mais pas plus difficiles à comprendre. Si l’objectif défendu est vraiment celui de l’accessibilité, le vrai travail pour rendre ces textes accessibles et intelligibles serait de simplifier leur rédaction par des phrases plus courtes et un vocabulaire moins technique. Le problème ici, ce n’est pas l’écriture inclusive.

Et si on se mettait plutôt d’accord sur des conventions communes ?

Ce que je trouve frappant dans les réactions autour de l’écriture inclusive, c’est la posture quasi systématique de ses détracteurs et détractrices à vouloir l’interdire et même maintenant la pénaliser. En dehors du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (qui a publié des recommandations en la matière), la sphère politique (et plus particulièrement La République en Marche, Les Républicains et le Rassemblement national qui ont été les partis porteurs des propositions ou actions citées plus hauts) est sans cesse dans l’opposition mais jamais dans la proposition constructive.
On pourrait très bien commencer par s’accorder sur des conventions communes (avec ou sans point médian), allouer des budgets de recherche pour mesurer l’impact du langage inclusif notamment sur l’apprentissage de la langue et en particulier pour les personnes qui ont des difficultés de lecture, proposer de mener des tests dans certaines écoles ou administrations, impliquer les citoyen·nes dans des consultations publiques.
La littérature scientifique prouve déjà l’impact positif d’un langage inclusif sur la diminution des stéréotypes de genre ; passons à l’étape suivante pour définir comment la mettre en oeuvre.

L’argument de la lisibilité est donc pour moi un des seuls arguments légitimes à l’encontre de l’écriture inclusive car en réalité c’est la question de l’accessibilité qui est posée, et l’écriture inclusive ne peut pas conduire à une pratique qui exclut. Mais cet argument mérite encore d’être étoffé par des preuves scientifiques qui manquent et je trouve dommage que ce soit l’arbre qu’on utilise pour cacher la forêt des multiples possibilités qu’il existe de pratiquer un langage inclusif de manière lisible et accessible. Et c’est ce qu’on fait quand on réduit l’intégralité du débat autour du langage inclusif à la présence de points médians dans des textes.

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Est-ce que ce monde est sérieux ?

César 2021 : on déconstruit la (mauvaise) blague d’Isabelle Huppert

Beaucoup a déjà été dit et écrit sur la Cérémonie des César 2021. Mon objectif n’est pas d’apporter une énième pierre à l’édifice de celles et ceux qui vilipendent ou saluent les interventions des un·es ou des autres. D’autant que je n’ai, en toute transparence, pas regardé la cérémonie en entier, simplement quelques extraits.

Mon prisme, c’est le langage, et les seuls extraits que j’ai regardé m’ont suffi pour constater qu’il y a encore beaucoup de boulot pour que le monde du cinéma finissent par représenter de manière juste les personnes diverses qui le font au quotidien, même s’il faut aussi saluer les progrès réalisés.

Moi, le moment sur lequel je ne peux pas ne pas revenir, c’est la remise du prix du meilleur espoir féminin par Isabelle Huppert. Elle en fait l’occasion d’une blague sur le langage inclusif qui vaut un exercice de déconstruction tellement elle est emblématique de ce qui ne va pas dans les débats actuels sur ce sujet.

Isabelle Huppert incarne à la perfection deux stratégies typiques des opposant·es au langage inclusif : dénigrement par le ridicule et exagération de la complexité.

Isabelle Huppert est appelée à remettre le prix du meilleur espoir féminin et prend prétexte de cette remise pour s’interroger sur l’expression « meilleur espoir féminin » en feignant de réaliser qu’il y a quelque chose qui cloche dans cette expression : on parle de femmes, alors on devrait dire une espoir ? Pourtant espoir est un mot masculin… Isabelle a l’air bien embêtée, elle qui pourtant maîtrise si bien la langue française, tout comme la langue allemande apparemment, puisqu’elle finit par convoquer l’article neutre allemand « das » pour remettre : Das meilleur espoir féminin.

Le dénigrement du langage inclusif par le ridicule est vieux comme le débat sur la question. La lecture de La Ministre est enceinte de Bernard Cerguiglini (écouter un entretien avec son auteur ici) qui revient sur la querelle de la féminisation des noms de métiers est un florilège d’exemples où des hommes (et des femmes), et notamment un bon paquet d’académicien·nes (qui n’apprécieraient pas ce point médian), avaient publié des tribunes ou fait des déclarations ridiculisant complètement ces noms féminins, en inventant même des mots que personne ne demandait à utiliser.

Je n’en citerai que deux exemples.

Tranchons entre recteuse, rectrice et rectale.

Marc Fumaroli, Académicien, 1998

Dans les vingt ou vingt-cinq dernières années, j’ai vu naître, devançant la commission, un petit nombre de féminins auxquels on ne pensait pas et dont on ne peut plus se passer. Ainsi, l’admirable substantif “conne” 

George Dumézil, Académicien, 1984

Présenter les réflexions autour du langage inclusif en les ridiculisant contribue évidemment à transmettre l’idée que ce n’est pas un sujet important et que les personnes qui le défendent perdent leur temps. Puisque ce qui est ridicule, c’est ce qui fait rire par un caractère de laideur, d’absurdité, de bêtise ; ce qui est dérisoire risible, insignifiant, infime (Le Robert).
Isabelle Huppert dénigre par cette même méthode celles et ceux qui, comment moi, sont convaincu·es que la langue que nous parlons forge nos représentations (ce qui est par ailleurs prouvé scientifiquement, comme je le rappelle ici).

L’exagération de la complexité est la seconde stratégie mise en oeuvre. Je rappelle que les règles d’un langage inclusif sont en réalité très simples, et que la seule complexité qui peut exister est celle régissant l’écriture inclusive (qui n’est qu’un volet du langage inclusif), et notamment l’utilisation du point médian ou la création de nouveaux mots. Certes il n’y a pas encore de convention commune, mais rien n’oblige celles et ceux qui veulent pratiquer un langage inclusif à recourir au point médian.
Par ailleurs, la langue française est très bien équipée pour parler des noms de fonctions, métiers, grades au féminin. Les mots sont formés d’un radical (agricul-) puis d’un suffixe (-teur au masculin, -trice au féminin). Pour l’immense majorité des mots, les deux versions existent ou se construisent sans aucune difficulté. Et pour répondre à Monsieur Fumaroli, qui devrait connaître cette règle, on dit simplement : un recteur, une rectrice.
Quant au mot espoir, c’est un mot masculin dont le genre est non motivé (c’est-à-dire qu’il est masculin de manière arbitraire) car il ne désigne pas un être animé et il n’y a aucune raison de vouloir le féminiser. Et comme l’adjectif s’accorde au substantif on dit très simplement : le meilleur espoir féminin.

Une occasion manquée de mettre son pouvoir au service de la justice de genre

Je ne suis pas là pour juger Isabelle Huppert en tant que personne ni sa carrière cinématographique ou ses engagements politiques. Je me désole simplement qu’une femme qui est largement respectée et admirée pour sa carrière, qui incarne aussi une figure intellectuelle (et je parle ici de perception de la majorité des gens qui la voient comme une actrice de films exigeants, plus que comme une Daronne, et je ne cherche pas à discuter si elle l’est ou pas) utilise son pouvoir pour dénigrer un effort vers une société plus juste.

Parce qu’être sur cette scène, avec la caisse de résonance que représente les César, avoir l’opportunité de porter des messages et d’influencer des membres de l’industrie mais aussi l’audience qui regarde la cérémonie, c’est un pouvoir.
A minima, on peut choisir de ne pas l’utiliser pour tourner en ridicule un mouvement de lutte contre le sexisme (car c’est ça aussi, entre autres, la pratique d’un langage inclusif). Au mieux, on peut en profiter pour saluer l’accomplissement de ces jeunes femmes nominées et leur envoyer un message positif d’espoir, justement. Isabelle Huppert finit d’ailleurs par leur partager quelques « mots féminins »: confiance, patience, persévérance, insouciance. J’aurais préféré qu’elle s’en tienne à eux.

Et un grand bravo à toutes les nominées :
Mélissa Guers dans La fille au bracelet 
India Hair dans Poisson sexe 
Julia Piaton dans Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait
Camille Rutherford dans Felicità
Fathia Youssouf dans Mignonnes 

et à la gagnante Fathia Youssouf.